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3.2 Phénomènes de groupe3.2.1 Une convergence de trajectoires individuellesPour nombre d'usagers, l'accession à IRC a constitué un véritable parcours initiatique. IRC est un univers, un média qui se « mérite ». Shaw (1997, p. 137) décrit IRC comme « une communauté fondée sur le bouche-à-oreille » [90]. Si les ircistes informaticiens, professionnels ou amateurs (EliteBug, PowerCat, Piment26, Doc20), ont souvent plusieurs années d'expérience à leur actif, une proportion élevée des membres de #gaymtlfr sont « arrivés sur IRC » grâce à l'aide d'un parrain. Ainsi, Boléro, 17 ans, a découvert IRC par un ami proche, Boy, déjà bien intégré à #gaymtlfr : « c'est lui qui m'a "initié" à IRC ». Mais le plus souvent, ce guide a lui-même été rencontré sur Internet. Car dans bien des cas, l'internaute commence par rechercher un système de CMO en temps réel sur le Web, et fait donc ses débuts sur les webchats. C'est le cas de Mikado, monteur graphique (26 ans), qui se décide à se brancher sur Internet après avoir regardé une émission télévisée (« Pignon sur rue »), qui annonce à ses téléspectateurs qu'elle offre une « jasette » en français sur le Web [91]. Les discussions y sont « généralistes », mais « un réseau gay s['y] formait par le bouche à oreille ». C'est ainsi qu'il « rencontre » Krhom, qui lui parle d'IRC et du canal #gaymtlfr, et surtout, lui indique comment se procurer et installer le logiciel client IRC spécifique aux utilisateurs de Macintosh, Ircle. Pour Hadrien, étudiant en enseignement du français (21 ans), le parcours est similaire : il fréquente un webchat basé en France qui, en soirée, du fait du décalage horaire, est surtout visité par des Québécois. Il y fait la connaissance d'un Montréalais qui l'invite à son domicile et lui fait une démonstration d'IRC. Flamme19, étudiant en musique et en sciences de la santé (19 ans), « butine » sur divers webchats, et finit par se lier d'amitié avec DragonBall, qui lui vante la supériorité technique d'IRC et surtout sa plus grande rapidité. Étant donné qu'il existe à Montréal une « communauté homosexuelle » très structurée, avec son quartier spécifique (le Village gay), son centre communautaire, ses journaux gratuits, etc., nous nous sommes demandé comment se situait l'intégration à la « tribu », par rapport, ou dans le contexte de l'intégration à cette communauté plus vaste. Or, nous avons pu constater une grande diversité de cas, fortement corrélée à l'âge du sujet. Ainsi, Mikado et Horace26, tous deux âgés de vingt-six ans, se sentaient déjà « bien intégrés » à la communauté homosexuelle. Horace26 faisait déjà partie d'une association; Mikado et Krhom habitent tous deux le quartier gay, de même que PowerCat. Lynx, qui a dépassé la trentaine, était déjà un « militant » de longue date avant de participer à la création de #gaymtlfr sur EFnet. Pour les plus jeunes, en revanche, IRC est cité comme un élément-clé de l'intégration au « milieu gay » des grandes villes québécoises, quand il ne constitue pas le seul lien avec cette communauté, pour ceux qui habitent les régions isolées des grands centres. Pour nombre d'adolescents ou de jeunes adultes, nous avons pu constater qu'IRC constitue en quelque sorte une antichambre de la « vraie vie », où ils peuvent « expérimenter » en matière de sexualité, et, plus généralement, se mesurer aux autres socialement. Flamme19 est de ceux-là : « Ça a été pour moi une façon de faire mon come out. Je n'étais jamais allé dans le Village. [J'avais besoin de] parler [à d'autres gays], [de] voir si j'étais normal... ». Quant à lui, Hadrien avait « beaucoup de préjugés sur le Village ». Il ne fréquentait alors que ses collègues de travail et d'anciens camarades de cours, rencontrés au Cégep. Selon lui, « tous les nouveaux moyens de communication aident les jeunes à s'intégrer dans la communauté gay beaucoup plus rapidement » [92]. Avant de découvrir #gaymtlfr sur Undernet, Hadrien s'était fait dirigé vers le canal #gaymtl, sur EFnet; un canal fréquenté majoritairement par des Montréalais de langue anglaise, étudiants des universités McGill et Concordia. « Je ne maîtrisais pas l'argot anglais [mais] j'ai vite appris les expressions, les abréviations, les transcriptions phonétiques... [Sur IRC,] les anglophones utilisent une langue écrite plus « sonore » [que les francophones]. » Hadrien se fait une amie lesbienne qui l'intègre à son cercle d'amis, mais au bout de quelque temps, il bute sur la différence culturelle avec les Canadiens anglais. « Ils n'aiment pas aller au ciné ou prendre un café... On ne se voyait que dans des clubs [discothèques]. [De plus,] ils n'ont pas le même humour [et] le sexe est un sujet tabou. » Et puis, son amie rompt avec l'homosexualité et ses amis homosexuels, et du jour au lendemain, Hadrien perd contact avec la communauté gay. En août 1996, il « enten[d] parler de #gaymtlfr sur Undernet. Sur EFnet, il y avait très peu de monde [sur le canal homonyme] ». Il y fait la connaissance de Styx, qui habite près de chez lui, en banlieue de Montréal. Le parcours d'Inconnu, avocat (26 ans), contraste nettement avec les précédents. La rencontre avec IRC a pris la tournure d'une découverte, ou plutôt d'une confrontation, avec l'incertitude sur sa propre sexualité. Il est arrivé sur Internet en mai 1997 « par curiosité », dans l'optique aussi de réduire ses frais de téléphone interurbain - grâce à l'Internet Phone -, et pour se procurer des logiciels de jeux piratés. « Un copain m'avait conseillé d'aller sur IRC pour ça. [...] Lors de ma première fois sur IRC, je me suis fait bannir du canal #newbies parce que j'avais demandé où étaient les « warez » [93] ! [...] Mais on ne peut pas jaser sur ces canaux, les gens sont là pour le troc... On ne se parle en privé que pour s'échanger nos adresses IP, [à condition que l'autre] accepte que tu te branches sur lui ». C'est sur #quebec qu'il fait sa première expérience de conversation conviviale. Et puis, il se met à explorer la liste des canaux : « Je suis tombé complètement par hasard sur #gaymtlfr »; c'était en novembre 1997, peu avant notre entrevue. Son véritable pseudonyme reflète parfaitement le caractère indéfini d'une personne qui « se cherche » : « Au début, j'ai pris ce nick par hasard, mais [je l'ai conservé car il] me décrit assez bien... [...] Le premier soir [sur #gaymtlfr], j'ai parlé jusqu'à quatre heures du matin... » 3.2.2 Accueil virtuelLe premier contact en-ligne avec le groupe constitue souvent une expérience à la fois excitante et frustrante pour le nouveau venu, parfois étourdissante s'il n'est pas, de surcroît, un irciste expérimenté. L'exemple de « New » (Voir app. A.1) est assez typique. New arrive sur le canal, s'annonce, salue poliment l'assistance, mais personne ne lui répond. Les autres, les « réguliers », sont trop absorbés dans leurs entrelacs de conversations. New persévère et pose une question; cette fois, il est « entendu » par les autres, qui le bombardent brusquement de questions et de commentaires, puis semblent s'en désintéresser parce qu'il n'est pas dans leur tempo. D'autres paraissent l'ignorer, alors qu'ils ont simplement un décalage temporel avec lui (lag). Quand ils s'adressent enfin à lui, il en résulte une certaine confusion. Stendhal lui souhaite la « bienvenue à bord ». Smiley, l'un des ténors du canal, lui fait même l'honneur d'une mention spéciale dans le bandeau-titre (topic), mais New ne gardera pas la vedette plus de quelques instants. Malgré tout, on le sent déjà séduit par cette effervescence, dont il pressent le caractère addictif : <New> c des plans pour passer la nuit debout...arrrgghhh[...] <Thermo20> New : cé le but ! À ce stade, il a déjà probablement reçu plusieurs offres de dialogues en privé. Sur son écran, les petits rectangles (fenêtres) de dialogue se multiplient, les correspondants s'impatientent, et il ne sait déjà plus où donner de la tête : <New> thermo20 laisse moi le temps de m'habituer d'avoir les yeux partout...[...] * New aime quand meme thermo20 hahaha!!!!!!! [...] <Thermo20> new : j'espère bien ! Le premier pas est fait. Mais il lui faudra revenir souvent sur le canal, avec le même pseudonyme, pour se voir graduellement accepter comme un membre à part entière de la « tribu ». Flamme19 décrit ainsi ses débuts sur IRC : « Les deux premiers mois, je ne jasais qu'en privé avec DragonBall [son « parrain »]. Sur le « public », j'avais de la misère à suivre, et je ne tapais pas assez vite. [...] Mais il arrivait que DragonBall ne soit pas là... J'ai commencé à parler avec Copain [le barman]. C'est lui qui m'a invité à mon premier GT [au SSE] ». Tout se passe donc comme si, pour le débutant, le flot verbal de plusieurs dizaines de locuteurs simultanés, de surcroît structuré par des règles implacables - l'extrait de log en question débute par l'expulsion d'un usager jugé importun -, apparaissait comme un torrent furieux dans lequel on hésite à tremper le pied, préférant rester « au bord ». Outre la netiquette [94] qu'il faut respecter et qui diffère légèrement d'un canal à l'autre, l'irciste débutant doit en effet assimiler un véritable « dialecte » comportant non seulement des expressions et abréviations dont certaines sont spécifiques au canal alors que d'autres relèvent d'une branche linguistique donnée de la « culture IRC », mais également une série de « glyphes » ou « icônes » descripteurs d'émotions (emoticons), des combinaisons de caractères dont la signification se stabilise peu à peu [95] dans ce qu'il est convenu d'appeler la « cyberculture » (Lévy, 1997), ou « culture Internet » (Porter, 1997). Outre les vocables décrivant des concepts propres au système IRC (split, lag, « pinguer » : placer une commande ping sur quelqu'un...), les usagers québécois ont traduit les abréviations anglaises « LOL » et « ROTFL » (« laughing out loud » et « rolling on the floor laughing ») par MDR et CBR (« mort de rire » et « crampé ben raide »). Comme en anglais, certains mots sont orthographiés phonétiquement. « C'est » devient « cé » ou simplement « c »; « quoi de neuf » devient « koi 2 9 ». De nombreuses onomatopées, parfois empruntées à l'anglais (trait qui distingue les usagers québécois des autres francophones) émaillent des répliques par ailleurs truffées de fautes d'orthographe. À ce sujet, il faut noter qu'écrire sans faute est mal perçu sur IRC : ce gain de précision se fait au détriment de la vitesse de frappe, qui seule compte dans un média qui n'emploie en fin de compte l'écrit que comme véhicule de l'oralité. 3.2.3 Normes formelles et informellesComme sur n'importe quel autre canal IRC, la présence d'un usager peut-être considérablement écourtée s'il enfreint certaines règles; il s'agit en fait de normes formelles, c'est-à-dire explicitées et imposées par l'autorité officielle (Richard, 1995, p. 115), en l'occurrence, les opérateurs du canal. PowerCat, consultant en informatique (26 ans), fait partie du triumvirat qui règne sur le canal, avec Sequoia et Styx. Vers la fin de l'hiver 1997, soit environ six mois après l'officialisation du canal, les trois channel managers organisent une « réunion virtuelle » sur le canal en vue d'en établir collectivement les « règlements ». Pour se faire, ils configurent le canal en mode « modéré » (Voir chap. 2, sect. 2.2.2), ce qui permet d'attribuer successivement la « parole » à chacune des personnes présentes. Cette réunion est suivie d'une réunion des trois ops en face-à-face chez PowerCat : « on a fait la synthèse des commentaires, puis on a demandé à Lynx de rédiger la charte du canal » (Voir app. B). Cette charte, qui ressemble à celle de nombeux autres canaux IRC, définit essentiellement un « savoir-vivre » de la convivialité électronique, fondé sur le respect mutuel des usagers, et notamment un usage pondéré de la bande passante : les répétitions, l'emploi des majuscules (jugées agressives), l'abus de l'« art ASCII » [96] sont à éviter. L'usage public d'une autre langue que le « français » est vivement découragé (exception faite pour les « touristes »), de même que les annonces - voire les pseudonymes - à caractère explicitement sexuel (« propos vulgaires »). Les annonces à caractère commercial sont également proscrites. Nous retiendrons particulièrement l'interdiction pour les usagers de se quereller dans l'espace public du canal. Mikado résume le bien-fondé de ces normes en disant du canal qu'il est « un espace commun que l'on veut garder propre ». Quant aux opérateurs, leurs prérogatives sont également assorties d'un code de conduite, qui leur prescrit notamment de « toujours prévenir un usager avant de procéder à une sanction », et de se « récuser », autrement dit de s'ôter eux-mêmes leur statut d'opérateur « lorsqu'ils ne sont pas en mesure d'accomplir leurs fonctions ». C'est-à-dire, le plus souvent, lorsqu'ils ne prêtent pas attention à ce qui se passe sur le canal. Toutefois, nos observations pratiquées lors de nombreuses sessions IRC nous montrent que ces règles ne sont pas toujours appliquées à la lettre, et que dans les faits, la sociabilité est régie par un système de normes informelles qui ne sont explicitées qu'en de rares occasions, auxquelles viennent s'ajouter un certain nombre de rituels tout aussi importants à respecter. Par exemple, un chanop ne doit jamais quitter le canal sans crier gare. Il doit préalablement « rendre ses privilèges » en se « déopant », et ce, après avoir vérifié qu'il se trouverait encore un nombre suffisant d'opérateurs après son départ, au besoin en « opant » un usager en qui il a confiance, ou mieux, en sollicitant un opérateur permanent (i.e. ayant accès au bot W [97]) pour qu'il prenne le relais. Il en résulte parfois des situations cocasses, où un opérateur ne parvient pas à quitter le canal, les autres n'ayant de cesse de le « re-oper » (Voir app. A.2). En fait, en dehors de ce contexte ludique particulier qui implique des individus liés par une forte complicité, il est discourtois d'« oper » un autre usager sans son accord préalable - car cela revient à exiger de lui un service -, et inversement, le retrait de son statut d'opérateur à un autre usager sans le consentement de celui-ci est un geste grave que seul un opérateur supérieur hiérarchiquement peut se permettre sans risquer des représailles de la part des autres. Deux normes tacites semblent revêtir une importance plus fondamentale. D'une part, l'interdiction d'inciter au conflit, de semer la discorde (Voir app. A.3) : les querelles publiques sont critiquées car elles sont contagieuses [98]. D'autre part, il est mal vu d'inciter publiquement les membres du canal à se joindre à un autre canal. Dans les deux cas, cela semble traduire une angoisse de la fragmentation de la communauté. En particulier, les instigateurs de nouveaux canaux - phénomène que nous avons appelé « essaimage », voir chap. 2, sect. 2.4.1 - se font fréquemment bannir lorsqu'ils font la promotion du nouveau canal. Toutes ces normes formelles ou informelles sont discutées, remises en question par de nombreux usagers, qui contribent ainsi à leur évolution, dans la mesure où ils appartiennent à un « clan » influent au sein du canal. Par exemple, Flamme19 déplore que « certaines annonces [personnelles] [ne soient pas] permises quand [elles sont le fait] d'usagers réguliers ». Flamme19 souhaiterait que le bandeau-titre soit davantage utilisé à cet effet, par exemple pour annoncer une activité susceptible d'intéresser une partie du groupe. Ainsi, Flamme19 a eu l'idée un soir d'inviter les membres de #gaymtlfr à assister à un concert de jazz dans lequel il jouait : « ça a déclenché une bataille de topic [bandeau-titre]... Il changeait toutes les cinq secondes. [...] Il y avait ceux qui étaient pour l'annonce et ceux qui préféraient une niaiserie du genre « topic à louer » ou « bonne soirée sur #gaymtlfr »... ». 3.2.4 Les cercles du pouvoirComme nous l'avons évoqué au chapitre précédent, la délégation de la gestion d'un canal à un bot brise l'égalité initialement prévue par le protocole IRC entre les opérateurs d'un même canal. En effet, nous avons vu que celui (ou ceux) qui détient le contrôle sur le bot se voit de ce fait conférer un pouvoir discrétionnaire sur le canal, puisqu'il est seul décisionnaire quant aux personnes à inscrire en tant qu'opérateurs dans la mémoire de l'automate. En fait, cela va beaucoup plus loin, puisque tout eggdrop un peu sophistiqué offre la possibilité de spécifier plusieurs niveaux d'accès : plus le niveau d'accès est élevé, plus le pouvoir de l'usager en question est grand. En gravissant ces « échelons », comme dans un jeu vidéo, l'usager a accès à des commandes de plus en plus puissantes. Sur Undernet, le bot « W » - qui garde le canal #gaymtlfr - comporte cinq cents degrés de niveau d'accès. En pratique, il n'y a que cinq « paliers » véritables : 0 (simple usager, inconnu du robot), 100 (pouvoirs d'opérateur standard; l'usager peut se oper lui-même et suspendre pour un délai déterminé un usager de niveau d'accès inférieur), 400 (l'opérateur peut ajouter ou suprimer des usagers de la liste du bot), 450 (l'opérateur peut demander au bot de quitter le canal, ce qui a pour conséquence de désactiver son contrôle sur le canal), et 500 (chef du canal, peut définir un certain nombre de paramètre, et ne peut être suspendu par quiconque, sinon l'administration Undernet). Le fait que d'une part, Undernet refuse généralement que plusieurs usagers aient le niveau 500 (alors que techniquement rien ne s'y oppose) et que, d'autre part, il soit possible d'établir un ordre de préséance entre usagers vis-à-vis de la commande suspend, tend à relativiser fortement l'idée d'une organisation sociale démocratique du réseau Undernet. En fait, si, au départ, le protocole IRC proposait un ordre social binaire (op ou non-op) qui faisait écho au caractère digital fondamental de l'univers informatique, l'« invention » du bot a réintroduit un ordre de nature analogique, sans doute plus conforme à la structure réelle du pouvoir dans les groupes humains. Ainsi, on retrouve, sur le canal #gaymtlfr, une structure de pouvoir pyramidale : pour quelques centaines d'usagers, on compte quelques dizaines d'ops permanents, et moins d'une dizaine d'opérateurs ayant un accès supérieur à cent, deux seulement ayant un accès 300 (Hadrien et Angelot), tandis que trois usagers ont un accès supérieur à 450 : Sequoia, PowerCat et Styx. Ce sont eux qui décident, périodiquement, d'étudier l'opportunité de créer un nouvel accès pour un opérateur permanent. « On regarde s'il manque un opérateur dans telle ou telle plage horaire », explique PowerCat. « Si c'est le cas, on propose un accès à une personne qui se connecte souvent à ces heures-là. [Les critères de choix sont : ] un bon jugement, et que la personne veuille s'impliquer dans la vie du canal ». Perçu comme valorisant, le statut d'opérateur permanent sur le canal est un privilège dont la perte peut entraîner d'importantes conséquences affectives. Ainsi, Eloi24 a vu son accès supprimé par PowerCat, à la suite de plaintes répétées - logs à l'appui - d'usagers expulsés abusivement du canal. « Il me téléphonait et me suppliait en pleurant de lui rendre son accès! », se souvient PowerCat. Hadrien, pour sa part, a lui-même demandé à ce que son accès 300 soit annulé. EliteBug était en conflit ouvert avec les « grands ops » du canal, et Hadrien, alors grand ami d'EliteBug, avait choisi de « disparaître » purement et simplement d'IRC. « J'ai abandonné mon accès 300 de mon plein gré, j'ai abandonné la communauté virtuelle. » Certes, il retournait de temps à autres sur #gaymtlfr, mais jamais avec le même pseudonyme : « La personnalité « Hadrien » était morte ». Au bout de quelques semaines, les relations se normalisant, Hadrien a demandé à PowerCat de lui restituer son accès, ce qui lui fut accordé. Hadrien confesse que « ça donne un certain prestige d'avoir un op, et plus il est élevé, plus le prestige est grand... Dans le temps, on venait parler à Hadrien rien que parce qu'il était « accès 300 »; le leadership réel dépendait de la hiérarchie des ops... ». En fait, Hadrien n'a pas tort de constater que le pouvoir technique n'a plus, en pratique, la prépondérance qu'il avait au début. D'autres formes de leadership ont émergé, à la fois en-ligne et hors-ligne. Tout d'abord, sur le canal, il est patent que les vrais meneurs sont avant tout ceux qui ont le pouvoir de diriger le cours des conversations, et que PowerCat appelle « les tribuns ». Smiley est de ceux-là; il suffit de consulter les extraits de logs à la fin de ce mémoire pour s'apercevoir de son influence sur l'« ordre du jour ». Le cas de Flamme19 est assez intrigant. Bien qu'il n'existe pas dans la mémoire de « W », il est presque à coup sûr « opé » par les autres. Son pouvoir, quoique reposant exclusivement sur ses relations sociales avec les autres, et notamment la « caste » des opérateurs, est néanmoins aussi élevé, à toutes fins pratiques, que celui, purement technique, des opérateurs « officiellement » permanents. Si l'on demande à Flamme19 comment il se fait qu'il n'ait jamais été désigné à son tour, il répond : « Je n'ai jamais manifesté d'intérêt pour la technologie. PowerCat m'a vu utiliser les ordinateurs et il s'est rendu compte que je ne suis pas très habile, alors il s'est dit « on ne va pas le mettre "op" » ». Mais il enchaîne aussitôt : « Être en bas ou en haut [99], moi je ne vois pas d'importance. Être op n'est pas une valorisation, c'est un service que je rends. Les gens me mettent op parce qu'ils trouvent que j'ai un bon jugement. » À côté de ces leaders de la sociabilité ircéenne, on trouve d'autres usagers tout aussi influents sur le groupe, mais beaucoup plus « humbles » sur le canal proprement dit. Parmi ceux-ci, nous avons déjà cité Gémeaux, administrateur du site Web du canal. Il avoue recevoir parfois des pressions de la part de certains opérateurs de niveaux élevés. Mais en fait, il est seul maître de son site, et préfère s'en remettre à la décision collective des membres de la « tribu ». Ainsi, face aux plaintes de certains usagers qui recevaient des messages publicitaires non sollicités (« spam ») du fait que leur adresse électronique était affichée dans le « bottin », Gémeaux a effectué un sondage en-ligne pour savoir si les usagers désiraient que le site soit protégé ou non au moyen d'un mot de passe, suggestion qui a été finalement rejetée. Mikado se définit comme « un homme d'action ». S'il demeure relativement effacé sur le versant « virtuel » du canal, il a tout de même acquis beaucoup d'influence depuis qu'il a fondé la ligue d'improvisation du canal, qui a constitué, pour lui comme pour plusieurs de ses joueurs, un puissant moyen d'intégration : « Du jour au lendemain, les joueurs d'impro sont devenus des « vedettes » sur IRC ». On peut donc, en quelque sorte, considérer Mikado comme un leader du versant concret de l'espace social de la tribu, même si ce « concret » consiste en une activité théâtrale. suite --» | ||||||||
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