À LA RENCONTRE DES TRIBUS IRC - © Guillaume Latzko-Toth
Chapitre 2 : Émergence et panorama des sociétés IRC
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2.4 L'émergence de « tribus »

2.4.1 Spécialisation et essaimage

Si l'on voulait réprésenter par un arbre le système socio-technique IRC, on pourrait dire que la première section de ce chapitre en décrivait les racines; la deuxième, le tronc; et la troisième, les branches. Pour filer la métaphore, on peut dire que cette dernière section à pour objet les branches secondaires, les feuilles et enfin les fleurs de l'arbre. Le passage de la branche à la feuille correspond au saut qualitatif souligné par J.-P. Sartre (1960), entre le regroupement de personnes et le groupe. On peut noter que sur IRC, les regroupements à caractère convivial se fondent presque toujours sur la recherche du même. Ce sont les « effets de bande » décrits, entre autres, par Anzieu et Martin (1979). Il en résulte que plus l'effectif d'un tel regroupement est élevé, plus les chances sont grandes qu'il se morcelle en sous-ensembles plus homogènes quant aux cinq caractères définis plus hauts. On assiste alors à un « essaimage », une partie de la population du canal quittant celui-ci pour en fonder un autre.

Mais le premier facteur d'essaimage nous paraît être la démographie du canal. En effet, les caractéristiques intrinsèques d'un système de communication textuelle rendent problématiques, voire impossible, les conversations publiques lorsqu'un canal réunit trop de participants. Sur le canal #chatzone, qui détient probablement le record de fréquentation d'Undernet, avec des pointes à plus de 300 participants simultanés, le texte défile si rapidement à l'écran qu'il est absolument impossible de suivre une conversation sur le canal public. Ce dernier n'est donc pratiquement utilisé que pour solliciter des conversations en privé. Pour tenter de contrer ce phénomène, sur certains canaux, tels #hellas, un bot auxilliaire expulse automatiquement toute personne qui écrit plus d'un certain nombre de lignes par intervalle de x secondes. Sans quoi, la convivialité s'étiole, voire disparaît, et l'équilibre du canal s'en trouve menacé.

La barrière linguistique constitue une autre contrainte qui, dès que la démographie le permet, pousse les usagers à quitter le « tronc commun anglophone ». Par exemple, le canal #aide offre une alternative au canal #irchelp pour les usagers francophones d'Undernet. L'âge est une autre donnée qui détermine des lignes de clivage dans les canaux IRC. Ainsi, le canal #quebec25+ est le résultat d'un essaimage provoqué par le rajeunissement du canal #quebec.

Mais de tous les facteurs de scission, nous constatons que la localisation géographique des usagers est peut-être le plus déterminant. On peut envisager plusieurs explications. Tout d'abord, le lag, que l'on peut définir comme la durée minimale d'aller-retour d'un message entre deux ircistes [77], a naturellement un pouvoir structurant sur les regroupements d'usagers, qui préféreront dialoguer avec des usagers « temporellement proches ». Ainsi, avant qu'EFnet ne se scinde lui-même, la façon dont le réseau était structuré, et le routage des données effectué, amenait les usagers à se regrouper par continents ou grandes zones géographiques, afin de minimiser le lag. Toutefois, avec le renforcement des liaisons Internet internationales et intercontinentales, le lag est désormais moins lié à la géographie. L'autre raison qui permet d'expliquer ce tropisme géographique, est l'effort moindre que nécessite une conversation dans un contexte riche (Hall, 1989); et le fait de vivre sur le même fuseau horaire, dans la même actualité médiatique, ou parfois tout simplement dans la même réalité climatique, enrichit considérablement le contexte communicationnel. Enfin, la possibilité, ne serait-ce que virtuelle, de se rencontrer en personne, où au moins par téléphone sans que cela soit ruineux, s'est avérée, dans les témoignages que nous avons recueillis, une motivation non négligeable. Il est intéressant de noter également que les spécialisations géographiques ont tendance à se faire de plus en plus précises avec le temps, les canaux devenant véritablement locaux.

Fait remarquable, le nom d'un canal résultant d'un essaimage est presque toujours forgé en ajoutant un suffixe (ou un préfixe) au nom du canal « père » [78]. On peut donc, dans certains cas, retracer les filières « généalogiques » des canaux au vu de leur nom. Dans le cas que nous étudierons dans ce mémoire, #gaymtlfr, on voit que le canal résulte d'une première spécialisation géographique [79], puis d'une autre, linguistique cette fois [80].

2.4.2 Un « rêve américain » virtuel

À bien des égards, IRC a toutes les caractéristiques d'un système vivant. Considérés du point de vue sociologique, l'ensemble des canaux d'un réseau IRC forme en quelque sorte un « écosystème », dont la dynamique évoque fortement la phylogenèse, c'est-à-dire l'évolution d'espèces vivantes. En effet, pour chaque canal qui parvient à s'« institutionnaliser », on compte des dizaines de tentatives infructueuses, des « canaux d'un soir », des aggrégats éphémères suscités par l'engouement pour un nom, un concept fédérateur, mais qui s'essouffle aussi vite qu'il s'est formé; bref, des dynamiques sociales avortées. La concurrence est âpre entre canaux visant le même « créneau » d'usagers, car dès qu'un canal commence à atteindre une taille respectable, le prestige de son fondateur fait des envieux, qui ne voudront pas tous se contenter d'un statut d'opérateur, ou pire, de simple usager du canal.

Nous avons pu assister à plusieurs reprises à des tentatives de création de nouveaux canaux, ce qui nous a permis de dégager un certain pattern. Un canal doit presque toujours sa naissance à un coup de tête, un mot de ralliement lancé à la cantonnade sur un canal déjà prospère. Faute de quoi, perdu dans le « fond de la liste », ses chances de « décoller » sont pratiquement nulles. Après avoir convaincu un certain nombre d'amis de le suivre, l'instigateur doit se livrer sans relâche à un double travail d'animation et de promotion de son canal. On a pu constater l'existence d'un seuil critique d'environ sept participants. En-deça de ce seuil, un usager, attiré par une invitation, ne restera guère plus d'une seconde sur le canal. Inexorablement, les quelques usagers encore présents auront tendance à déserter. Au-delà de ce seuil, tout nouveau participant contribuera à renforcer l'effectif du canal, qui aura plus de chance de retenir ses visiteurs, et finira par poindre dans les listes de canaux, attirant cette fois des curieux non sollicités. Un effet « boule de neige » s'amorce alors. L'attribution du statut d'opérateur constitue également un incitatif puissant; d'ailleurs, lorsque d'aspirants channel managers viennent « racoler » sur d'autres canaux, l'un des arguments récurrents est la promesse « d'ops gratuits » !

Tandis que du point de vue territorial, l'expansion d'IRC rappelle le mythe de la Frontière, sur le plan social, IRC semble donc ressusciter le « rêve américain » de la réussite. À condition, toutefois, de substituer le capital symbolique au capital économique. En effet, les 70% de canaux occupés par deux personnes et moins entretiennent l'impression - au demeurant trompeuse - d'un « humus électronique » d'où pourrait éclore à tout moment un canal qui, demain, attirera des centaines d'usagers, consacrant le prestige de son fondateur.

2.4.3 L'« ancrage » de la communauté

Un canal IRC est avant tout un lieu de passage; seule une fréquentation régulière des mêmes usagers peut finir par faire naître une communauté. Nous nous contenterons ici de la définir par le sentiment d'appartenance et d'attachement à un groupe aux contours flous, mais dont on a conscience de partager certaines valeurs, préoccupations et références culturelles. La cohésion d'une communauté étant fortement liée à l'interconnaissance de ses membres, la vitalité d'une communauté IRC dépend largement de la présence d'un « noyau dur » d'usagers connectés des heures par jour - les « piliers du canal » - parmi lesquels sont recrutés les ops. Ces derniers n'assument donc pas seulement un rôle de gendarme; ce sont également les hôtes et les hôtesses, les animateurs qui, en principe, accueillent et s'efforcent d'intégrer les nouveaux [81].

Ces dernières années, on a vu se confirmer une tendance, qui consiste, pour les canaux IRC ayant atteint une certaine maturité, à se doter d'une page Web officielle, à la fois port d'attache pour les membres de la communauté, et vitrine pour le reste de la société IRC d'abord, pour le reste du monde « Internet » ensuite. De Singapour à New York en passant par Buenos Aires, le contenu du site d'un canal IRC est très similaire. Le plus souvent, il offre la liste des opérateurs « permanents » du canal, ainsi que la « charte » où les règlements du canal, qui explicitent autant les devoirs et obligations des opérateurs, que les règles à respecter par les visiteurs. Il est fréquent de trouver également une galerie de portraits numérisés des usagers (ou « trombinoscope ») avec leurs adresses électroniques ou des liens hypertexte vers leurs pages Web personnelles; plus rarement, un historique de la fondation du canal est aussi disponible. Enfin, c'est sur ce site que, le cas échéant, sont annoncées les activités organisées pour les membres du canal, comme les get together ou rassemblements d'usagers, dont nous parlerons ci-après.

Le site Web joue donc à la fois le rôle de miroir pour la communauté, et d'outil de communication complémentaire à IRC. En effet, l'exigence de synchronisme propre au système IRC n'a plus lieu sur le Web, chacun ayant la possibilité de s'informer sur la vie du groupe au moment qui lui convient. Mieux, des usagers qui ne se sont jamais croisés sur le canal en raison d'horaires de fréquentation différents, peuvent se connaître, faute de se rencontrer vraiment, par l'intermédiaire du site; voire, s'ils le désirent, échanger du courrier électronique. Enfin, des comptes-rendus d'activités, illustrés de photographies [82], permettent à la fraction du groupe qui n'a pu y prendre part physiquement, de l'intégrer tout de même à son vécu, par l'imagination.

2.4.4 Quand la virtualité s'actualise

L'essence d'IRC peut se résumer à la virtualisation de la rencontre, et ce, dans les deux sens du mot « virtuel ». Au sens où l'entend Pierre Lévy (1995) d'abord, puisque le réseau est un champ des rencontres possibles ; la rencontre n'y est pas célébrée en tant qu'événement accidentel et singulier, mais plutôt comme une pratique récurrente, une connexion éternellement recommencée avec un Autre indéfini, échantillon d'humanité infiniment renouvelable. Au sens courant également, puisque de l'aveu de nombreux ircistes, toute démarche de séduction dans le « virtuel » comporte, en filigrane, l'espoir d'une concrétisation dans la « vraie vie ». Et il est un fait que les rencontres en face-à-face entre usagers d'IRC sont loin d'être exceptionnelles. De longues correspondances électroniques suscitent souvent un déplacement, de plusieurs milliers de kilomètres parfois. Et les couples « internationaux » formés grâce à IRC sont des cas de moins en moins isolés. Shaw (1997, pp. 135-136) fait même remarquer que ce « phénomène » - les rencontres en-ligne qui évoluent en relation « physiques » - fait l'objet d'une large couverture médiatique, et « alimente la fascination du public pour l'autoroute électronique » [83].

Mais à côté de ces démarches individuelles, on constate que sur les canaux de « convivialité », le développement d'une conscience de groupe va souvent de pair avec l'organisation de réunions « extra-IRC », partielles ou plénières, de ses membres. Les appellations de ce qu'il faut bien appeler une actualisation de la virtualité du groupe, varient selon les contextes linguistiques et culturels. Mais qu'on les appelle rassemblements, conventions, ou get together (GT), ces réunions en face-à-face se déroulent selon un schéma sensiblement identique : quelqu'un lance un rendez-vous sur le canal; si l'idée, et son auteur, sont accueillis favorablement, le mot d'ordre est repris en écho, affiché dans le bandeau-titre, et le cas échéant, officialisé sur la page Web du canal. Les uns et les autres organisent le co-voiturage, voire l'hébergement des personnes éloignées du lieu de rassemblement. Ce lieu peut être un domicile, un restaurant, ou un bar; c'est en tout cas, bien sûr, un lieu de convivialité. Avec le développement des « cybercafés », voire le branchement des bars classiques, on trouve de plus en plus souvent, sur le lieu même du GT, un ordinateur relié à IRC, faisant le pont entre les versants virtuel et actualisé du canal.

La suite de ce mémoire sera consacrée à l'étude d'une de ces communautés d'ircistes, pour lesquelles les GT sont devenus si réguliers et fréquents, que la vie du groupe oscille constamment entre le virtuel et l'actuel. Plus rigoureusement, elle repose sur une communication multimodale : immédiate et synchrone (face-à-face), médiatisée et synchrone (IRC), et enfin, médiatisée et asynchrone (Web, babillard, courrier électronique). Il en résulte ce que Michel Maffesoli appelle une « tribu urbaine », dont les membres sont reliés par des fils invisibles, car tissés dans l'environnement IRC. Fait remarquable, cette « tribu » appartient à deux sociétés : d'une part, une société « réelle », établie sur le territoire géographique concerné; et d'autre part une société « virtuelle », fondée sur un réseau IRC.

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