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2.2 Un substrat pour la sociabilité2.2.1 Sociabilités exogène et endogèneIl est instructif de noter les différences sémantiques dans la désignation des diverses utilisations d'Internet. Ainsi, tandis qu'à propos du Web - souvent confondu avec Internet dans sa globalité par les autres médias - on parle de navigation ou surf en anglais, de visite ou de consultation dans le cas d'un site précis, et que, d'autre part, on relève puis répond à son courrier électronique, on dira le plus souvent : « faire de l'IRC ». Cela semble nettement indiquer qu'au-delà de la recherche d'information, au-delà de la communication instrumentalisée, Internet est ici utilisé pour une activité de création qui dépasse l'usage traditionnel des médias. Et ce qui est « fabriqué » sur IRC est, à notre avis, ni plus ni moins que du lien social. La sociabilité observée sur IRC est parfois le prolongement d'une sociabilité préexistante, entravée par la distance géographique. Certaines organisations mettent sur pied des téléconférences, dans des canaux IRC ad hoc, généralement privés, et que l'on peut qualifier de « sporadiques ». Dans d'autres cas, IRC sert de complément interactif à un média de masse; le public « branché » pouvant par exemple participer à une émission de télévision, voire discuter directement avec une vedette. Enfin, certains événements majeurs ou situations de crise peuvent susciter la création d'un canal « extraordinaire » où s'échange de l'information, ou du support moral. C'est d'ailleurs cette utilisation qui aurait permis à IRC de dépasser le cercle d'initiés, en s'illustrant comme « média de crise » lors de la Guerre du Golfe en 1991, puis en 1993 lors du putsch contre Boris Eltsine à Moscou (Rose, 1994). Au Québec, le canal #saglac fut utilisé en 1996, lors des inondations dans la région du Saguenay-Lac-St-Jean, pour rassurer les familles des sinistrés [38]. Dans tous les cas que nous venons de décrire, le déclencheur, ou si l'on préfère, le contexte des interactions, est extérieur à IRC; ces interactions correspondent à une sociabilité exogène par rapport au dispositif. Certes, il serait difficile de trouver un canal IRC dénué de toute référence à ce que les internautes appellent « la vraie vie » (real life). Mais ce qui doit retenir notre attention, c'est que la majorité des canaux IRC les plus fréquentés sont stables et peuplés d'individus qui ne se connaissaient pas avant de se « rencontrer » sur IRC. En d'autres termes, l'environnement IRC présente la capacité de faire naître en son sein des interactions sociales qui n'auraient pas eu lieu autrement, et que l'on peut donc qualifier d'endogènes. Or, on doit se demander comment ce qui n'est au départ qu'un « flux continu » de bits et de mots échangés (Rheingold, 1995, p. 180), a pu devenir un « terrain » propice à l'émergence d'une sociabilité élaborée, fût-elle entièrement médiatisée. Dans les sous-sections suivantes, nous développerons l'idée selon laquelle IRC a su réunir les propriétés d'un substrat pour la sociabilité. Le principal défi qu'IRC a dû relever, en tant que système socio-technique [39], pour permettre le développement de dynamiques sociales endogènes, peut se résumer à l'enrichissement, bien au-delà du symbolique, de la dimension performative du langage. En effet, pour qu'une vie sociétale se développe dans des proportions qui dépassent le jeu du simulacre [40], il était capital qu'IRC permette l'action. Concrètement, le protocole IRC fait ainsi la distinction entre les messages, neutres du point de vue technique, et les commandes, qui sont interprétées par les serveurs et déclenchent des modifications dans l'agencement du réseau. Paradoxalement, il semble que parmi ces « actes de langage » au sens propre, les plus forts concernent la maîtrise du silence. C'est le silence qui, en excluant des locuteurs du champ de la communication, permet de structurer cette dernière et par là même, d'amorcer une structuration du social - on peut dire que le champ communicationnel devient territoire. C'est la réduction au silence, temporaire, conditionnelle ou définitive, qui, dans l'espace de la conversation, tient lieu de violence, une violence que l'on sait structurante (Girard, 1981; Maffesoli, 1984), qu'elle soit furieuse et fondatrice, ou plus calculée et normative. À l'inverse, c'est contre ce silence qu'il faut lutter, pour qu'une construction sociale qui ne repose que sur le verbe puisse demeurer en vie; pour, en somme, en garantir la stabilité. 2.2.2 Espace et territoires virtuels
D'un point de vue pratique, les « canaux » IRC n'existent pas autrement que sous la forme de listes d'usagers qui recevront les mêmes messages. Le principe est très semblable à celui des listes de diffusion par courrier électronique, à la différence qu'IRC est conçu et optimisé pour une communication synchrone d'une part, et dynamique d'autre part : l'entrée et la sortie de la liste doit se faire de façon fluide, sans l'étape d'inscription formelle. Néanmoins, du point de vue de l'utilisateur, ce fonctionnement interne est « transparent », c'est-à-dire que l'interface de son logiciel fait en sorte que la métaphore du canal comme lieu séparé, dédié à l'échange verbal, soit prégnante. Altman et Chemers (1984) proposent de définir un territoire de façon abstraite, comme un lieu (place), auquel est associé un comportement d'attachement, de propriété, et de protection. Pour Fischer (1989), les éléments caractéristiques d'un territoire sont les relations d'occupation et de dominance qu'un individu ou un groupe entretiennent vis-à-vis d'un lieu. L'occupation se manifeste par la présence et la disposition de marqueurs identitaires; la dominance, par le contrôle de l'accès au lieu. Nous allons voir que les commandes IRC permettent aux usagers de s'approprier un canal de façon à en faire leur territoire. Tout d'abord, puisque la création d'un canal coïncide nécessairement avec l'acte de le nommer, ce nom constitue le premier élément marqué par l'identité des fondateurs. De surcroît, le bandeau-titre, qui apparaît dans la liste des canaux et châpeaute la fenêtre de dialogue public, constitue un espace privilégié de communication, dont seuls les membres du canal et, en dernière instance, les opérateurs (ops), ont le contrôle. S'il est utilisé à des fins diverses, il se fait notamment support de slogans, ou bannière. Par ailleurs, les opérateurs ont à leur disposition diverses options pour réguler l'accès au canal, par le biais de la commande mode. Ils peuvent ainsi en restreindre l'accès, soit en nombre, soit en qualité - il faut alors posséder un mot de passe ou être formellement invité par un opérateur pour pouvoir y entrer. Les opérateurs peuvent en outre faire en sorte que « leur » canal n'apparaisse pas dans la liste mentionnée plus haut (mode privé), et même rendre confidentielle (mode secret) la liste des usagers du canal pour une personne qui ne s'y trouve pas. Enfin, il est également possible aux opérateurs d'un canal de configurer celui-ci en mode « modéré », faisant en sorte que seuls, les opérateurs et les usagers expressément habilités par ces derniers pourront s'exprimer dans l'espace public du canal [42]. Combinés entre eux, ces paramètres permettent de moduler le degré de clôture et de privacité du territoire virtuel que constitue le canal. Les trois types de territorialité que distinguent Altman et Chemers (ibid.) se retrouvent dans l'environnement IRC. Le territoire primaire, lieu « privé », clairement identifié comme appartenant à un sujet particulier et lieu de l'« intimité » par excellence; le territoire secondaire, lieu associé à une unité sociale intermédiaire (groupe) et oscillant entre le « semi-privé » et le « semi-public », selon son degré d'ouverture, c'est-à-dire de tolérance/accessibilité pour les personnes étrangères au groupe; enfin, le territoire tertiaire ou « public », accessible à tous, mais occupé temporairement. D'après ces définitions, le canal IRC constitue un exemple typique de territoire secondaire, se situant au niveau intermédaire entre l'espace partagé du réseau IRC (territoire tertiaire) et celui du dialogue privé (territoire primaire). Ici encore, les ircistes disposent d'une palette d'options, résultant en une gradation de privacité et d'intimité, qui traduit virtuellement les principaux niveaux de distance interpersonnelle relevés par E. T. Hall (1969). Par exemple, les usagers peuvent s'envoyer des a parte (notice) qui apparaîtront sur la fenêtre publique du canal, dans le fil de la conversation générale; c'est l'équivalent du mode formel, correspondant à la « distance » maximale [43]. En revanche, le mode message (ou query), qui provoque sur la plupart des logiciels l'ouverture d'une fenêtre spécifique, donne l'impression à deux personnes de se retrouver sur un mini-canal qui leur est réservé; c'est le mode privé standard. Enfin, lorsque deux usagers veulent accroître leur niveau d'intimité, ils ont recours au mode dcc (« direct client to client ») c'est-à-dire à l'établissement entre leurs deux machines d'une liaison Internet directe, qui n'est plus relayée par des serveurs IRC; outre une confidentialité accrue (les administrateurs de serveur IRC peuvent intercepter les messages privés), la liaison gagne en rapidité, de même qu'en stabilité, puisqu'elle n'est pas affectée par une éventuelle déconnexion du serveur. Par rapidité, nous entendons la réduction des délais d'attente (lag) entre les messages - nous reviendrons sur cette notion qui, liant temporalité et spatialité, joue un rôle notable dans la structuration des échanges sur IRC. Quant à l'affranchissement de la liaison dcc par rapport à la connexion à IRC, elle est mise à profit par certains usagers pour poursuivre des échanges privilégiés tout en coupant court à d'autres sollicitations. Un statut particulier doit être attribué au pseudonyme (nick), qu'on ne peut certes considérer comme un espace, mais qui fait l'objet de comportements d'attachement et de défense parfois intenses; cela en fait l'atome du territoire primaire sur IRC, le pendant virtuel du corps physique [44]. C'est par le biais de cette combinaison de lettres et de chiffres (neuf caractères au plus) qu'un ou une irciste se présente aux autres et se fait reconnaître d'eux; le nick est donc peu à peu investi d'une personnalité, et c'est la constance de son usage qui permet à l'irciste de se forger une « identité en-ligne ». Toutefois, il n'existe aucun moyen de s'assurer l'exclusivité d'un nick [45]. Il est à celle ou celui qui se connecte en premier, et ce, aussi longtemps que sa connexion persistera. Le concurrent malheureux n'a plus qu'à se forger un pseudonyme légèrement différent, mais suffisamment ressemblant pour qu'on le reconnaisse - par exemple, en ajoutant un tiret à la fin. Il arrive aussi qu'un usager emprunte indûment le pseudonyme d'un tiers pour se faire passer pour lui. Ce comportement est vivement réprouvé (Reid, 1991). À l'autre extrême du spectre, il existe sur IRC un lieu de passage obligé, un « canal » implicite qui n'appartient à personne et sur lequel il n'est pas permis de parler, à moins que l'on ne s'adresse au serveur. Un no chat land en quelque sorte, lieu liminaire par lequel passe tout usager chaque fois qu'il se connecte à IRC. C'est sur ce « canal nul » qu'il consulte la liste des canaux actifs, ou s'enquiert des usagers présents sur ses canaux favoris, avant de prendre la décision de se joindre à tel ou tel canal. Il s'agit bien là d'un territoire tertiaire, fréquenté par tous, mais transitoirement. Certes, ces similitudes avec les caractéristiques des territoires réels et avec la perception naturelle de l'espace, ont leurs limites. On peut n'y voir qu'une métaphore, au pire une caricature, mais il nous semble, à toutes fins pratiques, qu'elles concourent à une reconstitution opératoire du contexte minimal de la sociabilité humaine. Ainsi, dans un esprit pragmatique et de façon empirique, les concepteurs d'IRC - qui en furent longtemps aussi les seuls usagers - ont inscrit dans le système technique les composantes fondamentales de la gamme de comportements territoriaux et proxémiques qui balisent la psychosociologie de l'être humain. En outre, la possibilité de créer presque à l'infini de nouveaux canaux - limitée seulement, en pratique, par la bande passante disponible et les capacités de traitement des serveurs - apparaît d'emblée comme une invitation à la socialité, et notamment à la formation de groupes, en même temps qu'elle reproduit le mythe américain de la « Frontière » [46]. Le réseau IRC constitue une matrice d'où peuvent constamment jaillir de nouveaux territoires virtuels [47], dont la somme forme ce que l'on peut appeler un oecumène, un « ensemble des terres habitées ». C'est à notre avis l'une des caractéristiques les plus remarquables de l'environnement IRC, que les canaux IRC soient tous reliés, voire entrelacés par le biais de leurs membres communs, à l'inverse des MUD, mondes autarciques, clos sur eux-mêmes. Cela assure la possibilité d'un « brassage » continu, de rencontres interpersonnelles, d'échanges et de concurrence entre groupes, bref, tout ce qui permet de transcender la vie en communauté au profit de la vie en société. 2.2.3 Violence, coercition, pouvoir
Undernet IRC Frequently Asked Questions [48] Il ne suffit pas de délimiter un territoire, encore faut-il en garder la maîtrise, ce qui implique la possibilité d'en chasser les indésirables. A chaque « palier » de territoire correspond une autorité qui détient ce pouvoir d'exclusion. Nous avons mentionné deux niveaux hiérarchiques sur IRC, celui de simple usager (luser), qui n'est maître que de son espace communicationnel privé, et celui de chanop, dont le pouvoir s'étend sur un canal donné. En fait, l'ensemble d'un réseau IRC est lui-même placé sous l'autorité d'opérateurs IRC (IRC operators), appelés, non sans jeu de mots, ircops [49] ou encore opers. On les désigne également par une périphrase, en disant d'eux qu'ils « ont accès à la quatrième dimension » (twilight zone [50]) (Pioch, 1993). Les ircops, dont la tâche principale est surtout d'ordre technique, se voient confier leurs prérogatives par les administrateurs de serveurs IRC, ou IRC admins. Ces derniers peuvent révoquer un ircop qui abuserait de son pouvoir. Par exemple, mais c'est un cas extrême, pour prendre le contrôle d'un canal sans raison valable (Ibid.). Cela fait partie de la « netiquette » [51] d'IRC que de n'utiliser les mesures violentes qu'à bon escient, c'est-à-dire notamment de façon appropriée au type de territoire menacé. Ainsi, quel que soit son statut, la manière adéquate, pour un usager harcelé personnellement, de se débarrasser de l'importun, est de l'ignorer. En l'ajoutant à sa « liste des ignorés » (ignore list), il s'assure de ne plus recevoir aucun de ses messages, qu'ils soient publics ou privés. Si l'autre persiste, et change de pseudonyme pour contourner la parade, il est possible de substituer au pseudonyme en question une formule appelée masque [52], qui agit comme un filtre. En revanche, si le fauteur de troubles sévit dans l'espace public du canal, c'est le rôle du chanop que de le « bouter » hors du canal, littéralement « à coups de pieds » (kick), voire, s'il le juge nécessaire, de le bannir, c'est-à-dire inscrire un masque lui correspondant sur la « liste des bans » (ban list) du canal, conservée dans la base de données des serveurs aussi longtemps que le canal reste en activité. Bien entendu, ces dernières commandes peuvent se retourner contre les usagers « légitimes » d'un canal. L'une des formes d'agression les plus prisées, pratiquement élevée au rang de « sport », est la prise de contrôle (takeover), suivie ou non du verrouillage d'un canal. La prise de contrôle peut s'effectuer de plusieurs manières, mais l'une des façons les plus simples consiste à ruser pour se voir octroyer les privilèges d'opérateur, puis à « déoper » tous les autres opérateurs sans leur laisser le temps de réagir (manoeuvre automatisée connue sous le nom de mass deop). Le verrouillage s'effectue ensuite en kickant tous les autres membres du canal, puis en plaçant un ban généralisé ou en configurant le canal en mode d'invitation seulement. Ainsi dépossédés de leur territoire, les usagers n'ont plus qu'à se regrouper en catastrophe sur un autre canal, en attendant que la plaisanterie cesse ou qu'un opérateur IRC accepte de les aider. Un ircop est fondé à déconnecter du réseau IRC tout usager qui aurait enfreint gravement la netiquette, surtout si ses actions nuisent au fonctionnement global du réseau [53]. La commande en question est : kill (tuer). Cette « mort symbolique » ne porte pas à conséquence, puisque l'usager peut se reconnecter aussitôt, à moins qu'il ne soit placé sur la liste noire du serveur (K-lines) [54], ou pire, interdit de séjour sur tous les serveurs du même réseau (G-lined). Dans le pire des cas, l'usager n'a d'autre choix que de passer par un autre fournisseur d'accès Internet. Des rapports de force existent également entre les administrateurs de serveurs IRC. En effet, les liaisons entre serveurs sont tributaires de l'entente entre leurs administrateurs respectifs, puisque seuls, pourront se connecter à un serveur donné, les serveurs nommément autorisés, et ce, selon un ordre de préséance et par l'échange d'un mot de passe convenu entre lesdits administrateurs. Les raisons de cette tendance à la clôture et à la cooptation vont au-delà la nécessité en soi d'une différenciation des réseaux IRC et du maintien de leur « identité ». Elles reflètent d'une part le souci d'une caste d'opérateurs de défendre le monopole de son pouvoir, étant donné que tout administrateur d'un serveur IRC peut nommer ircop qui bon lui semble et que ce statut est obligatoirement reconnu par tout le réseau. Mais elles renvoient également à la question de l'interprétation du protocole IRC et, partant, de l'interopérabilité des serveurs entre eux. La mesure la plus radicale pour exclure un serveur du réseau est sa mise en quarantaine (Q-lines), qui fait en sorte que tout serveur connecté au serveur en question est automatiquement rejeté par les autres (« effet domino »). Il ne faut donc pas confondre les « schismes » ou clivages permanents (permanent splits), qui résultent de désaccords entre administrateurs et donnent naissance à d'autres réseaux, chacun animé de sa « philosophie » socio-technique propre, avec les netsplits, qui désignent des fragmentations temporaires du réseau, résultant de liens brisés entre serveurs, le plus souvent en raison d'une saturation du trafic des données. Les schismes, quant à eux, traduisent ou résultent souvent d'actes de violence fondatrice : ainsi, c'est la mise en quarantaine, autrement dit, littéralement, l'ex-communication du serveur « eris.berkeley.edu », qui a donné son nom au réseau EFnet, acronyme de « Eris-Free Network » (Mirashi, 1993). Dans ce cas, la querelle se situait essentiellement sur le plan de la conception technique du réseau, mais plus récemment, au cours de l'été 1996, c'est une divergence à saveur beaucoup plus idéologique [55], entre ircops américains et européens, qui amena la portion européenne du réseau EFnet à faire sécession, prenant le nom d'IRCnet. L'inventaire que nous venons de faire des actes « violents » prévus par le protocole IRC ne doit pas faire oublier que dans les faits, la dissuasion suffit le plus souvent à maintenir l'ordre, c'est-à-dire le respect des normes et du leadership établis. 2.2.4 La conquête de la stabilitéLes caractéristiques que nous venons d'énumérer sont contenues, dans leur quasi-totalité, dans le RFC 1459. C'est pourquoi, et bien que dans les faits elles résultent d'un premier processus social impliquant les « pionniers » d'IRC, on peut les considérer comme une donne, un ensemble de « règles du jeu », avec lesquelles les usagers du système ont dû composer. Mieux, nous verrons que ce donné sociotechnique constitue le cadre, ou le canevas à partir duquel des générations d'usagers sans cesse plus nombreux ont inventé les cités électroniques - « electropolis », pour reprendre le terme forgé par Elizabeth Reid (1991) - que nous connaissons aujourd'hui, et qui vont encore en se complexifiant. Tel que nous l'avons décrit jusqu'à présent, le « substrat » IRC est encore imparfait. En effet, il y a antinomie entre le caractère « amnésique » et extrêmement fluctuant du système technique, et la stabilité que les être humains s'efforcent de conférer aux structures qu'ils créent. Un clan d'opérateurs réguliers a beau se constituer, et tenir à jour une ban list, sitôt qu'il n'est plus occupé, un canal IRC disparaît dans les limbes, et tout est à recommencer. Une situation presque aussi désagréable survient lorsque le dernier opérateur a quitté le canal. Le canal reste actif, mais incontrôlable; il faut alors obtenir des occupants qu'ils évacuent les lieux, de façon à « réinitialiser » le canal avec un nouveau chanop. Cette double nécessité de maintenir le canal ouvert, et de faire en sorte qu'il y ait toujours un « ami » opérateur sur le canal pour « donner les ops » à ses pairs, a conduit les usagers de certains canaux à s'organiser selon le principe de la rotation par « quarts de garde ». C'est notamment le cas du canal #gaymtlfr à ses débuts, où pendant un temps les « ops » se répartissaient la tâche de surveillance du canal, par tranches horaires, se passant le relais de façon à ce que le clan en conserve toujours le contrôle. Il s'agit toutefois d'une solution très contraignante. Or, il faut se rappeler que jusque très récemment, c'est-à-dire au moins jusqu'à la fin 1995, l'écrasante majorité des usagers d'IRC était composée d'étudiants en informatique ou d'informaticiens professionnels. D'autre part, on comprend qu'un serveur IRC ne peut faire la différence entre une séquence de commandes et de messages émanant d'un usager réel (humain), et la même séquence générée par un processus automatique. D'ailleurs, le logiciel client ircII, qui s'est imposé rapidement comme un standard dans l'environnement Unix [56], a inclus très tôt un langage permettant de créer des macrocommandes ou scripts simplifiant certaines opérations. Il n'est donc pas surprenant que certains usagers se soient mis à concevoir des scripts sophistiqués ou des programmes autonomes, des clients automatiques en fait, capables de simuler le comportement d'un usager, et appelés « robots », ou simplement bots [57]. Il faut comprendre que ce qui vaut pour le serveur IRC vaut également pour l'usager : rien ne distingue en apparence un usager humain d'un bot. Ce qui fait dire à Jones (1997a, p. 27) :
Comme le fait remarquer Joshua Quittner (1995) : « Les bots sont les bactéries de la vie en-ligne ». L'expression est judicieuse, car ces bouts de programmes informatiques, agents logiciels le plus souvent rudimentaires, se sont mis littéralement à proliférer sur IRC, où des adolescents se les échangent comme jadis on échangeait des billes, puis les transforment, les perfectionnent à volonté, et les « relâchent » ensuite sur le réseau pour observer leurs interactions avec les usagers... et souvent les autres bots [59]. L'un des avantages évidents d'un automate, c'est, entre autres, la vitesse de réaction et d'exécution, qui facilite des pratiques malveillantes. On a vu ainsi pulluler des automates agressifs ou nuisibles (appelés génériquement warbots) capables de travailler de concert pour s'emparer d'un canal donné au profit de leur « maître ». Loin de stabiliser l'environnement IRC, l'entrée en lice des robots a commencé au contraire par en accroître le chaos, alors que la population du réseau EFnet, en croissance exponentielle, changeait de nature : il ne s'agissait plus des happy few passionnés de la première heure, mais d'usagers recherchant un divertissement. Dans le même temps, certains programmeurs se sont mis à développer des bots pacifiques et beaucoup plus élaborés, dont la fonction était de protéger un canal contre les agressions, tout en résolvant les problèmes de stabilité évoqués plus haut. Le plus célèbre de ces logiciels, baptisé Eggdrop [60], a donné son nom à cette classe de cerbères artificiels, dont il fait figure aujourd'hui encore de référence. Créé en décembre 1993 par Robey Pointer pour contribuer à réduire les attaques constantes dont le canal #gayteen était l'objet, de même que les batailles en son sein entre chanops, Eggdrop a pour mission première de demeurer en permanence sur un canal, tout en attribuant sur demande les privilèges d'opérateur aux usagers inscrits dans sa base de données; il a aussi pour tâche de détecter les abus de toutes sortes - inondations textuelles du canal public (flood), opérateurs non autorisés (à la suite d'un netsplit), expulsions du canal ou déopages massifs suspects - et d'y remédier. Mais lui et ses avatars n'ont cessé de se voir ajouter de nouvelles fonctionnalités, comme l'accueil des visiteurs, le courrier différé, un répertoire des usagers réguliers, la diffusion sur demande de fichiers (textes, images, ou logiciels), etc. Deux types d'eggdrops se sont même spécialisés dans l'animation de canal : les barbots, qui simulent un serveur poli, à qui l'on peut commander sa boisson favorite, et qui lance de temps en à autres des commentaires savoureux; et les gamebots, qui organisent et arbitrent des jeux de société. Notons que pour « piloter » un eggdrop, il suffit de lui adresser des instructions par messages privés ou en dcc chat - la première étape consistant à se faire reconnaître du bot en lui communiquant le bon « sésame ». Le gardien automatique, on l'aura compris, n'a pas seulement pour but de protéger un canal IRC contre l'adversité cybernétique; il constitue en même temps un outil extrêmement puissant pour assurer l'hégémonie d'un clan sur le canal, et au sein du clan, d'une personne en particulier : celui qui contrôle le bot. Or, cela pose un double problème. D'une part, la mise en oeuvre d'un bot exige des compétences assez solides en informatique (maîtrise du langage C et du système Unix), et un accès permanent à l'Internet qui n'est pas, même en 1998, à la portée d'un particulier ordinaire. D'autre part, pour des raisons diverses, la politique des administrateurs d'EFnet n'a cessé de se durcir à l'encontre de l'installation de robots sur son réseau (Rose, 1994; Quittner, 1995). Jusque récemment, la seule façon de passer outre était de s'attirer les bonnes grâces de l'IRC admin du serveur sur lequel on comptait installer le bot. Les personnes en mesure de satisfaire à de tels critères étaient quasi nécessairement des ingénieurs, ou futurs ingénieurs en informatique, ce qui a consolidé la domination précoce de la « société IRC » par une véritable « caste », essentiellement constituée d'informaticiens. Aujourd'hui, quelques fournisseurs d'accès Internet spécialisés proposent la location d'eggdrops « clés en main », fonctionnant à partir de leurs propres serveurs, et en quelque sorte « agréés » par l'administration d'EFnet. Néanmoins, l'instauration par le réseau Undernet d'un « channel service », basé sur la mise à disposition de bots officiels pour les opérateurs de canaux qui décident d'enregistrer leur canal, a attiré nombre d'usagers depuis le début de 1996, et provoqué la « migration » de canaux jusque-là installés sur EFnet. Sur Undernet, sitôt que l'enregistrement d'un nom de canal a été approuvé par le comité responsable (Channel Service Committee), l'un ou l'autre des deux automates officiels [61] (baptisés X et W), actifs en permanence sur le réseau, vient de lui-même se joindre au canal, où il est opérateur d'office. À condition de se familiariser avec le mode d'emploi - très simple - du robot, n'importe quel usager peut donc devenir « chef de canal » (channel manager) sur Undernet. Cette « démocratisation du bot », ou plus rigoureusement, l'introduction du service aux canaux dans le protocole IRC [62], nous semble avoir conféré une maturité accrue au système, qui peut dès lors faire l'objet d'une appropriation par des groupes d'usagers aux profils socio-professionnels beaucoup plus variés que naguère. Pour la première fois dans l'histoire d'IRC, la maîtrise technique importe moins que les compétences communicationnelles et sociales. suite --» | ||||||||
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