À LA RENCONTRE DES TRIBUS IRC - © Guillaume Latzko-Toth
Chapitre 2 : Émergence et panorama des sociétés IRC
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CHAPITRE II

ÉMERGENCE ET PANORAMA DES SOCIÉTÉS IRC

Ce chapitre a comme double objectif de familiariser le lecteur avec les aspects techniques du système IRC, et de montrer comment ils s'articulent dynamiquement avec des usages sociaux qui concourent à créer des formes de plus en plus complexes de sociabilité médiatisée par ordinateur. Plus précisément, nous essaierons de mettre en évidence le processus d'émergence voire de structuration de sociétés « virtuelles » fondées sur l'usage commun d'IRC. Nous mettrons un soin particulier à montrer comment un jeu très réduit de données socio-techniques de base a pu engendrer cette activité sociale foisonnante mais organisée qui a conduit à la formation du type de communautés inédit qui nous intéresse et dont nous étudierons un cas particulier dans le chapitre suivant.


2.1 Origines et fondements d'IRC

2.1.1 Nom de code : RFC 1459

Bien que l'image d'une gigantesque infrastructure de câbles et de fibres optiques frappe davantage les imaginations, il faut garder à l'esprit que le secret d'Internet réside d'abord et avant tout dans une combinaison de protocoles de communication entre machines, et plus spécifiquement entre logiciels ou systèmes d'exploitation de ces machines. À l'instar de son homonyme diplomatique, le protocole informatique est un langage formel, une norme qui définit rigoureusement et sans équivoque le type et le format des informations que deux entités sont susceptibles d'échanger, ainsi que les réponses appropriées à chaque message. C'est pourquoi la nature de la liaison empruntée par deux machines pour « communiquer » entre elles importe peu; il est toujours possible d'ajouter une « couche logicielle » aux deux extrémités, qui permettra d'adapter la liaison physique, qu'il s'agisse du réseau téléphonique commuté, d'un émetteur-récepteur à infrarouges, ou d'un câble quelconque, aux attentes des protocoles sous-jacents.

L'IRC n'est donc ni plus ni moins qu'un protocole, qui vient se superposer au protocole fondamental qu'est TCP/IP [24]. Mais l'originalité de ce protocole est de définir non seulement les modalités de communication entre machines, mais également entre machines et êtres humains; l'objectif étant, en définitive, de permettre aux humains d'échanger des messages écrits au moyen des caractères ASCII [25], via ce dispositif technique. Comme tous les protocoles et autres textes officiels d'Internet, le protocole IRC est décrit dans un « RFC » (Request For Comments ou « appel à commentaires »). Ces documents de référence, qui émanent en général de membres des divers groupes de travail de l'Internet Architecture Board (IAB) et sont destinés à leurs pairs, sont publics et accessibles sur de multiples sites du World Wide Web. Dans son acception la plus restreinte, l'Internet Relay Chat n'est donc qu'une suggestion de protocole de téléconférence synchrone, consignée dans un document appelé « RFC 1459 », rédigé en mai 1993 par Jarkko Oikarinen et Darren Reed [26].

Aujourd'hui encore, les directives contenues dans ce RFC assurent la compatibilité ou interopérabilité des logiciels qui permettent de faire d'IRC une réalité et un service pour un nombre croissant d'internautes à travers le monde [27].

2.1.2 La notion de « chat »

Le mot chat (prononcer « tchatte »), qui signifie « bavarder » en anglais, sans la connotation péjorative du français, est le terme générique pour désigner tout système de communication synchrone médiatisée par ordinateur. Bien que le terme soit déjà employé dans les pays anglo-saxons à propos des lignes de rencontres téléphoniques (chatlines), dans l'univers informatique, l'usage réserve le terme aux systèmes d'interaction en mode texte [28]. De plus, la dénomination « chat » n'est employée que lorsque la conversation est l'objet principal, sinon exclusif, du dispositif. Ainsi, les MUD (donjons multi-utilisateurs) et surtout les MOO, qui sont des MUD extensibles et programmables à l'envi par leurs usagers, sont plutôt classés dans la catégorie « mondes virtuels », car l'exploration de l'« environnement », et, le cas échéant, la création d'objets virtuels, y sont au moins aussi importantes que la sociabilité avec les autres usagers (Gingras, 1996). Quelques uns de ces « mondes » se situent à un niveau intermédiaire; certains en font mention (ex : Worlds Chat, de Worlds Inc.), d'autres non, comme les très populaires palaces. Force est de reconnaître qu'avant l'essor phénoménal d'IRC, les chats ont toujours été plus ou moins déconsidérés par les internautes chevronnés en raison de leur côté fruste, tant dans leur programmation que dans les compétences exigées des utilisateurs.

Comme on va le voir plus loin, l'innovation majeure dans le domaine du chat est l'éclatement en réseau. En effet, tandis que les messageries roses faisaient fureur sur le Minitel en France, en Amérique du Nord, les premiers systèmes de chat ont été installés sur des babillards électroniques. Ces derniers, plus précisément appelés BBS (Bulletin Board Service), sont des ordinateurs offrant des services télématiques et auxquels on accède directement par modem. Ils ont dû leur succès en Amérique du Nord à la tarification forfaitaire des appels locaux. Mais en contre-partie, leur « enclavement » local, et la limitation drastique du nombre d'usagers connectés simultanément [29], constituent leurs principaux défauts. C'est sans doute ce qui explique en partie la popularité, aux États-Unis, des grands réseaux de « services en ligne », tels CompuServe, America Online et Prodigy, qui furent les premiers à offrir des chats à l'échelle nationale. Mais aujourd'hui, ces réseaux dits « propriétaires » effectuent leur conversion au protocole Internet, et l'on peut se demander s'ils maintiendront des systèmes de conversation en direct distincts d'IRC.

Ces dernières années, on a pu voir de nombreux BBS « migrer » vers le Web, et réciproquement, nombre de sites Web imiter le fonctionnement des babillards. Dès lors, il n'est pas surprenant que l'on retrouve sur Internet une technologie hybride, combinant l'interface WWW et le dialogue en direct, et portant le nom générique de webchat. Nous verrons dans le chapitre qui suit que ces sites interactifs constituent souvent le premier contact des internautes avec la CMO synchrone, et par suite, pour nombre d'entre eux, un tremplin vers l'univers à la fois beaucoup plus vaste et complexe d'IRC.

2.1.3 Du protocole au réseau

Assez naturellement, c'est sur un babillard électronique, à l'Université d'Oulu, en Finlande, que le protocole IRC fut testé, en 1988, par une vingtaine d'usagers (Reid, 1991). Mais dès l'origine, Jarkko Oikarinen a conçu son système selon une architecture client-serveur destinée à tirer profit d'un réseau décentralisé de type Internet [30]. En premier lieu, cela signifie que deux types de logiciels constituent l'environnement IRC; d'un coté le serveur [31], qui gère notamment une base de données contenant la liste des usagers connectés, et de l'autre, les logiciels clients [32], installés sur les machines des usagers et qui dialoguent avec le premier. Le client a notamment la charge de constituer l'interface entre l'utilisateur et le système technique (saisie et affichage des messages). D'autre part, le serveur est capable de dialoguer avec d'autres serveurs, situés sur des ordinateurs « hôtes » distants, de façon à constituer un réseau de serveurs qui donne l'illusion à l'ensemble des usagers d'être réunis dans un même espace, virtuel, de communication. Les divers serveurs se comportent comme autant de « relais », d'où le nom d'Internet Relay Chat, littéralement : « système de chat par relais Internet ».

En quelque sorte, le réseau IRC est au protocole IRC ce que le « réseau » Internet est à TCP/IP. Pour pouvoir rejoindre les usagers d'IRC, il suffit de se connecter à un quelconque serveur du réseau, ce qui, en théorie, abolit à la fois la limitation du nombre d'usagers simultanés et le problème de la distance géographique. Reid (1991) relate ainsi la naissance du tout premier réseau IRC :

Les fonctionnalités réseau d'IRC furent [...] testées sur un ensemble de trois machines, dans le Sud de la Finlande. Une fois ces tests terminés, IRC fut installé dans l'ensemble du réseau national finlandais - FUNET - puis connecté à NORDUNET, la branche scandinave d'Internet. En novembre 1988, l'IRC s'était répandu à travers Internet. [33]


Les premiers pays à avoir accès à IRC furent, dans l'ordre : la Finlande, la Suède, la Suisse, les États-Unis, le Canada, la Norvège, les Pays-Bas, et l'Australie. Vers la mi-1989, IRC comptait environ quarante serveurs et une dizaine d'usagers simultanés aux heures de pointe (Mirashi, 1993). En 1994, une soixantaine de pays étaient connectés (Rose, 1994). En 1997, on comptait quatre principaux réseaux IRC (EFnet, Undernet, IRCnet et Dalnet, par ordre d'importance), reliant chacun plusieurs centaines de serveurs, et une population maximale de quinze à trente mille usagers simultanés.

2.1.4 Structures de base

Bien entendu, un minimum de structuration était indispensable pour que la communication soit possible entre un si grand nombre de personnes. C'est pourquoi, à l'image du réseau Usenet et de ses groupes de discussion asynchrones (newsgroups), les usagers d'IRC se regroupent dans des forums, ou plus exactement, des canaux de discussion, terme qui fait référence au jargon des passionnés de radio amateur qui doivent sélectionner une fréquence avant de pouvoir se parler [34].

Typiquement, l'usager qui, identifié par un pseudonyme (nickname ou nick), « entre » sur IRC, commence donc par demander à son logiciel client d'établir la connexion avec un serveur donné, par exemple : « irc.mit.edu ». Puis, il spécifie un nom de canal. S'il figure déjà dans la base de données que tiennent en temps réel tous les serveurs IRC du même réseau, l'usager sera mis en rapport avec ceux qui auront spécifié le même nom de canal. Tous les messages qu'il saisira ensuite sur son clavier s'afficheront à l'écran des autres « membres » du canal et d'eux seuls. Par contre, si le canal n'existait pas encore, il est automatiquement créé, avec l'usager en question pour seul occupant, en attendant que d'autres « ircistes » le rejoignent.

Lorsque l'on s'est joint à un canal, l'écran se divise en général en deux zones; l'une sert à afficher les contributions textuelles du groupe, et l'autre, la liste des participants. Ces derniers sont de deux types: les chanops (ou ops) d'une part, et tous les autres, appelés ironiquement lusers (lame users[35]). Le mot chanop est la contraction de channel operator (opérateur de canal). L'usager qui a ce statut, symbolisé par le @ (arobas) qui précède son pseudonyme, dispose de certains privilèges, comme de fixer le statut du canal et celui des autres membres, de restreindre le droit de parole, de décider du contenu du bandeau-titre du canal (topic), ou encore d'expulser les indésirables (kick) voire de les bannir du canal jusqu'à nouvel ordre (ban). Pour finir ce survol des éléments fondamentaux d'IRC, ajoutons que l'initiateur d'un canal en est le premier opérateur par défaut, qu'il est possible de participer à plusieurs canaux à la fois, et que, pour gagner en intimité, deux usagers peuvent dialoguer en privé.

S'il est facile d'« ouvrir » un nouveau canal IRC, c'est au prix de la précarité de celui-ci. En effet, dès que la population d'un canal tombe à zéro, il est aussitôt supprimé de la base de donnée des serveurs. On résume ces caractéristiques en disant que, sur IRC, les forums sont dynamiques, au contraire des forums Usenet. La meilleure façon de s'en rendre compte, c'est de demander à son logiciel client d'afficher la liste des canaux existants. Il s'agit bien sûr d'un instantané qui perdra une grande part de sa signification à peine quelques minutes plus tard [36]. Chaque ligne de l'interminable [37] liste comporte le nom d'un canal (précédé du signe #), à côté duquel figure le nombre de ses participants, ainsi qu'une phrase constituant la bandeau-titre que s'est momentanément choisi le groupe. Les canaux sont classés selon l'ordre des caractères ASCII - qui recoupe l'ordre alphabétique - mais comme il n'a rien à voir avec l'ordre d'occurrence dans la base de données du serveur, de nouveaux canaux s'intercalent sans cesse entre les autres, ce qui donne l'impression saisissante d'assister à un big bang en version miniature et numérique.

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