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| C'est l'une des tâches du sociologue que de problématiser ce qu'est le « réel ». [8] |
Depuis près de deux décennies, une branche de la sociologie se consacre à l'impact social des technologies de communication dans ses divers aspects : adoption, diffusion de la technologie, rapports entre concepteurs et usagers, appropriation et facteurs conditionnant les usages et les pratiques de ces technologies (Chambat, 1994). Dans la plupart des cas, cette approche considère essentiellement la technologie en tant qu'une invention représentée par un objet technique, dont on étudie la socialisation. Les NTIC sont alors perçues comme une série d'objets techniques insérés dans un foyer, entre la télévision, le magnétoscope, et le lave-vaisselle. L'unité d'analyse de l'approche dite « de l'appropriation » est l'individu - l'usager - ou, au mieux le ménage au sens sociologique (Ibid.). Pour l'approche socio-politique des usages, les discussions théoriques s'organisent d'une part autour de la dialectique entre déterminismes technologique et sociologique (Jouët, 1993; Flichy, 1995), et d'autre part autour du décalage entre les discours sur ces technologies et les pratiques effectivement constatées (Breton et Proulx, 1994).
Dans la plupart des cas cependant, l'accent est mis sur la notion de technologie, au détriment de la dimension communicationnelle de l'outil. Proulx (1996) souligne cette carence, et la nécessité d'étudier plus attentivement les patterns d'usage des NTIC. De fait, sous l'influence notamment de Josianne Jouët (1992), une attention plus grande est depuis peu accordée aux nouvelles formes de sociabilités « à distance » ou « électroniques » dont les réseaux télématiques sont susceptibles de favoriser l'émergence. En effet, pendant longtemps a prévalu le discours alarmiste selon lequel les NTIC conduiraient au repli sur soi, à l'atomisation sociale. Si Jouët reconnaît que l'usage des technologies informatiques « s'institue rapidement comme individualisé et se caractérise par une forte personnalisation » (Ibid., pp. 180-181), elle fait aussi remarquer que, dès lors que ces techniques forment des « réseaux interactifs [ayant] un potentiel de communication omnidirectionnelle » (p. 179), la reconstitution d'un lien social à travers leur usage est de moins en moins négligeable :
| L'autonomie sociale qui se manifeste à travers les nouvelles technologies se joue donc à un double niveau : celui de la quête de soi qui se traduit par le déploiement de la subjectivité et celui de la quête de l'autre qui s'exprime par la recherche de nouvelles sociabilités. (p. 181, c'est nous qui soulignons) |
Perriault (1989, p. 138) va dans le même sens, quand il affirme que :
| [l'ordinateur] est moins machine à calculer que machine à créer des liens sociaux [10] |
Néanmoins la tradition de recherche que nous évoquons ici se heurte à une difficulté conceptuelle, qui la rend réticente à considérer ces « sociabilités électroniques » autrement que comme des métaphores, des « fictions ». Nous pensons que cela tient à une représentation des médias en général en tant qu'instruments par ou via lesquels on communique, et non comme des « espaces de médiation » dans lesquels les usagers se rencontrent. Briole (1992, p. 268) avance que la profondeur du concept de « télésociabilité » dépend sans doute d'un renversement de perspective :
| les usagers des télécommunications ne sont plus au bout des liaisons terminales, ils évoluent dans les services, dans les réseaux. |
Parce qu'elle ne prend pas suffisamment en compte la spécificité des systèmes de communication médiatisée par ordinateur - Flichy (1996, p. 5) ne considère « pas encore » Internet comme un média à part entière -, l'approche sociologique classique ne nous semble pas pouvoir appréhender les phénomènes sociaux qui émergent précisément entre les usagers de ces systèmes, à travers un espace simulé - mais prégnant -, ce cyberespace dont Pierre Lévy (1997, p. 145) n'a de cesse de défendre la fécondité en tant que concept :
| l'erreur commune est de confondre l'autoroute électronique et le cyberespace. Le cyberespace n'est pas une infrastructure technique de télécommunication particulière mais une certaine manière de se servir des infrastructures existantes, aussi imparfaites et disparates soient-elles. L'autoroute éléctronique renvoie à un ensemble de normes logicielles, de câbles de cuivre ou de fibre optique, de liaisons par satellite, etc. Le cyberespace, en revanche, vise, au moyen de liaisons physiques quelconques, un type particulier de relation entre des gens. [c'est nous qui soulignons] |
Le problème de l'école sociologique des usages est donc d'ordre paradigmatique : son cadre d'analyse « filtre » cet usage particulier et crucial qu'est la sociabilité à travers les réseaux techniques. Or, en cessant de considérer les usagers uniquement par rapport aux structures sociétales classiques (la famille, l'entreprise, etc.), mais également en tant que membres de réseaux sociaux sous-tendus par des réseaux techniques, tels Internet, tout un pan jusque-là occulté des phénomènes socio-techniques devient accessible à l'analyse, pour peu également que l'on adapte l'appareillage méthodologique en conséquence.
Ainsi, nos observations nous conduisent à penser que la socialisation de la technologie IRC repose essentiellement sur des réseaux interpersonnels constitués par l'utilisation d'Internet. Autrement dit, certaines technologies, notamment dans le domaine du logiciel, se socialisent grâce à des communautés « électroniques » ou virtuelles. Et à leur tour, les nouveaux réseaux ainsi créés jouent un rôle dans l'adoption de nouveaux systèmes, complémentaires, de CMO [11].
Une autre approche, relevant surtout de chercheurs anglo-saxons, semble avoir progressé plus rapidement dans l'élaboration de nouveaux cadres conceptuels permettant d'appréhender les « formes sociales qui émergent en-ligne » [12] (Jones, 1997a, p. 9). Interdisciplinaire, ce courant appelé « cultural studies » a pour démarche de mettre en évidence et de défendre les nouvelles formes culturelles qui émergent dans des lieux et des milieux souvent négligés par une conception élitiste voire traditionnelle de la culture (voir Mattelart et Mattelart, 1995, pp. 57-59).
L'une des caractéristiques de ce courant est d'intégrer dans son vocabulaire les métaphores qui se cristallisent parmi les usagers du « réseau des réseaux », quitte à en faire « le tri » ultérieurement, et certains auteurs vont même jusqu'à décliner toutes les disciplines selon le préfixe « cyber » : « cybersociologie » (voir Jones, 1995), « cyberpsychologie » (Suler, 1996), « cyberanthropologie ». Cette dernière est définie par les chercheurs s'en réclamant, comme « s'intéress[ant] aux productions culturelles humaines naissant de l'utilisation des machines » (Gingras, 1996). Cette définition est en réalité porteuse d'un discours sous-jacent, sur la nécessité de ne plus faire de distinction entre acteurs humains et machiniques dans l'observation, mais de considérer au contraire les relations symbiotiques (donc littéralement cybernétiques) entre ces deux catégories d'êtres. C'est pourquoi on trouve également dans la littérature l'expression cyborg anthropology. Toutefois, nous préférons retenir la signification plus « neutre » d'anthropologie cyberculturelle, telle qu'a commencé à la définir Pierre Lévy (1994; 1997), c'est-à-dire comme une branche de l'anthropologie caractérisée par le choix d'un terrain spécifique : le cyberespace. D'ailleurs, rejoignant Lévy, Jones (1995a, p. 16), plaide pour une conception élargie de la communication médiatisée par ordinateur :
| La CMO, bien sûr, n'est pas qu'un outil; c'est à la fois une technologie, un média, et un moteur de relations sociales. Non seulement structure-t-elle des relations sociales, mais elle constitue aussi l'espace au sein duquel les relations apparaissent et l'outil dont les individus se servent pour pénétrer dans cet espace. [13] |
Avant de conclure (p. 17) :
| La communication médiatisée par ordinateur est, par essence, de l'espace produit socialement [14] |
On notera que cette approche est résolument constructiviste au contraire l'approche sociologique « française » discutée plus haut. Le choix de ses corpus - essentiellement des artefacts textuels -, fait perdre à la notion de « réalité » son évidence universelle et immédiate, pour en faire le fruit mouvant d'une création perpétuelle et dynamique entre personnes désincarnées qui, sous forme de clones, d'avatars ou simplement de pseudonymes, n'existent que par les bits qu'elles échangent par réseau technique interposé. Dans ce contexte, on ne s'étonnera pas que Jones (1995a, p. 27) demande :
| Pourquoi la communication en face-à-face devrait-elle constituer un idéal ? [15] |
Or, c'est bien à notre avis la faiblesse de cette approche, que de ne s'intéresser qu'à ce qui se « passe » en ligne. Autrement dit, à trop vouloir basculer de l'autre côté de l'écran de l'ordinateur, n'aboutit-on pas également à l'occultation d'un versant tout aussi important de l'usage des réseaux techniques ?
Pour concilier les deux modes de sociabilité, en-ligne et hors-ligne, il nous semble que la notion de communauté se présente comme un outil prometteur, à condition toutefois de dépasser la conception traditionnelle qui découle de la distinction, fondatrice de la pensée sociologique weberienne, proposée par Ferdinand Tönnies entre communauté (Gemeinschaft) et société (Gesellschaft) (voir Fichet, 1995). En effet, est-il encore pertinent d'opposer une forme sociale caractérisée par « une vie réelle et organique », fondée sur l'interconnaissance, la fréquence élevée des interactions, voire un « amour réciproque », d'une part, à un modèle d'interactions sociales consistant en une « représentation virtuelle et mécanique » d'autre part ?
Benedict Anderson entreprend, dans son ouvrage Imagined Communities (1991, p. 6), de trancher le noeud gordien de la dichotomie virtualité/réalité en démontrant qu'
| en fait, toutes les communautés plus vastes que les villages primordiaux où les contacts ont lieu en face-à-face (et peut-être même celles-ci) sont imaginées. Il nous faut distinguer les communautés, non d'après leur fausseté/authenticité, mais par le style selon lequel elles sont imaginées. [16] |
Il montre notamment comment les médias, à l'origine la presse écrite, ont très tôt contribué à entretenir le sentiment d'appartenance nationale ou communautaire, par exemple, dans le cas des diasporas ou de minorités socio-culturelles. Ce qui n'est pas contradictoire avec le fait que les personnes ainsi reliées par un imaginaire commun puissent avoir des contacts directs.
Pierre-Léonard Harvey propose ainsi le concept de « communautiques » ancrées géographiquement, sortes de collectifs intelligents (Lévy, 1994) au service de la localité, et qu'il définit comme :
| des groupes plus ou moins grands de citoyens ayant des interactions fortes grâce à des systèmes télématiques (intermédias)... L'un des critères essentiels de la naissance et de l'évolution de ces groupes est l'interdépendance réciproque permise par la convivialité et l'interactivité croissantes de ces systèmes techniques. |
Cette idée semble actualiser la définition proposée par Bolle De Bal (1985, p. 133) d'une communauté comme
| structure de reliance susceptible de résoudre, dans l'avenir, les contradictions du présent sans nécessairement régresser jusqu'à un passé à jamais révolu : structure sociale, mais structure à taille humaine [...] |
Pour Bolle de Bal, l'un des éléments-clés de cet idéal communautaire est la convivialité, qu'il relie curieusement à la condition d'un corps social qui « cesse d'être dominé par les outils qu'il crée » (p. 134). Josiane Jouët (1992, p. 182) évoque le double sens en informatique du mot « convivialité », qui n'est pas dénué de charge idéologique, et renvoie à l'espoir que l'amélioration de l'accessibilité de l'ordinateur pour tous se reflète dans la société « par un projet de convivialité [consistant en un] tissage de nouveaux liens entre les usagers ». Mais il faut aussi ajouter que la notion de convivialité connote l'idée d'un certain hédonisme qui n'a d'autre but que lui-même, ce que Jones (1997a, p. 17) appelle une « connectivité sans but » [17]. Or, que des collectifs, autres que des groupes « primaires » (voir Anzieu et Martin, 1979) puissent se former sans but précis, sinon la dépense « consommatoire » de temps et le plaisir de l'être-ensemble, semble difficilement conciliable avec la rationnalisation économique de plus en plus poussée dont le temps fait l'objet, précisément au moyen des technologies dérivées de l'ordinateur.
Pour contourner cette apparente contradiction, il est utile de recourir à l'apport théorique de Michel Maffesoli, que nous ne pourrons qu'effleurer ici. Se faisant le promoteur d'une sociologie du quotidien et du banal, et réalisant en quelque sorte la synthèse entre l'approche culturaliste et le courant postmoderniste français, il constate que la transition amorcée selon lui entre l'idéal démocratique et l'idéal communautaire (Maffesoli, 1996) se traduit par le rejet de la raison instrumentale, « prométhéenne », qui infuse les « grands récits surplombants », au profit de
| l'émotionnel, [...] le sentiment partagé et la passion commune, toutes valeurs dionysiaques, qui renvoient au présent, au « hic et nunc », à l'hédonisme mondain. (p. 16) |
Tandis que beaucoup ne font que déplorer le délitement du lien social dans les sociétés occidentales, Maffesoli (1991) discerne les indices de l'émergence de « néo-tribus », difficiles à détecter, car elles se fondent dans le décor urbain. Ce phénomène serait caractérisé par
| l'accentuation du localisme, la recherche fusionnelle, le plaisir d'être ensemble sans finalité ni emploi, le mimétisme tribal [...] (1996, p. 30) |
Il est frappant de reconnaître distinctement ce style communautaire à l'oeuvre dans la sociabilité plurimodale que nous observons dans les communautés conviviales et locales d'usagers de l'Internet Relay Chat. Bien que Maffesoli ne cache pas ses réserves à l'endroit des discours sur les NTIC (1993) - la « société de l'information » ne constitue-t-elle pas un autre de ces « grands récits » qu'il critique ? -, il croit cependant (1995, pp. 173-174) que :
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