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Descripteurs: espace public, relations publiques généralisées, industrialisation, marchandisation, culture, communication, médias, Jürgen Habermas, Bernard Miège, Yves de la Haye |
Introduction
1. De l'espace public ... 2. ... aux relations publiques généralisées 3. De l'utilité actuelle de ces deux conceptsNotes
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| Ce n'est qu'avec l'établissement de l'État constitutionnel bourgeois et une fois que la sphère publique politiquement orientée a été légalisée que la presse critique a vu se lever les interdits qui entravaient la liberté d'opinion. Elle put dès lors abandonner son attitude polémique et s'ouvrir aux possibilités de réaliser un profit, comme n'importe quelle entreprise commerciale (ibid., p.192). |
C'est en effet à peu près au même moment - dans la première moitié du XVIIIème siècle - que la presse d'opinion a commencé à devenir un commerce, tant en Angleterre, aux États-Unis, qu'en France. Jürgen Habermas estime qu'à partir de ce moment-là, le fait même de procurer "aux masses" un accès à la sphère publique par le biais du développement de la "grande Presse" "en éliminant les informations et les éditoriaux politiques" a fait perdre à cette sphère publique "son caractère politique". Ceci a été le cas lorsque les moyens mis au service de l'"accessibilité psychologique" ont pu être transformés en une fin en soi: "maintenir la consommation à un niveau déterminé par les lois du marché" (ibid, p.177). Jürgen Habermas met l'accent sur le fait qu'à ce moment-là:
| les prises de position de la rédaction cèdent le pas aux informations transmises par les agences spécialisées et aux reportages des correspondants ; les décisions, prises en comité restreint, sur la sélection et la présentation de la matière prennent le pas sur le raisonnement, et l'on n'accorde plus la même place aux informations politiquement orientées ou qui ont une signification sur le plan politique: les affaires publiques, les problèmes sociaux, les questions économiques, l'éducation, la santé - [...] - c'est-à-dire précisément "les informations dont le bénéfice n'est pas immédiat" ne sont pas seulement évincées au profit des "informations dont l'aspect gratifiant est immédiat: bandes dessinées, faits divers, catastrophes, sports, loisirs, nouvelles de la haute société, histoires vécues", elle sont aussi effectivement moins lues et plus rarement, comme l'indique déjà la distinction opérée par les auteurs. Les nouvelles finissent par être essentiellement travesties et sont assimilées à un récit (news stories) dont elles adoptent le format et jusqu'aux caractéristiques stylistiques; la stricte frontière entre fait et fiction ne cesse de s'estomper (ibid., pp.177-178). [8] |
Au total, le déclin de la sphère publique littéraire peut se résumer ainsi:
| la surface de résonance que devait constituer cette couche sociale cultivée, et éduquée pour faire de sa raison un usage public, avolé en éclats ; le public s'est scindé d'une part en minorités de spécialistes dont l'usage qu'ils font de leur raison n'est pas public, et d'autre part en cette grande masse des consommateurs d'une culture qu'ils reçoivent par l'entremise de media publics (ibid., p.183). |
Progressivement, la publicité en tant que manipulation a pris le dessus sur la Publicité critique et la sphère publique a été envahie par la commercialisation. Dès lors, la presse a été gérée par de véritables entreprises, qui ont visé le marché naissant des annonces de façon à diminuer le prix de vente, afin que celui-ci soit de plus en plus attractif pour le consommateur. Cela a entraîné un accroissement de plus en plus considérable de la surface consacrée aux petites annonces par rapport aux textes rédactionnels, ce qui a fait écrire à K Bücher: "un journal revêt le caractère d'une entreprise dont les marchandises qu'elle produit sont les espaces réservés aux annonces, tandis que la partie réservée à la rédaction se charge de les vendre" (cité par Habermas, ibid., p.192)[9].
Jürgen Habermas affirme que l'étude de l'histoire des grands quotidiens de la deuxième moitié du XIXème siècle prouve que la presse est devenue d'autant plus manipulable qu'elle s'est commercialisée et technicisée. Il observe que le rapport entre l'éditeur et le rédacteur a obéi "à cette transformation structurelle". Les termes employés par Jürgen Habermas sont ici particulièrement évocateurs. Le rédacteur a subi "la pression des progrès techniques accomplis dans la transmission des informations" (ibid., p.193). À ce moment-là, le choix du matériel informatif est devenu plus important que la rédaction de l'éditorial:
| C'est pour l'essentiel à partir des années 1870 qu'on voit se dessiner la tendance selon laquelle ce ne sont plus au premier chef les journalistes de talent, mais des éditeurs habiles qui font le renom des journaux et leur permettent d'occuper un bon rang. Les éditeurs nomment les rédacteurs et attendent d'eux qu'ils travaillent dans l'intérêt d'une entreprise privée cherchant à réaliser un profit, et qu'ils se conforment à cet impératif (ibid, p.194). |
En conséquence, le "laborieux processsus d'Aufklärung", c'est-à-dire l'usage public de la raison par l'argumentation et l'échange des idées - les médias ayant pour objectif de contribuer au débat entre lecteurs (et avec éventuellement les collaborateurs de ces journaux) - a fait place à un "consensus fabriqué". "L'"intérêt général", sans la présupposition duquel il serait impossible de réaliser librement un accord rationnel entre des opinions ouvertement concurrentes, a disparu dès l'instant que des intérêts privés privilégiés s'en sont emparés pour se représenter eux-mêmes à travers la publicité" selon Jürgen Habermas (ibid., p.203). Jadis, la Publicité (avec un "p" majuscule) consistait à "démystifier la domination politique" grâce à l'usage public de la raison. Elle visait à remettre en cause "la politique du secret pratiquée par l'absolutisme" (ibid., p.209) et avait un objectif émancipatoire. Elle s'adressait à l'opinion publique. Avec la marchandisation progressive de la Presse, la publicité (avec un "p" minuscule) n'a plus été qu'une accumulation de comportements-réponses "dictés par un assentiment passif" (ibid., p.203), s'adressant à une "opinion non-publique" (ibid., p.247). Quelques années auparavant, Theodor W. Adorno et Max Horkheimer écrivaient déjà:
| Dans la société concurrentielle, la publicité avait pour fonction sociale d'orienter le consommateur sur le marché, elle facilitait les choix et aidait le fournisseur inconnu et moins habile à écouler sa marchandise. Au lieu de coûter du temps, elle en faisait gagner. Aujourd'hui, le marché libre est en train de disparaître etla publicité sert de refuge à ceux qui organisent le système et le contrôlent. Elle resserre les liens qui lient les consommateurs aux grands trusts (1974, pp.170-171). |
Dans cette partie de son ouvrage consacrée au développement de la Presse en tant que média émancipatoire, puis en tant que média récupéré par la sphère marchande, Jürgen Habermas adopte une démarche très proche de celle des Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, ses "maîtres" de l'École de Francfort. Ainsi, estime t-il, que la constitution des agences de presse se double d'une "standardisation du travail rédactionnel", là où est justement utilisée cette information déjà préparée (1978, p.194). Il pense d'ailleurs que cette tendance ne peut qu'empirer avec les nouveaux médias comme la radio et la télévision, à cause de leurs besoins en capital (ibid., p.195).
En ce qui concerne justement ces "nouveaux"[10] médias, pour Jürgen Habermas, leur développement ne favorise aucun échange du même genre que ceux effectués jadis dans le cadre de la sphère publique littéraire. La nature des échanges au sein de cette dernière était étroitement liée au fait que l'on pratiquait la lecture au sein de la sphère privée domestique. Or, "même dans le fait d'aller ensemble au cinéma, d'écouter ensemble la radio ou de regarder ensemble la télévision, rien ne subsiste des relations caractéristiques d'une sphère privée corrélative d'un public". Et ceci est dû, selon lui, à la raison suivante: "les occupations dont le public consommateur de culture meuble ses loisirs se déroulent au contraire au sein d'un climat social, sans qu'elles aient aucunement besoin de se poursuivre sous la forme de discussions" (ibid., p.171).
Jürgen Habermas ajoute que "la radio, le cinéma et la télévision font radicalement disparaître la distance que le lecteur est obligé d'observer lorsqu'il lit un texte imprimé - distance qui exigeait de l'assimilation qu'elle ait un caractère privé, de même qu'elle était la condition nécessaire d'une sphère publique où pourrait avoir lieu un échange réfléchi sur ce qui avait été lu" (ibid., p.178). Le philosophe allemand va encore plus loin quand il affirme que "les nouveaux media transforment la structure de la communication en tant que telle" (ibid., p.178). Ainsi, estime t-il sur un ton voisin de celui de Theodor W. Adorno, que ceux-ci "captivent le public des spectateurs et des auditeurs, mais en leur retirant par la même occasion toute "distance émancipatoire" (Mündigkeit), c'est-à-dire la possibilité de prendre la parole et de contredire" (ibid., p.179)[11].
Enfin, Jürgen Habermas en vient à conclure:
| puisque les entreprises privées prêtent à leurs clients la conscience qu'ils agiraient en citoyens lorsque leurs décisions sont celles des consommateurs, l'État se voit contraint de s'"adresser" à ses citoyens comme à des consommateurs. C'est ainsi que les pouvoirs publics s'ingénient eux aussi à bénéficier d'une publicité (ibid., p.204). |
Comme nous allons le constater ci-dessous, on trouve déjà ici l'ébauche du concept de "relations publiques généralisées" tel qu'il a été développé dns les années quatre-vingt par Yves de la Haye et Bernard Miège.
... aux
relations publiques
généralisées
En s'intéressant aux médias, Bernard Miège a mis en évidence quatre modèles correspondant aux différentes formes prises par l'espace public à l'époque moderne (1995, pp.165-169, 1997, pp.113-126). Nous allons aborder ces modèles à partir de l'article écrit par le chercheur français en 1995 et de l'ouvrage rédigé en 1997, tout en faisant part de l'analyse plus ancienne d'Yves de la Haye (1984) qui fut son plus proche collaborateur et qui travailla avec lui sur les relations entre espace public et communication.
À l'instar de Jürgen Habermas, Bernard Miège rappelle que l'espace public s'est tout d'abord développé autour de la presse d'opinion, souvent réprimée par les autorités politiques et produite selon des critères qui ne relevaient pas de la logique de la marchandisation. Le processus de production était artisanal, les tirages peu importants, la pagination faible et les parutions irrégulières. Les lecteurs étaient peu nombreux et entretenaient de bons rapports avec les collaborateurs des journaux. Étant donné la violence du style polémique, les lecteurs pouvaient même être amenés à contribuer à payer les frais de justice de leur journal préféré. Cette situation développée par Jürgen Habermas (1978) a correspondu à la pratique de l'Aufklärung. Yves de la Haye mentionne le fait que "le journaliste de la presse militante du XIXème siècle, bourgeoise ou ouvrière, est un "intellectuel organique" au sens où Gramsci l'entend: il condense, explique, dirige les intérêts de la classe ou de la couche qu'il représente ; l'identité des récepteurs et de l'émetteur est très grande" (1984, p.14).
Le deuxième modèle est né avec le développement de techniques de production plus modernes, l'alphabétisation d'une partie importante de la population, et l'apparition de la publicité commerciale[12]. Cet ensemble de facteurs a favorisé la marchandisation de la presse. Dès lors, il a été possible de parler de presse commerciale ou de presse de masse. On a constaté une séparation entre la possession du journal et la rédaction de ce même journal mais il faut bien admettre que les journalistes n'ont pas bénéficié pour autant d'une réelle liberté. Le ton est d'ailleurs devenu nettement moins polémique, alors que se précisait la formation de rubriques bien identifiées visant à remplacer l'ancienne formule où le commentaire tenait une place importante. Yves de la Haye note à ce sujet:
| un même concept - la presse - s'applique [...] à désigner deux réalités distinctes ! et par leurs fonctions: d'un côté rassembler, consolider, organiser des couches sociales aux intérêts communs, de l'autre rassembler, affaiblir, désorganiser des classes aux intérêts contradictoires ; et par leur organisation: d'un côté une presse de militants qui coûte de l'argent, de l'autre une presse de professionnels qui en rapporte ; et par leur postérité: d'un côté une presse aux aguets du tirage et de la publicité dont le modèle de communication va être le creuset véritable de la radio et de la télévision de masse, de l'autre une presse aux tirages limités, à la publicité réduite dont l'histoire va se confondre à celle des périodes chaudes qui en seront la sève et celle des périodes froides qui les réduiront comme peau de chagrin (ibid., pp.15-16). |
Annoncé ci-dessus par Yves de la Haye, le troisième modèle s'est développé dans un autre cadre que l'écrit, à savoir l'audiovisuel. Les trois médias situés au centre de ce modèle sont le cinéma, la radio et la télévision. Par rapport aux deux modèles précédents, celui-ci est caractérisé par une place relativement faible de l'information par rapport au divertissement, voire par l'introduction d'une dimension ludique au sein de programmes qui avaient au départ une ambition informative. On s'en rend compte par exemple à la télévision dans le cadre des émissions d'informations qui intègrent des rubriques plus "légères" et dans le cadre d'émissions distrayantes qui adoptent la forme journalistique du débat d'opinion. La création de ce type d'émission au caractère ambigu a amené les États-Uniens à créer le néologisme d'infotainment. On peut dès lors en effet se poser la question du recul de l'Aufklarüng avec la domination actuelle de ce modèle. C'est d'ailleurs l'une des conclusions d'une étude réalisée par Gaëtan Tremblay et Roch Harvey à propos de l'évolution des programmes de la télévision québécoise. Ceux-ci concluent notamment à "l'hybridation des genres télévisuels" (1991, p.64).
Enfin, Bernard Miège introduit un quatrième modèle, celui des "relations publiques généralisées" (1995, p.167) qu'il a commencé à mettre en évidence avec Yves de la Haye dans les années quatre-vingt[13]. En 1984, Yves de la Haye écrivait:
| Nous faisons l'hypothèse que les balbutiements et le développement des politiques publiques de communication participent d'une recherche plus vaste, d'un autre modèle de communication politique général, c'est-à-dire d'un autre mode de coagulation des individus et des groupes sociaux à la société telle qu'elle est, d'autres habitudes de délégation et de représentation plus souples, moins permanentes, et plus déliées du territoire (1984, p.87). |
Ce modèle englobe l'ensemble des politiques de communication effectuées par les pouvoirs publics, les administrations, les entreprises et les organismes de la société civile. Encore une fois, d'après Bernard Miège, on s'éloigne un peu plus de toute possibilité d'affrontement entre les arguments:
| Il paraît assuré que, plus encore que les médias audiovisuels de masse, les relations publiques généralisées mettent l'accent sur les thèmes consensuels ; elles visent, dans tous les domaines de la vie sociale, à fabriquer de l'adhésion et elles tendent à s'adresser surtout aux individus/consommateurs/citoyens, de préférence aux groupes et aux "audiences" (1995, p.168). |
Dans son ouvrage de 1997, le chercheur français précise sa pensée en mettant en avant trois dimensions constitutives de ce quatrième modèle (1997, pp.120-126). Le modèle implique tout d'abord la mise en oeuvre par les États, les entreprises et les institutions sociales, de techniques de gestion du social dans le cadre de stratégies élaborées avec plus ou moins de précision. Il mentionne notamment à ce sujet la communication politique avec, dans le cas de l'élection présidentielle française de 1995, un recours du candidat vainqueur à des méthodes plus sophistiquées qu'antérieurement (et justement peut-être moins visibles). Ensuite, ce modèle s'appuie sur la possibilité d'avoir recours à une gamme de plus en plus complète de dispositifs techniques. La sortie quasi-continue de nouveaux appareils peut même éventuellement freiner l'adoption de certains dispositifs techniques par les usagers et ainsi modifier la composition de l'espace public. Enfin, ce modèle contribue à remodeler les médias existants, qu'il s'agisse de la presse écrite ou de la télévision, les figures emblématiques des deuxième et troisième modèles.
Bernard Miège écrivait d'ailleurs dès 1995 que ces modèles ne se succédaient pas sur une base régulière et qu'ils pouvaient fort bien se chevaucher. Ainsi, les lettres professionnelles confidentielles à destination des "décideurs" peuvent être considérées comme les descendantes des journaux d'opinion. On pourrait sans doute également classer ici des parutions largement diffusées comme "Le Canard Enchaîné" et "Charlie Hebdo" qui échappent partiellement à la logique capitaliste en termes de financement, mais qui tiennent également un rôle contestataire qui rappelle la nature polémique des journaux d'opinion traités par Jürgen Habermas.
Enfin, Bernard Miège propose de mettre en avant trois caractéristiques précisant son analyse de l'évolution de l'espace public. Premièrement, l'espace public perdure car il permet toujours l'échange des opinions et l'usage de l'argumentation, même si ces pratiques d'échanges diminuent suite à leur remise en cause due au renforcement permanent du processus de marchandisation de cet espace. Deuxièmement, l'espace public s'élargit car il comprend un plus grand nombre de personnes, bien que celles-ci participent désormais à cet espace de diverses façons. Ce phénomène d'inclusion est lié à un autre phénomène, celui de différenciation, car au fur et à mesure que l'espace public s'ouvre à l'extérieur, il accepte de plus fortes inégalités entre ses membres. Troisièmement, l'espace public voit ses fonctions s'étendre progressivement et a tendance à se fragmenter, avec des espaces de communication auxquels la quasi-totalité des citoyens participent en tant que spectateur (la télévision), et des espaces de communication réservés à des cibles extrêmement pointues (la presse professionnelle).
Pour sa part, comme nous l'avons déjà précisé, Jürgen Habermas est revenu trente ans après sur ses travaux antérieurs consacrés à l'espace public. Il a abordé à nouveau la question de la marchandisation de la culture mais il a plutôt confirmé ses analyses précédentes en la matière. À titre d'exemple, il a ainsi noté que de nouvelles formes d'organisation, de distribution et de consommation reliées au processus de production de livres sont apparues, caractérisées par une plus grande professionnalisation de ce processus et une plus grande adaptation de celui-ci à de nouvelles catégories de lecteurs (1992, p.172). Mais les nouvelles formes d'organisation, de distribution et de consommation de la culture ont aussi été dues au développement des médias de masse électroniques, à l'importance grandissante de la publicité, au mélange croissant entre distraction et information, au déclin de la vie associative, des espaces publics locaux, etc. (ibid, p.173). Il en a résulté pour le chercheur allemand une plus forte canalisation des voies de communication et un renforcement des contraintes de sélection en ce qui concerne l'accès à la communication publique, avec la "commercialisation et la condensation du réseau communicationnel, la croissance des investissements en capital et du degré d'organisation des institutions médiatiques" (ibid.).
Pour notre part, nous estimons que ces concepts d'espace public et de relations publiques généralisées peuvent être extrêmement fécondes pour les chercheuses et les chercheurs qui s'intéressent au rôle des médias de masse par rapport aux questions relatives à la médiation de l'information, à la pratique du journalisme et en toute fin, aux questions relatives aux problématiques consacrées à la démocratie, dans un contexte d'industrialisation et de marchandisation toujours croissantes de la culture et de l'information.
De
l'utilité actuelle de ces deux concepts
Précisons tout d'abord en préambule qu'il convient dans une démocratie telle que nous la concevons d'encourager les échanges d'information. Au sujet de la démocratie - concept que Bernard Miège n'aborde d'ailleurs pas de façon directe dans son travail d'analyse de l'évolution de l'espace public - nous estimons à l'instar de Chantal Mouffe qu':
| au lieu de considérer la démocratie comme quelque chose de naturel et qui va de soi, il importe de percevoir son caractère improbable et incertain. Il s'agit de quelque chose de fragile et qui n'est jamais définitivement acquis car il n'existe pas de seuil de démocratie qui, une fois atteint, garantisse à jamais sa permanence. C'est donc une conquête qu'il est constamment nécessaire de défendre (1994, p.16) (c'est l'auteure qui utilise les italiques). |
En d'autres termes, la démocratie constitue une quête sans fin. Pour échapper au caractère quelque peu figé du terme "démocratie", il conviendrait d'ailleurs peut-être mieux de parler de "démocratisation". Ce n'est pas sans raisons que Jean Baechler oppose aux régimes totalitaires les régimes qu'il appelle volontiers "en voie de démocratisation". Il s'agit bien ici de considérer qu'une démocratie pure et parfaite n'existe pas et que la démocratie est toujours un processus à renforcer (1997, p.25). À propos de l'information et de la communication, nous pensons, à l'instar de Marc Raboy et de Peter A. Bruck, que la communication ne peut être considérée comme émancipatoire que si elle favorise l'émergence de conditions objectives de façon à ce que l'être humain puisse construire une relation plus autonome et plus compréhensive de la réalité (1989, p.11).
Ces deux postulats étant posés, à partir de la lecture d'un ensemble de travaux portant sur l'évolution de l'accès à l'information issue des médias de masse et du rôle des journalistes tant en Amérique du Nord qu'en Europe (Chomsky, 1988, Charon, 1993, Gingras, 1995, Mouchon, 1995, Bourdieu, 1997, Halimi, 1997), on peut émettre l'hypothèse que dujournalisme d'opinion du XVIIIème siècle étudié par Jürgen Habermas, on est ensuite passé au journalisme d'information propre aux médias de masse et que l'on passe désormais au journalisme structuré par les pratiques de relations publiques dans le cadre du développement du modèle des "relations publiques généralisées". À chaque glissement, on assiste en fait à un affaiblissement du rôle du journaliste au sein même de la structure qui l'emploie: "Sans avoir totalement disparu, la conception civique d'une information constitutive de la démocratie, où les journalistes contribueraient à former des citoyens par le débat d'idées, la pédagogie des faits ou la révélation des enjeux essentiels, est désormais en recul, relativisée par d'autres conceptions" explique Jean-Marie Charon, observateur attentif du milieu journalistique français (1993, p.313). Alors que pendant longtemps, le journaliste pouvait revendiquer une certaine autonomie, notamment financière, ses budgets sont de plus en plus sévèrement contraints dans le cadre de la domination de plus en plus systématique de la logique capitaliste. Deux conséquences naissent de ce renforcement de la concurrence.
D'une part, les rédactions peuvent de plus en plus difficilement se passer aujourd'hui des facilités offertes par les directions de la communication des institutions de toutes sortes (entreprises, gouvernements et organisations internationales notamment) qui les alimentent régulièrement en informations et leur "mâchent" considérablement le travail avec des outils de mieux en mieux maîtrisés: communiqués et dossiers de presse, voyages, visites et rencontres effectués avec les dirigeants, ou bien encore organisation de conférences de presse et d'entretiens privés. Déjà en 1992, une enquête auprès de deux cents journalistes de la presse écrite économique française confirmait cette situation: 50% d'entre eux reconnaissaient ne pas avoir toujours le temps nécessaire pour vérifier leurs informations (1992). Or, les institutions pensent plus à communiquer qu'à informer réellement. Fondées sur la notion d'image et de message, les politiques de communication portent et soutiennent des produits dans le but d'engendrer des profits. Leur espace d'origine est celui du marché. En revanche, à l'opposé, l'information diffusée contient des faits et des idées afin d'établir des vérités alimentant le débat social et politique. Son espace est celui de la démocratie. Où l'on retrouve une nouvelle fois l'opposition entre capitalisme et démocratie[14].
D'autre part, en complément du concept de relations publiques généralisées d'Yves de la Haye et Bernard Miège, on trouve celle de "circulation circulaire de l'information" de Pierre Bourdieu (1997, p.22). S'il y a une certaine homogénéité des produits proposés par les différents médias - il suffit pour s'en convaincre de voir que ce sont souvent les mêmes sujets qui sont traités à la radio, à la télévision et dans la presse écrite - c'est parce que les journalistes lisent les journaux, écoutent la radio et regardent la télévision afin de savoir en permanence quels sont les sujets abordés par leurs confrères (et concurrents). Cette tendance n'est-elle d'ailleurs pas métaphoriquement mise en avant lorsque les studios de télévision dans lesquels les journalistes s'expriment devant la caméra sont truffés de récepteurs branchés sur d'autres chaînes de télévision? Une fois de plus, la limitation drastique des budgets empêche de plus en plus de partir effectuer des reportages sur le terrain, d'aller à la source de l'information. "Cette sorte de jeu de miroirs se réfléchissant mutuellement produit un formidable effet de clôture, d'enfermement mental" estime Pierre Bourdieu (ibid., p.25). Cette interdépendance mutuelle entre sources d'informations ne doit toutefois pas amener à conclure à l'égalité des supports entre eux. L'agenda est surtout structuré, sinon déterminé par les choix effectués au sein des principales chaînes de télévision. Par ailleurs, un deuxième phénomène vient se greffer sur celui-ci. Sous la pression de plus en plus forte due à la marchandisation généralisée, les journalistes des rédactions des médias les plus importants ont désormais tendance à s'auto-censurer, quand ce n'est pas leur direction qui le fait. À titre d'illustration, en 1995, a eu lieu, dans le cadre de l'émission "60 Minutes" du réseau de télévision états-unien CBS, la réalisation d'un reportage dans lequel était mis en évidence le fait que les compagnies de tabac trichaient sur le taux de nicotine indiqué sur les paquets de cigarettes. La direction de la chaîne censura le reportage et on découvrit après, d'une part que si ce reportage avait été diffusé, CBS aurait couru le risque d'être poursuivie devant les tribunaux, ce qui aurait été du plus mauvais effet pour les actions de l'entreprise à la veille du rachat par le géant Westinghouse ; et d'autre part que l'entreprise CBS avait elle-même pour filiale une entreprise, Loews Corporation, qui possédait elle-même une société, Lorillard productrice de cigarettes (Ramonet, 1997, en ligne).
L'ensemble des facteurs abordés ci-dessus amène en conséquence à s'interroger sur la qualité et sur la diversité des informations diffusées par les médias. Bien entendu, comme l'ont montré les études sur la réception, le rôle de la domination d'un discours idéologique sur la population ne correspond pas à un simple rapport de cause à effet. Mais en tenant compte des travaux de George Gerbner, on peut émettre comme hypothèse, à l'instar d'Anne-Marie Gingras (1995, p.30) que si l'impact des discours est négligeable à court et moyen terme, l'impact de ceux-ci - par exemple les discours sur des sujets récurrents tels que la dette ou la nature du système économique - à long terme peut exercer une influence beaucoup plus grande sur la population. En conséquence, continuer à étudier la façon dont la marchandisation des médias structure l'offre en matière d'information nous apparaît plus que jamais d'actualité pour comprendre l'évolution de l'espace public. Bernard Miège estime d'ailleurs que la marchandisation constitue certainement "l'aspect de l'évolution de l'espace public qui est le plus méconnu, et qui peut, à terme, se révéler le plus fondamental", la "régulation marchande [tendant] à contrôler l'ensemble des pratiques sociales" (1995, p.173).
[1] Il montre également à l'occasion la dimension contingente de la réflexion scientifique, la plupart des auteurs anglo-saxons ayant découvert l'ouvrage du chercheur allemand quelques vingt-neuf années après sa publication dans la langue de Goethe, un caractère contingent qu'il considère comme bienvenu car le décalage avec l'édition originale fournit la possibilité de tenir compte "des formes contemporaines des espaces publics réellement existants" (1995 : 38).
[2] Jürgen Habermas a été l'assistant de Theodor W. Adorno entre 1956 et 1959. Il a enseigné la philosophie à Heidelberg jusqu'en 1964 puis la philosophie et la sociologie à Francfort de 1964 à 1971. Il a ensuite dirigé de 1971 à 1983 l'institut de recherche sociale Max Planck à Munich et depuis 1983, il enseigne à l'Université J.W. Goethe à Francfort.
[3] Cet écrit constitue la traduction en langue française de la préface rédigée par l'auteur en 1990 pour le compte de la dix-septième édition de l'ouvrage en langue allemande.
[4] Il suffit pour s'en convaincre de lire l'ouvrage écrit en 1992 sous la direction de Craig Calhoun "Habermas and The Public Sphere".
[5] Cet article a également été l'occasion d'un échange stimulant avec son compatriote Nicholas Garnham sur les caractéristiques de l'espace public.
[6] Nous nous sommes essentiellement concentré sur les travaux de trois auteurs français, Yves de la Haye, Bernard Miège et Érik Neveu, ainsi que plus généralement sur les travaux d'auteurs francophones (Pierre Bourdieu, Jean-Marie Charon, Anne-Marie Gingras, Serge Halimi, Gaëtan Tremblay, etc.). Ceci ne signifie évidemment pas pour autant que bon nombre d'autres chercheurs parmi lesquels on peut citer Nancy Fraser, Nicholas Garnham ou John Keane n'ont pas produit de réflexions très intéressantes à partir du concept d'espace public.
[7] On peut noter ici que Jürgen Habermas ne traite pas dans son ouvrage de ce qu'il appelle lui-même "la sphère publique plébéïenne". Pourtant, les ouvriers ont joué un rôle considérable dans certaines situations comme celle de la Commune de Paris.
[8] En effectuant ici un lien entre la nature de la production médiatique - la nouvelle de la presse à grand tirage dans ce cas - et le contenu des informations, Jürgen Habermas montre un certain cousinage avec les préoccupations de ses prédecesseurs, Théodor W. Adorno et de Max Horkheimer. Nous y reviendrons plus tard.
[9] Dallas Smythe a tenu des propos similaires pour le cas de la télévision en 1977 dans le "Canadian Journal of Political and Social Theory".
[10] Le qualificatif dépend évidemment de la période à laquelle celui-ci est employé.
[11] Il recommande de lire à ce sujet "The age of the television" de Leo Bogart (1972).
[12] On trouve ici trois facteurs qui relèvent successivement du processus de production, du développement d'usages potentiels et du mode de financement.
[13] D'après l'état actuel de nos connaissances, l'expression "relations publiques généralisées" apparaît pour la première fois dans l'ouvrage "Dissonances. Critique de la communication" dans lequel Yves de la Haye s'interroge avec Bernard Miège sur l'avènement d'une nouvelle phase justement à partir des écrits de Jürgen Habermas (1984, p.141).
[14] Bernard Dagenais et Florian Sauvageau abordent l'hypothèse selon laquelle ce sont les journalistes qui ont largement contribué à la montée en puissance des métiers de relationniste "en érigeant en dogme, en norme absolue, le spectacle et le temps réel" (1996, p.150). Tout en affirmant que ces métiers sont "fondamentalement différents, voire opposés" (ibid.), ils énoncent les raisons qui expliquent l'ambiguité de leurs statuts respectifs, source de confusion: absence de formation spécifique à chacun des deux métiers ; accès ouvert aux deux professions de l'extérieur ; passage de l'un à l'autre de ces deux métiers ; caractère ambigu du journalisme dans certains domaines comme le sport, les arts, la mode, ou le tourisme où la frontière entre critique et promotion est difficile à cerner (ibid, pp.152-155).
BAECHLER Jean et WALLERSTEIN Immanuel, premier semestre 1997, "L'avenir du capitalisme", dans La Revue du M.A.U.S.S. semestrielle, Comment peut-on être anticapitaliste ?, éditions La Découverte/M.A.U.S.S., Paris, pages 13 à 35
BOURDIEU Pierre, 1997, Sur la télévision, Liber éditions, collection Raisons d'agir, Paris
CHAMBAT Pierre, 1995, "Espace public, espace privé: le rôle de la médiation technique", dans PAILLART Isabelle (sous la direction de), L'espace public et l'emprise de la communication, éditions Ellug, Grenoble, pages 65 à 98
CHARON Jean-Marie, 1993, Cartes de presse, éditions Stock, Paris
CHOMSKY Noam et HERMAN Edward S., 1988, Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass Media, éditions Pantheon Books, New York
CORNU Daniel, 1994, Journalisme et vérité. Pour une éthique de l'information, éditions Labor et Fides, Genève
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