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Introduction
L'origine de cette recherche est à trouver dans le foisonnement
de formules telles que « autoroutes de l'information», « cyberespace»,
« ère multimédia», etc. Nées ou réapparues en
même temps que la technologie numérique progressait, ces
expressions véhiculent les représentations d'une profonde
mutation des modes de vie engendrée par la convergence des moyens de
communication que nous tentons d'analyser ici. Partant d'une perspective
socio-technique plus nuancée d'ajustement réciproque entre
les nouvelles technologies de communication et l'environnement
socio-historique dans lequel elles prennent place (VEDEL, 1994),
notre
interrogation de départ peut se résumer de la
manière suivante: À quel type de société de tels
discours renvoient-ils?
Cette étude porte sur les
représentations. Le propos n'est donc pas de pronostiquer quelle
sera la société de demain mais plutôt de savoir comment
on se l'imagine. Cette démarche est à notre avis toute aussi
importante dans une période où se mettent en place les
schèmes interprétatifs et les cadres cognitifs qui
présideront peut-être aux « faire » : comme le note Patrice Flichy (1994, p.7), l'ensemble des discours autour du « multimédia »
«n'est ni une production rhétorique pure qui n'embraye jamais sur la
réalité, ni une prévision».
Saisir
l'ensemble de l'imaginaire social sur lequel reposent les « autoroutes de
l'information » constituait un objectif bien trop ambitieux. C'est pourquoi
nous avons procédé à un triple
rétrécissement :
- Nous nous sommes d'abord
intéressé à un thème particulier mais
très récurrent de cet imaginaire, celui de
l'utopie-idéologie de la communication, afin d'appréhender ce
que recouvrent ses deux corollaires : la liberté et
l'internationalisation des échanges.
- La presse
écrite a ensuite constitué le « filtre » pour recueillir des
éléments de cet imaginaire. Un rôle, quoique perverti,
de médiation sociale et une méthode éprouvée
pour en analyser le discours nous ont fait opter pour ce terrain
d'enquête (voir corpus en annexe).
- Nous nous sommes enfin
concentré sur Infonie (voir fiche descriptive en annexe), une
réalisation technologique qui présente les
particularités de se référer explicitement aux
« autoroutes de l'information » et d'apparaître à un
moment-clé dans notre cadre théorique de
"convergence".
Il restait à articuler ces domaines pour
appréhender la vision de la « société de communication »
qui ressort de la médiatisation d'Infonie par la presse
écrite. La construction scientifique de l'objet a consisté
à analyser les discours sur ce thème en joignant
l'interaction entre Infonie et presse comme acteurs de la convergence
à celle entre promoteurs et journalistes en situation d'« information
de communication ».
La convergence des moyens de communication comme construit socio-technique
La perspective retenue dans
cette recherche consiste à envisager les projets et
réalisations issus des progrès de la numérisation,
emblématisés sous les termes d'« autoroutes de l'information»,
comme un construit socio-technique. Cela signifie que les « autoroutes de
l'information » procèdent d'une double naturalisation. L'étude
de l'utilisation de cette notion de « convergence » nous permettra ainsi de
montrer :
- qu'un projet social est associé au
progrès technologique en matière de numérisation. La
convergence incite donc d'abord à ne pas céder au seul
déterminisme technique mais à adopter une posture
socio-technique ;
- que les « autoroutes de l'information » naissent
de l'interaction entre plusieurs intervenants. La convergence doit donc
être envisagée comme un construit.
Pour prendre
la mesure de la dimension sociale et notamment politique de tels projets
techniques, il est intéressant d'en faire la
généalogie. Grâce à la
généralisation de la numérisation, la
possibilité technique de faire transiter sur un même support
des données sous la forme de texte, d'image et de son, a
été l'objet d'une captation par les pouvoirs publics sous les
traits d'« autoroutes de l'information » (Freedman, 1996). Cette expression
est directement inspirée des projets de la « National information
infrastructure » présentés par le Vice-président
américain, Al Gore dès 1993. Dans des pays occidentaux
touchés de plein fouet par la crise économique,
l'opportunité technique a été transformée en
projet de relance industrielle et en nouveau modèle de
société, suivant un mouvement déjà
initié depuis deux décennies avec les espoirs placés
dans l'informatisation de la société (Lacroix et Tremblay,
1994). À une amélioration technique répondrait ainsi
un progrès social, voilà la convergence que les « autoroutes
de l'information »sont censées porter en elles.
La
deuxième phase de la convergence, assurée par la
catégorie des acteurs industriels, en découle.
Au-delà du premier facteur constitué par les
opportunités de gains qu'ouvre un nouveau champ d'activités
économiques, la décision pour un acteur industriel de se
lancer dans le chantier des « autoroutes de l'information »est en effet en
grande partie due aux pouvoirs publics. Ceux-ci non seulement les
encouragent par des aides financières ou des dispositions
réglementaires, mais surtout apportent une légitimation aux
entreprises qui contribuent à bâtir ces « autoroutes de
l'information ». Être acteur industriel de la convergence, c'est participer
à ce projet de société. L'entrée des
industriels dans l'engrenage de la convergence en renforce la
naturalisation.
Les rapprochements et les alliances entre
grands groupes internationaux issus des domaines autrefois
séparés de l'audiovisuel, des
télécommunications, de l'informatique, contribuent ainsi
à accréditer l'idée d'une convergence des moyens de
communication ( ainsi pour compléter son développement sur
l'Internet, le numéro un du logiciel Microsoft, déjà
associé avec la chaîne NBC aux États-Unis, vient de
s'allier avec France Télécom). Une vision qui attribue une
puissance exagérée aux technologies et fait peu de cas des
usages (Barbier et Bertho-Lavenir, 1996): l'étude historique des
techniques modernes de communication montre
l'hétérogénéité des pratiques et laisse
présager un déplacement des frontières entre les
médias plutôt que la concentration autour d'un réseau
et d'un terminal unique (Flichy, 1991). D'ailleurs une analyse relevant de l'économie industrielle de ces rapprochements entre multinationales
montre à quel point chacun des protagonistes garde les
spécificités de son domaine d'origine et tend à
orienter la convergence sur des critères propres à son
métier de base (Rallet, 1995).
Chacun pense la
convergence en fonction de ses ressources et de ses contraintes. La
convergence est donc un construit résultant de l'interaction entre
les différents protagonistes qui s'y réfèrent. Les
premières réalisations concrètes s'en réclamant
sont alors des occasions pour chaque acteur de porter un jugement. Ce sont
donc des moments-clés dans lesquels se réorientent et se
cristallisent les visions de la convergence. C'est à ce titre
qu'Infonie nous a paru intéressant à
étudier.
Infonie comme convergence
partielle
La position d'Infonie est intéressante
à deux niveaux. D'une part, elle apparaît dans une
période charnière : après les grands discours qui ont
suivi les avancées technologiques notamment en matière de
numérisation et avant la mise en place des grandes infrastructures
publiques et des projets industriels qui ont suivi. D'autre part,
l'hybridation technique dont elle est issue combine l'informatique avec les
télécommunications mais laisse de côté le
troisième domaine, l'audiovisuel. Que ce soit au niveau de son
apparition chronologique ou de son appareillage, Infonie semble constituer
en ce sens un cas exemplaire de « convergence partielle » ou
« micro-convergence », elle est au coeur du « procès de
sélection sociale des acteurs et des propositions pouvant devenir et
devenant porteurs du grand projet [de convergence] et moteurs de sa
concrètisation » (Lacroix et Tremblay,
1994, p. 245).
L'étude des écrits parus dans les revues
scientifiques sur Infonie pousse à établir une nuance autour
de cette notion de convergence partielle. La situation d'Infonie peut en
effet être envisagée de deux manières. Infonie peut
être vue comme la tentative de rassembler sur un même terminal,
le micro- ordinateur, un ensemble de données variées et mises
en réseau. Grellier (1995) voit ainsi Infonie comme le passage entre
le Minitel et la télévision interactive. Yves Gassot (1995)
adopte une position voisine en voyant une véritable
continuité entre la « télématique PC » et les
« applications audiovisuelles interactives». Dans le premier cas, Infonie
est une convergence partielle en ce sens qu'elle constitue une étape
intermédiaire et transitoire. Un autre point de vue est
adopté par Alain Busson qui sacrifie moins à l'idée
d'une unification des moyens de communication. Les « services en ligne »
comme Infonie, parce qu'ils ont une logique propre, devraient coexister
dans les nouveaux dispositifs avec d'autres technologies de communication.
S'inspirant de la fonction kiosque du Minitel, Busson leur destine un
rôle de simple intermédiation, servant à mettre en
liaison les différents contenus et en assurant l'organisation
(1995). Si elles doivent être distinguées, ces deux approches
ne doivent pas pour autant conduire à oublier l'essentiel : elles ne
sont jamais que deux modalités de la même façon
d'envisager Infonie comme convergence partielle. À ce titre,
Infonie, autant réalisation technique que porteur d'une vision de la
société, participe à cette construction de la
convergence.
Discours de convergence partielle
Les enjeux des « autoroutes de l'information»
relèvent d'une construction par plusieurs intervenants qui consiste
en l'association d'un projet de société à un
développement technique. Infonie, réalisation précoce
au coeur de ce processus, occupe une position-clé de convergence
partielle.
Le rôle des représentations et de
l'imaginaire de la technique a été évoqué dans
le préambule de cette introduction. Il peut être défini
plus généralement comme celui de « ressource disponible pour
les acteurs, au même titre que les phénomènes physiques
connus, ou les pratiques sociales existantes » (Flichy, 1995, p.200).
L'importance d'une analyse des discours dans un processus d'innovation
technique est ainsi soulignée.
Elle acquiert une
dimension encore plus aig¨ue dans le cas d'Infonie. Sa situation de
convergence partielle la rend particulièrement exposée
à cette activité de représentation. Sur cette
réalisation intermédiaire vont se cristalliser et se
rencontrer les multiples références à la convergence.
Celles-ci seront d'abord étudiées à partir des
éléments théoriques retenus sur la convergence, en
mettant en avant l'interaction entre les deux protagonistes qui nous
intéressent directement : le promoteur Infonie et la
presse.
Définir la convergence comme un construit
socio-technique constitue une perspective qui entraîne deux types
d'implication pour effectuer une analyse des représentations. La
convergence se caractérise d'abord par la mise en correspondance
d'un projet de refondation sociale avec les opportunités offertes
par la généralisation de la numérisation. S'inscrire
dans cette convergence est à ce titre gratifiant. En
conséquence, apparaître dans les discours comme relevant de
cette convergence a valeur de légitimation. Celle-ci sera
recherchée par des acteurs comme Infonie pour qui elle est
indispensable en vue de promouvoir leur projet. Ils seront dans cette
optique directement en interaction avec la catégorie des
«littérateurs » (Flichy, 1995, p.187)
parmi lesquels les journalistes, qui
participent à l'élaboration de cet imaginaire social de la
convergence.
La référence à la convergence
sera également stratégique. Ceci provient du fait,
souligné dans la partie théorique, que chacun imagine la
convergence en fonction de ses ressources et contraintes propres. Le
concepteur présentera ainsi une réalisation largement
déterminée par ses compétences initiales et donc un
modèle de convergence inspiré par son domaine d'origine. Il
aura ainsi tout intérêt à promouvoir une
référence à la convergence qui fasse la part belle aux
secteurs dans lesquels il est spécialisé.
À ce
niveau là aussi, l'interaction avec la presse sera effective.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la presse est elle
aussi - même si c'est le plus souvent de manière moins
accentuée - directement impliquée dans la convergence et donc
dans tel ou tel type de référence. L'exemple le plus
célèbre à ce sujet reste celui de l'opposition des
groupes de presse au lancement du Minitel (Flichy, 1995).
Dans le cas qui
nous concerne, la présence des supports de presse sur des
réseaux concurrents pourrait altérer leur appréciation
de la représentation de la convergence offerte par Infonie.
Ces stratégies de référence à la
convergence seront d'autant plus visibles qu'elles s'effectueront
à propos d'une convergence partielle, supposée porter « dans
ses flancs la convergence» à-venir-mais-qui-se-fait-déjà (Lacroix et Tremblay,
1994, p.248). En ce sens, l'arrivée d'Infonie, tant par la
période dans laquelle elle surgit que par son hybridation technique,
constitue l'occasion rêvée, et une des premières
offertes, de confronter ou d'appuyer sa vision de la convergence par
rapport à une réalisation concrète. La situation de
convergence partielle, dans laquelle l'interaction entre les discours de
recherche d'une légitimité et ceux qui l'accordent est
explicite, apparaît donc tout à fait propice à l'analyse des
représentations de la convergence.
La
médiatisation comme terrain privilégié pour
l'étude des représentations de la
convergence
La convergence partielle se caractérise
par une interdiscursivité très intense. De multiples
références à la convergence, enjeux de
légitimation, sont en interaction et parmi elles celles du promoteur
Infonie et de la presse. Cette interaction peut être directement
observable dans les articles de presse concernant Infonie. Notre
affirmation repose sur l'évolution actuelle de la
médiatisation vers une « information de communication » : de plus en
plus, les journalistes ne disposent, comme matière pour effectuer
leur travail, que d'un discours extérieur préparé
à cet effet. Cette tendance contemporaine qui voit interagir le
discours orienté du service « communication » ou « marketing » d'Infonie et sa reprise négociée par les journalistes à qui il
est destiné a été mise en parallèle avec la
confrontation des références à la convergence du
promoteur et de la presse.
Le journaliste d'aujourd'hui est un
médiateur sédentarisé qui a de moins en moins recours
aux indices recueillis in situ comme « matière première » du
journal (Lochard, 1996). Les implications de ce changement pour la nature
de l'information de presse et donc l'analyse de son discours doivent
être examinées. Le principe fondamental de l'information de
presse n'est évidemment pas ébranlé : elle reste un
travail de mise en forme (« in-form-ation») tout en se présentant,
sous les atours de l'« objectivité », comme une retranscription
fidèle de la « réalité » (Veron, 1995). Cette mise en
forme peut se faire directement, lors d'un reportage sur le terrain par
exemple, ou de manière plus indirecte à partir de documents,
le plus fréquemment sous la forme de dépêches d'agence
de presse. C'est précisément sur ce deuxième point que
la donne est modifiée car « les grandes institutions (publiques,
privées ou para-publiques) tendent de plus en plus à se
constituer en agences qui envoient leurs informations aux médias, et
par suite à revendiquer le statut de sources (pures et
transparentes) » (Mouillard, Tétu, 1989, p.131). On se trouve dans une situation où le journalisme d'opinion a peu à peu
laissé place au journalisme d'information qui tend maintenant
à s'effacer de plus en plus devant le journalisme de communication.
Cette propriété qui consiste à conjuguer
autonomie et dépendance fait du discours de presse sur Infonie un
objet adéquat pour notre recherche des représentations de la
convergence. Sa dépendance à l'égard des promoteurs
au niveau des « sources » l'oblige à prendre en considération
les références à la convergence présentes dans
les discours élaborés par les services « marketing » et
« communication » d'Infonie. L'autonomie du discours du journal se
caractérisera par un jugement porté sur les discours du
promoteur. Son approbation ou son rejet, décelables dans les
colonnes du journal, révèleront les représentations de
la convergence dans la presse.
La comparaison entre les
visions de la société de communication présentes dans
le discours du promoteur Infonie et celles contenues dans la presse laisse
apparaître une très grande
hétérogénéité dans la façon
dappréhender la représentation offerte par Infonie
comme une référence à la convergence. Il
savère que les jugements sont très variables d'un
support de presse à l'autre, voire d'un article à l'autre
à l'intérieur d'un même journal ou magazine. Plus
précisément, ces écarts entre les
références à la convergence promues par les actions de
communication d'Infonie et leur reprise variable par la presse, intervenant
dans l'interaction directe lors du processus de médiatisation,
tiennent finalement aux auteurs des articles eux-mêmes.
La
diversité des discours est structurée par deux lignes
d'opposition entre les journalistes : degré d'ancienneté de
la pratique de l'Internet et en conséquence d'acculturation à
sa philosophie libertaire d'un « échange sans frontières »
(Breton, 1997), selon la familiarité avec le domaine des nouvelles
technologies ; degré d'adhésion à une
généralisation du libéralisme à
l'échelle d'une société mondialisée
(Mattelart,
1997) selon un clivage idéologique reposant sur des critères
dappréciation dordre économique. Du
positionnement des journalistes sur ces deux axes découlera leur
vision de la référence à la convergence selon une
multitude de combinaisons dont une synthèse est
présentée maintenant.
«DES JUGEMENTS OPPOSÉS SUR L'OUVERTURE DE LA
COMMUNICATION »
Les journalistes sont
divisés sur ce thème. Une partie d'entre eux envisage
l'ouverture de la communication comme une des potentialités
essentielles de la convergence tandis que l'autre partie a plutôt
tendance à la rejeter ou en tout cas à ne pas
lenvisager comme une voie positive.
Les choix d'Infonie
en la matière sont critiqués par les premiers et
appréciés par les seconds. Pour cela, les deux
catégories de journalistes portent des jugements sur l'ouverture de
la communication telle qu'elle existe pour l'Internet et établissent
des comparaisons avec Infonie. Il ressort alors une ligne de partage
très nette fondée sur la pratique de l'Internet et qui fait se
ranger d'un côté les spécialistes, adeptes depuis
longtemps du « réseau des réseaux», et les nouveaux venus qui
portent un regard extérieur sur le domaine.
Des considérations opposées sur la
circulation de l'information ?
La référence à l'Internet
pour les journalistes spécialisés les fait opter pour la
vision d'une circulation de l'information à la fois libre et
mondialisée. Une telle conception les pousse à
éloigner Infonie de la convergence en raison de son système,
à la fois propriétaire et limité à la France.
Ces deux éléments sont au contraire considérés
comme allant dans le bon sens par les journalistes
non-spécialisés.
Les réactions à
l'architecture propriétaire d'Infonie : entrave à la
liberté des échanges versus impératifs de
sécurité
complexe
Le choix d'Infonie d'une architecture
propriétaire apparaît comme un anachronisme aux yeux des
journalistes spécialisés pour qui l'évolution de la
communication représentée par l'Internet préfigure
celle des « autoroutes de l'information ». Cette vision est très
explicite dans la rubrique multimédia de Lyon-Capitale du 25/10/95 :
« Au moment où la dynamique des réseaux vient des
systèmes ouverts et des réseaux mondiaux, on ne peut
s'empêcher de penser que l'architecture fermée et
centralisée d'Infonie va à l'encontre des aspirations du
public et des producteurs d'informations», écrit
I. Beczkowski.
La référence à l'Internet est
très claire dans cette critique : « la richesse de l'Internet, par
exemple, vient de ce que le réseau n'a pas de centre de
gravité, qu'il n'a pas de propriétaire ». Le caractère
décentralisé de l'Internet qui permet à chacun de
faire circuler ses informations est opposé par les journalistes
praticiens du « réseau des réseaux», à l'organisation
rigide d'Infonie, interprétée comme un retour en
arrière par rapport à la convergence.
La
conception des non-spécialistes reprend le même point mais en
arrive à des conclusions inverses. Les propos du journaliste du
Figaro-multimédia du 16/04/1996(1) en sont symptomatiques : D. Sanz reste perplexe devant l'Internet, ce réseau « qui appartient
à tout le monde et à personne », cette
« nébuleuse » constituée de « liaisons plus ou
moins sécurisées dans plusieurs pays ». À ce
titre, le système propriétaire d'Infonie qui permet le
contrôle du contenu semble une alternative naturelle à cette
ouverture de la communication. Ce sont les services en ligne qui
connaîtront le succès dans le futur « parce qu'ils sont
rassurants ». Ce point de vue est évidemment à mettre en
rapport avec l'actualité, le début de l'année 1996
étant marqué par l'inquiétude des médias
généralistes vis-à-vis des serveurs néo-nazis
ou pédophiles de l'Internet. Cette critique qui se focalise sur un
point saillant de la nouvelle technologie au risque de passer sous silence
tous les autres aspects positifs apparaît non seulement
conjoncturelle mais aussi typique de journalistes extérieurs au
domaine.
Concepts duaux et
théories... exponentielles!
La limitation d'Infonie au cadre national est
interprétée selon deux voies complètement
contradictoires. Pour les journalistes spécialisés, cela
revient à un appauvrissement du contenu puisque l'ouverture de la
communication permet de mettre en relation l'ensemble des informations
présentes dans le monde, l'Internet constituant à cet
égard un embryon de la convergence. Pour les journalistes non
spécialisés au contraire, l'agrandissement de
l'échelle de la communication ne représente pas
forcément une amélioration du contenu: le cheminement
progressif de la convergence vers une culture étrangère et
donc difficilement appropriable, illustrée par l'Internet, doit
être inversé. De telles parades de « décommunication »
sont courantes et se réalisent souvent parallèlement à
l'édification d'un système de communication trop abondant
(Mercier, Touissaint, 1994).
Le débat est
particulièrement visible dans la rubrique « Courrier » du Cahier
multimédia de Libération. Deux courriers électroniques
exprimant le sentiment de lecteurs sur Infonie illustrent parfaitement les
deux conceptions contraires de la mondialisation de la communication. Celui
publié le 20/10/95 s'oppose aux propos tenus deux semaines plus
tôt par Bruno Bonnell dans le même journal : « nous voilà
repartis dans le franco-français nauséeux et autarcique.
Qu'est-ce qui me pousserait à m'abonner à un tel
réseau ? Je me fermerais ainsi au monde entier pour ne laisser que
la France [...] je me fierais entièrement à une équipe
pour m'apporter une masse d'informations considérablement plus
petite que celle que je peux obtenir sur le Net ».
Le courrier
électronique intitulé « Oui à Infonie » et publié
le 15/12/95 lui répond en présentant un point de vue
radicalement différent : « L'Internet ne me semble pas avoir de
réel intérêt pour le particulier [...]. Le contenu de
l'Internet est en majeure partie en anglais, et les sites français
sont pour la plupart anecdotiques [...] alors qu'Infonie propose un contenu
en français. Dans l'état où je l'ai vu
récemment, Infonie me paraît tout bonnement poser les pierres
du Minitel de l'an 2000 ». Le désengagement par rapport à
ces dires du Cahier multimédia de Libération,
supplément spécialisé résolument orienté
vers l'Internet, est repérable dans le commentaire qui le
précède : la justification de la présence de ce
courrier dans ses colonnes fait penser au ton du « droit de réponse».
Cette attitude est très différente de celle adoptée
vis-à-vis de la conception exprimée dans le premier courrier
électronique: le journal n'était alors pas intervenu du tout
et l'avait de manière tacite approuvé.
Des acceptions opposées de l'accès aux
données
Les représentations que les journaux se
font de leur lectorat influencent grandement leurs conceptions de
l'ouverture de la communication. Les journaux spécialisés
parce qu'ils pensent s'adresser à des personnes déjà
habituées aux nouvelles technologies d'information et de
communication, présenteront comme un bienfait l'élargissement
des données accessibles, en l'occurence grâce à
l'Internet. L'accession à ces données n'étant pas
encore effective pour leur public, les journaux non
spécialisés considèreront quant à eux les
efforts d'Infonie en la matière comme une véritable
avancée vers une ouverture de la communication synonyme d'ouverture
au plus grand nombre.
Charme « hi-tech » de la navigation versus besoins
d'orientations
La navigation dans l'immensité
des données disponibles sur le World Wide Web est perçue comme
une source de plaisir par les journalistes spécialisés. Cette
dimension qui fait le charme de l'ouverture de la communication selon eux
disparaît avec le modèle proposé par les services en
ligne comme Infonie « qui offrent un environnement
protégé, standardisé, sans surprise et où
l'information est soigneusement balisée » comme l'exprime
Emmanuel Peyrac dans le numéro 7 de Planète Internet d'avril
1996.
L'idée est reprise quasiment dans les mêmes
termes par le Figaro-multimédia du 16/04/96. Mais D. Sanz estime au
contraire que cette mise en ordre des informations, apportée par les
services en ligne, est une nécessité face à
l'ouverture de la communication (point de vue également
adopté dans Mahieux, 1995). L'abondance d'informations doit
être gérée et à ce titre les services en ligne
incarnent la convergence. L'article du Figaro multimédia illustre
d'ailleurs clairement que le point de vue dégagé est celui
d'un non-praticien de l'Internet : le « charme » de l'hypernavigation est
évoqué mais par le biais du discours rapporté d'un
« Internaute » et le journaliste se démarque encore plus nettement de
cette conception lorsqu'il commente qu'avec les services en ligne, « il est
impossible de s'égarer à moins demprunter la passerelle
qui communique avec Internet».
Désintérêt pour la
simplification de l'utilisation versus démocratisation
technologique
Les spécialistes rejettent l'argument de
simplification de l'accès à l'information que les promoteurs
d'Infonie opposent à l'Internet. Il ne fait aucun doute pour eux que
le World Wide Web est très facile d'accès, notamment depuis
l'arrivée de logiciels de navigation ou de moteurs de recherche
très « conviviaux » . Cette conception d'une ouverture de
l'information aisément profitable à tous est renforcée
par le fait qu'ils s'imaginent en train de s'adresser à des lecteurs
déjà rompus à la pratique des nouvelles technologies
d'information et de communication. La stratégie des services en
ligne visant à « prendre l'usager par la main » est même parfois
moquée : Emmanuel Peyrac de Planète Internet rappelle par
exemple incidieusement que sur l'Internet, « AOLer figure en tête du
palmarès des insultes les plus utilisées»(2).
Cette expression serait vraisemblablement
interprétée comme un acte de « violence symbolique »
par l'auteur du courrier électronique publié dans le Cahier
multimédia de Libération du 15/12/95. Celui-ci
n'hésite en effet pas à se référer
explicitement au sociologue Pierre Bourdieu pour qualifier ce que « le
grand public subit [...] autour des nouvelles technologies ». Infonie
lui paraît constituer à ce titre une parade pour « leur
appropriation pratique par la population ». Cette acception de
l'ouverture de la communication comme élargissement de sa base
sociale est rep&cute;rable dans les articles du Progrès, quotidien
de la région lyonnaise. Ce journal, dont le lectorat « populaire » est
le moins familiarisé avec les nouvelles technologies d'infomation et
de communication est celui qui apprécie le plus les efforts
d'Infonie pour en faciliter l'utilisation. L'accessibilité est
envisagée comme la condition de la convergence et à ce titre,
Infonie devient porteur d'une fonction de démocratisation des
nouvelles technologies.
Ce rôle dévolu
à Infonie apparaît de manière encore plus prosaïque dans deux autres façons d'illustrer cette acceptation de l'ouverture de la communication. D'une part, les opérations de
démonstration sont envisagées comme une volonté de la
part d'Infonie d'ajouter en plus l'assistance humaine pour aider les
novices à accéder à cette nouvelle technologie. Ainsi,
dans son dossier des pages interrégionales réalisé par
P. Maugé, Le Progrès du 12/11/1995 fait se côtoyer
Infonie et premières expériences dans les cybercafés
et, dans les pages locales du Progrès du 05/03/1996, J.-J. Billon
indique à l'occasion d'une présentation en public
dInfonie que « des guides chevronnés seront là pour les
accompagner sur les autoroutes du cybermonde». D'autre part, Infonie est
associé à l'extension de l'accessibilité par sa
couverture géographique du territoire grâce aux
différents points d'accès : la liste de ces villes figurant
dans le dossier de presse numéro trois est notamment reprise par
J.-P. Vacher dans Lyon-Figaro du 22/09/95 et du 18/10/95.
LE DEVENIR DE LA CONVERGENCE DANS UNE
ÉCONOMIE MONDIALISÉE
COMPLEXE
La référence à une communication
mondialisée est très présente dans la presse. Tout
simplement parce que la plupart des journalistes inscrivent la convergence
dans une perspective d'internationalisation de l'économie. Celle-ci
est cependant envisagée sous des modalités variées
qui, par ce biais, déterminent les diverses représentations
de la mondialisation de la communication. Ces différences
d'appréciation des conséquences de l'internationalisation de
l'économie, selon les journalistes, sont en particulier très
visibles lors de la comparaison, présente dans la majorité
des journaux, avec le fonctionnement passé ou actuel de
l'économie des médias.
L'imbrication de la
convergence dans la mondialisation de l'économie
L'aspect de mondialisation
de la convergence est perçu à travers le filtre
économique. Les journalistes sont d'accord sur le fait que d'une
part le « raccordement du monde » n'est pas sans rapport avec la constitution
d'un marché à l'échelle de la planète, et que
d'autre part l'internationalisation de la culture sera en grande partie
dépendante des rapports de force économiques. Les
manières d'envisager la convergence sur fond de mondialisation de
l'économie laissent cependant paraître quelques nuances d'un
journal à l'autre comme en témoignent diverses
modalités des jugements portés sur le cadre, au
départ, national d'Infonie.
La
convergence comme bataille économique à l'échelle
planètaire
La
convergence est vue dans les journaux comme ayant une dimension
internationale en raison de la capacité des technologies
d'information et de communication à ignorer les frontières.
Autant dire que la convergence porte en elle l'idée d'une ouverture
des marchés nationaux. Ceci explique pour une grande part que la
possibilité infinie de communication soit traitée sur le mode
de libération des échanges. Le territoire illimité de
la communication est assimilé à la vision économique
d'un marché devenu mondial. C'est sur cette base qu'il faut
comprendre le scepticisme de Y. Le Gall et M.-C. Renault, dans la rubrique
« Vie des entreprises » du Figaro du 03/10/95, quant à la
stratégie initiale adoptée par Infonie, réaction
plutôt compréhensible eu égard à la
tonalité ultra-libérale souvent présente dans les
pages « saumon » du plus grand quotidien conservateur français. Se limiter au seul terrain français apparaît comme un gâchis par
rapport aux possibilités d'expansion internationale qui sont
offertes. Le marché est trop restreint et ce choix d'Infonie est
même présenté comme risqué. Même la presse
locale sort de son habitude qui consiste à flatter l'initiative
locale : elle remet en cause Infonie à demi-mot en reprenant celui
de « pari » utilisé par Bruno Bonnell lui-même pour situer la
position spécifique de son projet.
Les représentations d'une industrie des
médias comme compétition entre de puissants holdings
industriels
La convergence est mise en rapport avec le mouvement de
mondialisation de l'économie. Nous avons montré que cette
perspective implique la vision d'un affrontement entre des firmes de plus
en plus puissantes. Les acteurs industriels de la convergence sont ainsi
perçus comme crédibles s'ils comptent parmi leurs soutiens
financiers ou dans leurs alliances des partenaires de grande envergure.
Celle-ci est en particulier appréciée à partir du
domaine d'origine: s'ils sont issus du monde des médias, les
partenaires apporteront encore plus de crédibilité au projet
qui se réfère à la convergence.
L'examen par la
presse de la structure capitalistique d'Infonie et de son holiding
Infogrames Entertainment le prouve. Cependant, là encore, des
différences sensibles entre les journaux laissent apparaître
leurs manières d'envisager la convergence. Ainsi, dans le dossier
principal de Libération du 16/01/95 sur le salon du Milia, R. de La
Baume retient parmi les détenteurs de parts d'Infogrames les poids
lourds de l'audiovisuel que sont la Compagnie Luxembourgeoise de
Télédiffusion et le groupe Chargeurs. Le Figaro ( Y. Le Gall
et M.-C. Renault, dans la rubrique « Vie des entreprises » du 03/10/95), son
supplément lyonnais (journaliste : J.-P. Vacher) et Le
Progrès (du 12/11/1995, dans son dossier des pages
interrégionales réalisé par P. Maugé) insistent
quant à eux sur la présence d'un nouveau venu dans le
multimédia: Dassault-Multimédia. On peut ainsi se demander si
des considérations d'ordre politique ne rentrent pas en jeu dans ces
représentations de la convergence: le fait pour les journaux du
groupe Hersant de mettre en avant Dassault et pour Libération de
s'attacher à ce qui sera son futur actionnaire tendrait à le
montrer de manière concrète.
La comparaison avec la situation économique actuelle des médias
La
comparaison avec les modèles économiques des médias
est généralisée dans la presse. La capacité
d'Infonie à réussir dans le contexte d'une économie
mondialisée est ainsi jugée en fonction de ses
capacités à s'appuyer sur des partenaires qui lui offriront
une stature médiatique internationale ou de sa ressemblance avec
Canal Plus, qui sert de modèle en France pour les dernières
années. Si tous les journaux reprennent effectivement ces deux
points comme matière de comparaison, ils se différencient en
revanche dans leurs jugements sur Infonie, au travers desquels
transparaissent, sous couvert danalyses économiques, des
considérations aux contours idéologiques assez
tranchés.
La
référence d'Infonie à Canal Plus envisagée en
tant que stratégie industrielle
Dans leurs discours, les promoteurs tendent à
présenter Infonie comme pouvant être au « multimédia » ce
que Canal Plus est à la télévision. Les journalistes
ne retiennent de cette comparaison qu'une dimension, celle de la
réussite économique. La façon dont la
référence à Canal Plus est appréhendée
est ainsi typique du sous-bassement économique et audiovisuel des
représentations de la convergence.
Idéalisé comme
le succès commercial par excellence en matière d'audiovisuel,
Canal Plus va être assimilé également au modèle
à suivre pour les initiatives privées qui se réclament
de la convergence. Cette association d'idées est très nette
dans l'article de Lyon-Capitale du 27/03/96, intitulé « Infonie
veut se prendre pour Canal Plus » : les journalistes de la rubrique
« Economie » érigent Canal Plus en figure de l'avant-gardisme et
regrettent que le projet Infonie manque d'audace par rapport à la
référence que ses promoteurs se sont eux-mêmes
fixée. De manière plus symptomatique, le fait qu'Infonie
n'est pas considéré comme allant dans le bon sens de la
convergence est perceptible dans sa comparaison avec le modèle du
câble dans la presse.
Cette référence à
Canal Plus se retrouve dans le jugement de D. Sanz dans Le
Figaro-multimédia du 16/04/1996 portant sur les services en ligne.
Celui qui est considéré comme le plus adapté à
la convergence est celui dont les caractéristiques sont
associées à Canal Plus, à savoir Club Internet de
Grolier, « qui diffuse une partie de ses programmes en clair et qui crypte
les autres pour nen faire bénéficier que ses
abonnés». Infonie qui est présenté en détail
dans un encart intitulé explicitement « le modèle du
câble » s'éloigne en revanche de la convergence en se
cantonnant à un réseau entièrement privé et en
n'exploitant donc pas les possibilités offertes par la
marchandisation de l'Internet.
Un autre élément de
caractère économique, le coût de l'abonnement,
entraîne D. Ichbiah, E. Hiller, et P. Robin, dans un dossier de
CD-Média de juillet-août 1995, à comparer Infonie au
câble au détriment de sa référence initiale. Le
prix trop élevé pourrait faire manquer à Infonie le
train de la marchandisation de la convergence tout comme le câble
n'avait pas pu trouver de clients prêts à débourser une
grosse somme : « Si l'on regarde le relatif échec du câble en
France, si l'on considère que beaucoup trouvent l'abonnement
à Canal Plus encore trop cher, il n'est pas du tout sûr qu'une
famille sera prête à consacrer une somme équivalente
pour Infonie». La représentation d'une convergence sur fond de
guerre commerciale internationale apparaît pleinement avec les
réserves formulées à l'égard de la
référence d'Infonie à Canal Plus. Elles peuvent
être résumées par cet extrait de l'article « analyse »
rédigé par F. Filloux dans Libération du 16/01/95 :
« le concept d'un modem décodeur façon Canal Plus a aussi des
relents de frileuse stratégie franco-française ».
La
réussite économique de Canal Plus dans l'audiovisuel tenait
à deux éléments qui ne sont aujourd'hui plus
réunis pour la convergence en raison de la mondialisation de la
communication. D'une part, l'internationalisation de l'économie qui
sous-tend la convergence a pour effet d'augmenter la concurrence, ce que
relèvent D. Ichbiah, E. Hiller, et P. Robin, dans un dossier de
CD-Média de juillet-août 1995. En 1984, Canal Plus est
arrivée dans un quasi-désert audiovisuel. La chaîne
cryptée n'avait pas de concurrent, ce qui sera loin d'être le
cas pour Infonie en octobre prochain. D'autre part, le cadre national sur
lequel Infonie a fondé sa stratégie n'a plus les mêmes
barrières réglementaires. La référence à
Canal Plus constitue une occasion de souligner la capacité des
technologies de communication à traverser des frontières
déjà bien ouvertes par les accords internationaux de
libéralisation économique : Infonie dans ce contexte, note F.
Filloux dans Libération du 16/01/95, « ne
bénéficiera pas de la protection étatique qui a permis
le développement du Minitel ou même de Canal
Plus ».
Remarques
finales
L'analyse montre donc que si les
représentations de la convergence dans la presse présentent
des points communs, elles sont toutefois loin d'être semblables dans
leurs modalités. Le discours de la presse n'est pas tout à
fait univoque mais connaît au contraire un certain nombre de
variations imputables aux spécificités de perception de
chaque journaliste.
Cette observation nous amène
dailleurs à actualiser notre réflexion sur
lactivité journalistique. Considérons celle-ci comme le
produit dun certain nombre déléments que
lon peut diviser en deux grandes catégories :
- les
contraintes, telles quici le fait de travailler pour un organe de
presse et donc souvent un groupe de communication qui est lui même
impliqué dans la convergence avec des conséquences certaines
sur le degré « dobjectivité » du jugement du journaliste
(ainsi comment juger comme nimporte quel autre le service
Club-Internet lorsque lon écrit dans le magazine
Planète Internet et donc pour le groupe Hachette dont une filiale,
Grolier, est précisément responsable de Club-Internet...) ;
une autre contrainte est la dépendance grandissante à
légard de sources dinformation cherchant à
orienter le discours en leur faveur telles quici les services
« communication » ou « relations-presse » de lentreprise Infonie
(mouvement de « relations publiques généralisées», cf.
MIÈGE, 1996).
- les ressources, telles quici la
connaissance des N.T.I.C. ou la perception libérale de
léconomie et de manière plus générale la
maîtrise du travail journalistique, propres à chaque
journaliste et sur lesquelles il va sappuyer pour construire son
discours (notons dailleurs que les ressources sont susceptibles
dêtre également contraintes et vice versa, cf. Giddens, 1984).
Lactivité journalistique est à replacer
entre ces deux versants. Ainsi les différences de point de vue
observés chez les journalistes à propos de la convergence
relèveraient dune « autonomie relative » dont le cadre
théorique serait à aller rechercher du côté des
écrits de Michel de Certeau et de ses concepts de « tactique » et de
« stratégie».
Nous en arrivons alors à penser que la
généralisation de l'« information de communication » a un effet
d'uniformisation dans le discours médiatique qu'il convient de
relativiser et surtout de complexifier. Le fait que les discours des
promoteurs soient spécialement préparés pour les
journalistes a comme conséquence certaine dimposer le cadre
général de ce sur quoi lon doit débattre (dans
la lignée de ce que nous ont apprises les études
axées sur l « agenda setting»). Cette dépendance
croissante à légard de sources non neutres limite
considérablement lespace de liberté
rédactionnelle de journalistes dont le discours est
déjà fortement encadré par les conditions de travail
dans lorgane de presse auquel ils appartiennent. Lexemple
présent montre toutefois quil reste une étroite marge
de manoeuvre pour les journalistes qui opèrent une sélection
à l'intérieur du discoursdu promoteur et font une
retraduction des références à la convergence d'Infonie
en fonction de leur degré de familiarisation avec les nouvelles
technologies ou de leur conception de léconomie.
Les
résultats de cette recherche montrant la multiplicité des
représentations des « autoroutes de linformation »
dans la presse écrite nous poussent à affiner notre
perspective de convergence, envisagée comme un construit
socio-technique.
Ils mettent en évidence que non seulement les
discours sur les « autoroutes de l'information » sont le résultat
d'une interaction entre différentes catégories d'acteurs mais
également qu'à l'intérieur de chaque catégorie
- ici précisément la catégorie des journalistes - les
représentations peuvent être très
éloignées les unes des autres. La composante sociale des
« autoroutes de l'information » doit décidément être
réévaluée.

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VERON Eliséo,
1981, Construire l'événement - Les médias et
l'accident de Three Mile Island, Paris : Editions de
Minuit.

Notes
1. Contrairement à ce que pourrait laisser penser son nom cet unique supplément du « Figaro » dédié au multimédia n'est en réalité pas du tout destiné aux spécialistes tant son contenu, fortement vulgarisateur, est orienté ver la découverte pour les non-initiés, beaucoup plus que le Cahier multimédia de « Libération » par exemple 312).
2. Les abonnés du service en ligne América On Line sont moqués par les utilisateurs « historique » de l'Internet car ils sont condidérés comme des Internautes assistés, en raison notamment de leur manque de « netiquette ».

FICHE DESCRIPTIVE
Infonie est un ensemble de
services payants acheminés par voie téléphonique (RTC
et possibilité de liaison à 56 kbits/s dans les grandes
villes de France) sur un micro-ordinateur équipé d'un
modem.
Infonie est géré par la société
Infosources (bureaux et siège social à La Défense),
détenue majoritairement par Infogrames
Entertainment.
Co-fondateurs : Bruno Bonnell et Christophe Sapet
(respectivement Président-directeur-général et
Directeur général d'Infogrames).
Directeur
général adjoint : Michel Perrin.
Services
proposés :
- services thématiques propres (contenu
co-réalisé avec des partenaires): divertissement,
éducation, information, téléachat, jeux en réseau,
forums réservés aux abonnés.
-
accès à l'Internet et toutes se fonctions
illimité avec 10 adresses de courrier électronique et 15 Mo
dhébergement sur le WWW.
Configuration technique
requise:
- modem : 28 800 bauds minimum.
-
micro-ordinateur : PC sous Windows type 486DX2 - 66 Mhz ou pentium
- Ram 8 Mo, équipé de cartes vidéo, son, communication
et d'un lecteur de CD-Rom (stockage des fonds d'écran pour affichage
plus rapide, en complément du réseau - 50 Mo doivent
être disponibles sur le disque dur). Mac avec potentialités
équivalentes.
Coût :
- abonnement forfaitaire
mensuel : 149 F
- communication téléphonique :
tarification locale partout sur le territoire métropolitain
français.
Site Web : http://www.infonie.fr

ARTICLES DE PRESSE
La présente
étude recouvre la période qui va de janvier 1995, date du
lancement dInfonie à loccasion du Milia (salon
international du multimédia), à avril 1996, période
à partir de laquelle Infonie "rentre dans le rang" en
infléchissant sensiblement sa stratégie et donc son discours
par rapport à laccès à lInternet :
celui-ci nest plus le complément de son "service
propriétaire" mais inversement la base principale de son offre
commerciale.
Les articles sélectionnés sont ceux qui
avaient Infonie pour sujet. Ils figurent dans des publications choisies
pour représenter lensemble de la presse : quatre grandes
catégories de journaux et magazines ont été
distinguées et à lintérieur de chacune
dentre elles les différents titres recouvrent un
éventail dopinions le plus large possible dans un souci de
pluralité.
Presse locale :
Le Progrès :
25/09/95 - 12/11/95 - 05/03/96 - 18/03/96 - 21/03/96
Lyon-Capitale : 25/10/95 - 27/03/96
Lyon-Figaro :
22/09/95 - 18/10/95 - 04/03/96 - 09/04/96
Presse quotidienne
nationale :
Le Figaro : 03/10/95 - 17/10/95 - 22/03/96
Le
Monde : 18/01/95 - 15/04/95 - 25/10/95 - 20/12/95 - 22/03/96
Libération : 16/01/96 - 22/03/96 - 08/04/96 - 17/04/96
Suppléments spécialisés de la P.Q.N. :
Le Figaro-Multimédia : 16/04/96
Le Monde
Radio-Télévision-Multimédia : 17 et 18/03/96
Cahier Multimédia de Libération : 19/05/95 - 06/10/95
- 20/10/95 - 08/12/95 - 15/12/95 - 16/02/96
Presse
spécialisée :
CD-Média : juillet-août
1995
Internet Reporter (Internet Reporter est devenu un magazine
à part entière après avoir été une
rubrique de CD-Média) : septembre 1995 - octobre
1995
Planète Internet : avril 1996.
DOCUMENTS
INFONIE DESTINÉS À LA PRESSE
La successsion dans le
temps de ces documents nous permet de couvrir l'ensemble de la
période dans laquelle paraissent les articles de presse
étudiés (janvier 1995 - avril 1996).
Outre l'assistance
à deux conférences de presse tenues par Bruno Bonnell
(conférence no 1 dans les bureaux d'Infogrames à Villeurbanne
le 16/10/95 ; conférence no 2 au Palais des Congrès de Lyon le
27/11/95) et l'analyse du dispositif à travers le CD-Rom de
présentation d'Infonie (distribué aux journalistes lors de la
conférence no 2), le corpus sur lequel a porté notre
étude est composé de deux types de documents :
- dossiers de presse :
. dossier no 1 :
présentation générale + partenaires - début
1995
. dossier no 2 : filiation d'Infonie avec la radio, la
télévision et le Minitel : début 1995 mi-1995.
. dossier no 3 : présentation très
détaillée (+ invitation à la conférence n 2) :
à partir de mi-1995.
- Communiqués de presse:
. augmentation de capital - prochaine introduction sur le Nouveau
Marché : 10/02/96 (Milia à Cannes).
. "dialogue
en direct sur Infonie" : 07/03/96
. accord avec Hewlett-Packard
: 03/04/96
. campagne publicitaire : 04/04/96
. nouveaux services : 12/04/96


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