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Les aspects communicationnels et culturels
de la « crise de la vache folle »


par Guillaume Latzko-Toth

Étudiant à la maîtrise en communication - Université du Québec à Montréal

© Guillaume Latzko-Toth - 1998 - Tous droits réservés.






HAUTRésumé

Cet article a pour but de constituer la « crise de la vache folle » , survenue en Europe au printemps 1996, en objet d'étude pour les sciences de la communication. Si le risque de transmission à l'homme de la maladie bovine a fait couler beaucoup d'encre dans les médias du monde entier, les analyses du phénomène médiatique et sociologique en tant que tel sont pratiquement inexistantes. Après avoir mis en évidence les diverses dimensions de la crise, cet article essentiellement exploratoire s'efforce d'en analyser les composantes culturelle et communicationnelle, à la lumière des travaux récents sur le rôle des mass-médias dans la divulgation des sciences, ainsi que sur la différence entre pensée scientifique et pensée naturelle. Plus particulièrement, par l'analyse d'articles journalistiques et des deux communiqués scientifiques à l'origine de la crise, nous essayons de montrer en quoi la disproportion entre l'émoi des différents acteurs et l'évaluation du risque indique que la "maladie" en question est surtout de nature culturelle et communicationnelle.

Abstract | Resumen

Descripteurs: médias, crise, représentation, journalisme, discours, science, vulgarisation, risque, maladie.




HAUTSommaire

Introduction

1 Les aspects culturels

1.1 Une crise aux multiples dimensions
1.2 Le monde sens dessus dessous
1.2.1 Du côté des scientifiques: la remise en cause des paradigmes
1.2.2 Du côté du « public » : la remise en cause des représentations
2 Les aspects communicationnels
2.1 Les médias, responsables de la panique ?
2.1.1 Composition du corpus d'analyse
2.1.2 La notion de risque: un construit
2.1.3 La genèse de l'information
2.1.3.1 Des actes de communication
2.1.3.2 Des actes d'incommunication
2.1.4 Le rôle des vulgarisateurs
2.1.5 La part de responsabilité des médias

2.2 Le choc de deux cultures
2.2.1 La situation paradoxale des scientifiques
2.2.2 Deux discours complémentaires
Conclusion

Références



À la mémoire de Carl Miville, jeune géologue
qui aimait la science et la communication.

SOMMAIREIntroduction

Le 20 mars 1996, le ministre britannique de la Santé, Stephen Dorrell, admet publiquement devant la presse qu'il existe un risque théorique que la consommation de viande de boeuf atteint d'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB ou « maladie de la vache folle » ) soit à l'origine de la mort d'une dizaine de personnes, des suites de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ). Relayée par les médias, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. En fait, et cela lui sera fortement reproché par la suite, le gouvernement de John Major n'a fait que rendre public un communiqué «  d'une poignée de savants contestataires devenus les chouchous des médias » (Roqueplo, 1996, p.6), c'est-à-dire en fait la conclusion préliminaire d'une recherche menée par le Dr Robert Will et son équipe du Centre de surveillance de la maladie de Creutzfeldt -Jakob à Edimbourg.

Sur le plan politico-médiatique, la conséquence fut « une véritable explosion impossible à contenir ... un maelström » (Roqueplo, 1996, p.6). Pour recouvrir ce noeud complexe de controverses et de traumatismes, le terme global de « crise de la vache folle » s'est rapidement imposé dans les médias. Dans l'optique d'analyser les aspects communicationnels et culturels de cette crise déclenchée par ce qui a été perçu comme une catastrophe technoscientifique, nous commencerons par essayer d'en démêler les nombreux fils. Nous nous intéresserons d'abord aux différentes facettes de la crise, puis nous essaierons d'en repérer les manifestations concrètes dans le milieu scientifique et la population « profane » .

Dans une seconde partie, nous insisterons davantage sur les processus communicationnels impliqués dans la crise, à la lumière des travaux récents sur le rôle des mass-médias dans la divulgation des sciences, ainsi que sur la différence entre pensée scientifique et pensée naturelle. Ce faisant, nous espérons montrer la richesse de la « crise de la vache folle » comme objet d'étude en communication.

SOMMAIRE

1 Les aspects culturels

1.1 Une crise aux multiples dimensions


Près de deux ans après le déferlement d'une vague de panique sur le continent européen, l'expression « crise de la vache folle » est devenue un lieu commun semblable à celui de « l'accident de Tchernobyl». Curieusement, cette appellation de « crise » a été peu questionnée, du moins à notre connaissance. S'il ne fait aucun doute pour nous que le terme soit approprié, en revanche le singulier masque une réalité beaucoup plus complexe, si bien que l'on devrait parler plutôt des crises de la vache folle.

Au commencement bien sûr, il y a la crise de nerfs au sens propre, c'est-à-dire la manifestation clinique. Pour les bovins atteints d'encéphalopathie spongiforme (ESB) d'une part, dont la télévision nous montre des sujets aux prises avec des symptômes neurologiques à faire frémir. Pour une dizaine de jeunes Britanniques atteints d'une forme inhabituelle de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ) d'autre part, dont nous apprendrons l'agonie atroce(1) et surtout, rapide. Puis il y a la crise scientifique: les spécialistes sont incapables de dire si oui ou non, il y a un lien entre l'ESB et la MCJ. Par effet d'entraînement, suit la crise politique. Les gouvernements des Etats membres de l'Union Européenne ne sont pas d'accord sur les mesures à prendre -- l'embargo total sur la viande britannique et l'abattage massif du cheptel -- en vue de protéger au mieux, et les consommateurs, et les producteurs de viande. Ces derniers en effet, de même que les petits détaillants, n'ont pas tardé à connaître une crise de nature économique, due à l'effondrement des cours du boeuf pour les uns, et à la chute des ventes pour les autres(2). Enfin, de l'avis de divers dirigeants politiques, on aurait également assisté à une crise médiatique. La couverture de l'événement déclencheur (le communiqué du SEAC(3)aurait été hors de proportion, de sorte que Jacques Chirac, le président français, a lancé l'expression « presse folle » conjointement avec le chancelier d'Autriche. (July, 1996, p 3.)

Assez vite, la crise a également pris une dimension juridique, qui rappelle « l'affaire du sang contaminé » (par le virus du sida). En effet, des stocks de moulées contaminées auraient été écoulés en Europe continentale pendant plus d'un an après que les autorités britanniques les aient proscrites de leur territoire. Plus généralement, les médias s'émeuvent du degré de corruption dans le milieu des éleveurs et des « barons de la viande » . Il ne faudrait pas non plus oublier la crise morale suscitée par la « découverte » par le public des techniques de l'élevage industriel, et plus particulièrement, du fait qu'on ait transformé « des bêtes herbivores en animaux carnivores, voire en cannibales » (Chanlat, 1996, pp 7-8) , ce qui constitue une « transgression des lois de la nature » (July, 1996, p 3.)et une « perversion de la chaîne alimentaire naturelle » . (Ramonet, 1996, p.6.)

Ceci nous amène à une crise plus profonde, plus feutrée, et plus lente dans son déploiement: une crise culturelle, à travers la mise sens dessus dessous de plusieurs représentations sociales fortement ancrées. D'une certaine façon, on peut considérer que, dans l'immédiat, c'est-à-dire tant que nous ne serons pas confrontés à une épidémie réelle de MCJ dans la population britannique (jusqu'à présent, le taux de cas déclarés dans la population est resté constant à un sur un million), l'impact de la « crise de la vache folle » serait d'abord culturel. En effet, dans cette affaire, ce sont des mythes fondateurs de la civilisation occidentale qui sont directement atteints (Chanlat, 1996, pp 7-8).

Parmi ces croyances, les plus durement touchées sont peut-être celles concernant la science. Son unité, sa stabilité, son indépendance, son pouvoir de « réassurance » , et même son objectivité ont été tour à tour mis à mal. Une explication possible provient du fait que la science elle-même s'est retrouvée en pleine crise paradigmatique au sens que (Kuhn, 1962) donne à ce mot.

SOMMAIRE1.2 Le monde sens dessus dessous

1.2.1 Du côté des scientifiques: la remise en cause des paradigmes


Rappelons que ce que Kuhn appelle un paradigme est, pour une discipline scientifique donnée, une théorie dominante (une « vision du monde » accompagnée d'une méthodologie) qui a acquis ce statut hégémonique par ses succès dans la résolution d'énigmes, et qui, par la suite, structure la définition des problèmes nouveaux. Dès lors, toute idée qui contredirait un ou plusieurs des énoncés fondamentaux du paradigme est considérée comme « hérétique » . Or, de telles idées sont parfois nécessaires quand des expériences répétées permettent de dégager « des anomalies reconnues dont la caractéristique est leur refus obstiné de se laisser assimiler par les paradigmes existants » (Kuhn, 1962, p. 140). Il s'ensuit alors une période trouble, transitoire, que Kuhn désigne par l'expression «  révolution scientifique » .

Or, les observations sur les encéphalopathies subaiguës spongiformes transmissibles (ESST) dont font partie l'ESB et la MCJ ont pris en défaut trois idées généralement admises en biologie et en médecine. La première de ces idées-pivots, c'est que la " vie " ne peut se répliquer sans l'intervention d'un acide nucléique (ADN et/ou ARN). Cette idée est subsumée en médecine par une autre, plus générale, qui définit l'« infectiosité » d'un agent pathogène par sa capacité de réplication dans l'organisme hôte. Or, Stanley Prusiner et son équipe de chercheurs de l'Université de Californie à San Francisco ont pratiquement établi que l'agent infectieux ne possède pas d'acide nucléique, puisqu'il n'est autre... qu'une protéine de conformation anormale, pour laquelle Prusiner a forgé le néologisme de «  prion » .

Le deuxième postulat ébranlé est celui de la « barrière des espèces » (4). Or cette barrière a été franchie entre le mouton et la vache, puis entre la vache et le chat, et d'autres mammifères. Enfin, la troisième anomalie révélée par les ESST, et en particulier dans le cas de la MCJ, tient à ce que jusque là, une maladie génétique (forme majoritaire de la MCJ) ne pouvait pas être également infectieuse. Bien que des cas de MCJ, chez des enfants ayant été traités avec de l'hormone de croissance(5), aient prouvé que c'était possible, il manquait un modèle théorique capable d'expliquer cette bizarrerie.

A elle seule, la façon dont Prusiner est parvenu à faire adopter sa théorie sur les prions par un nombre grandissant de ses collègues(6) mériterait une analyse approfondie. Nous nous contenterons ici de remarquer que les pressions exercées sur les chercheurs par les volets non-scientifiques de la crise ont peut-être contribué à précipiter le « basculement » de la communauté scientifique en faveur du nouveau paradigme. Quand on sait que l'un des membres les plus écoutés du SEAC -- d'où provient le document qui mit le feu aux poudres --, John Collinge, est un partenaire de longue date de Prusiner(7), on peut même oser se demander dans quelle mesure la crise politico-médiatique que nous connaissons n'a pas été déclenchée plus ou moins consciemment pour forcer la communauté scientifique à se positionner par rapport à la théorie des prions...

SOMMAIRE1.2.2 Du côté du «  public » : la remise en cause des représentations

Les scientifiques ne sont pas les seuls à disposer de schèmes de pensée leur permettant de se construire une perception de la réalité et qui orientent leurs conduites. Pour les non-scientifiques, les représentations jouent le même rôle, en constituant un système de significations et d'interprétation du réel (Roqueplo, 1974). La différence majeure entre les énoncés théoriques et les «  savoirs » du public tient au fait que ces derniers ne peuvent plus se recombiner pour produire des savoirs nouveaux, mais servent essentiellement à déterminer les attitudes et les pratiques sociales relativement à l'objet de la représentation.

Trois domaines de la connaissance commune ont été principalement affectés au cours et à la suite de cette crise:

  • Représentations en rapport avec l'alimentation

    - La viande de boeuf est un fortifiant; elle est donc naturellement bonne pour la santé.

    Cette perception positive de la viande bovine est anéantie par l'éventualité d'un passage de l'ESB de la vache à l'homme.

    - Il suffit de bien faire cuire les aliments pour tuer les «  germes » qu'ils peuvent contenir.

    Cette association entre le chauffage et l'inactivation des agents pathogènes est caduque dès lors que le prion peut résister à l'autoclave(8).

  • Représentations en rapport avec l'agriculture

    - L'élevage des vaches est une activité traditionnelle, en contact avec la nature.

    En fait, les consommateurs européens se sont aperçus qu'il n'en était rien; les fermes ont été remplacées par des usines pour lesquelles la terre arable n'est plus qu'un terrain immobilier.

    - Les vaches sont herbivores.

    Le bétail élevé industriellement ne broute plus d'herbe, mais ingurgite des moulées fabriquées à partir de carcasses d'animaux morts.

  • Représentations en rapport avec la science

    - La science a des réponses. Il lui arrive de se tromper, mais au moins elle a toujours un avis à donner.

    Face à la question: « Y a-t-il un risque de transmission de l'animal à l'humain par ingestion » , les plus hautes autorités scientifiques, non seulement refusent de se prononcer, mais déclarent qu'on ne pourra y répondre avant trente ans!

    - La science est une instance indépendante, qui n'agit qu'en vue d'accroître la connaissance sur un sujet.

    Le mensuel Que choisir ? (9) (France) a révélé que le Comité Vétérinaire Européen avait recommandé en 1990 de « demander officiellement au Royaume-Uni de ne plus publier les résultats de leurs recherches sur l'ESB [...]. Il faut avoir une attitude froide pour ne pas provoquer de réactions défavorables sur le marché [de la viande] » .

    Enfin, il ne faut pas non plus oublier les représentations liées à la folie, omniprésentes, mais en filigrane, dans cette crise.

    SOMMAIRE 2 Les aspects communicationnels

    Dans la première partie de cet article, nous avons identifié quatre composantes principales de la « crise de la vache folle » :

    1) Une situation de risque majeur pour l'humanité;

    2) Une crise scientifique (paradigmes inopérants);

    3) Une crise du sens commun;

    4) L'intervention des médias de masse.

    Ce sont les interactions entre ces éléments qui nous intéressent dans cette seconde partie, et plus concrètement, les processus communicationnels entre les médias, les scientifiques, les politiques et le « public » . Pour orienter notre recherche, nous partons de l'hypothèse provocante soutenue par plusieurs hauts responsables politiques européens et certains journalistes eux-mêmes, selon laquelle les symptômes de la crise auraient été déclenchés, non par de microscopiques agents infectieux, mais par des journalistes "enragés".

    Sur le plan méthodologique, nous avons eu recours à l'analyse comparative de documents écrits. Pour des raisons d'accessibilité, nous avons limité notre corpus aux articles journalistiques et aux communiqués scientifiques. Notre connaissance des réactions des responsables politiques provient des comptes-rendus de la presse elle-même, ce qui peut constituer un biais. C'est pourquoi notre analyse portera surtout sur les acteurs scientifiques et médiatiques.

    SOMMAIRE 2.1 Les médias, responsables de la panique ?

    2.1.1 Composition du corpus d'analyse


    Notre corpus d'analyse est donc constitué de deux types d'items. D'une part, une série d'articles parus dans la presse dans les premiers temps de la crise; d'autre part, les deux communiqués des autorités scientifiques britanniques qui ont mis le feu aux poudres. Avant toute chose, précisons la nature du corpus journalistique. En premier lieu, nous nous sommes limités à la presse écrite. De plus, nous nous sommes concentrés sur la presse française, avec une exception pour l'hebdomadaire américain Newsweek. Nous avons également restreint la période d'étude aux deux semaines qui ont suivi la déclaration du gouvernement britannique à la presse. Pour chaque item, nous avons procédé à une analyse de discours simple.

    Nous avons retenu plus particulièrement:

  • Pour la presse quotidienne:

    - Le Monde du 27 mars 1996.

    - Libération du 2 avril 1996.

  • Pour la presse hebdomadaire:

    - Le Point daté du 30 mars 1996

    - L'Express daté du 28 mars 1996

    - Newsweek daté du 8 avril 1996.

  • Pour la presse mensuelle:

    - Science & Vie de mai 1996 (rédigé, en fait, au mois d'avril, compte tenu du bouclage précoce imposé par cette périodicité).

    Nous devons dès à présent signaler que l'on retrouve deux types d'articles journalistiques traitant du risque sanitaire représenté par la " maladie de la vache folle ". D'une part, des articles à caractère événementiel ou polémique qui appartiennent en fait à la catégorie " information politique et générale "; d'autre part, des articles de vulgarisation scientifique " classique ".

    SOMMAIRE 2.1.2 La notion de risque: un construit

    Il existe une littérature très riche sur les modalités de la divulgation des sciences, mais plus rares sont les études de cette divulgation dans une conjoncture de risque majeur pour l'humanité, ce que Philippe Roqueplo appelle une « crise environnementale grave » (Roqueplo, 1996). Nous entendons par là, une menace explicite à court ou moyen terme pesant sur la vie d'un grand nombre d'individus. Et pour cause, de telles situations sont, heureusement, peu fréquentes. En ce qui concerne le risque d'épidémie de maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ) en Grande-Bretagne, et si la possibilité d'une transmission des bovins aux humains se confirmait, l'incidence de l'infection (fatale) pourrait se situer entre 100 000 et un million de victimes(10). Il s'agit donc bien d'un risque majeur.

    Toutefois, de nombreux risques de nature écologique (effet de serre, déforestation, pollution de l'eau douce...) représentent des menaces de catastrophes encore plus graves d'un point de vue quantitatif (nombre de victimes potentielles), sans que l'on assiste à l'hystérie collective qui a marqué la dernière semaine de mars 1996 en Europe. On doit donc considérer que tout risque est construit. Autrement dit, il n'existe pas entre les réactions des divers acteurs sociaux en présence et la gravité intrinsèque de la menace une quelconque loi de proportionnalité ni même forcément une corrélation directe. Car cette gravité n'est pas donnée, elle est construite, par le biais de discours intervenant sur l'imaginaire. Comme l'écrit Bernard Schiele (1984, p.80) , « l'imaginaire préside à toute appréhension du donné » car « l'homme est plongé dans l'univers du sens » et non pas dans celui des faits.

    SOMMAIRE 2.1.3 La genèse de l'information

    2.1.3.1 Des actes de communication


    Il est instructif à cet égard de s'interroger sur la nature du fait déclencheur de la crise. À première vue, il s'agit d'une découverte scientifique: la mise en évidence, par l'Unité de surveillance de la MCJ (que nous appellerons le groupe d'Edimbourg), d'une forme inconnue(11) de MCJ, qui laisse croire à l'apparition d'un nouveau facteur de risque. C'est du moins ce qu'affirme le rapport du SEAC dans ses deux communiqués (celui du 20 mars et celui du 24 mars 1996). Or, nous savons bien que le mot " découverte " est trompeur et recouvre en fait tout un processus de construction du sens par sélection et rapprochement de données empiriques éparpillées dans l'espace et le temps(12). En fait, comme nous allons le voir, les événements déclencheurs sont en fait des actes communicationnels: publication imminente des résultats de recherche du groupe d'Edimbourg dans The Lancet; communiqué écrit du SEAC; communiqué oral du ministre anglais (qui dérive en fait du précédent).

    Ainsi, ce n'est pas la découverte scientifique qui a retenu l'attention des auteurs des articles de type politique, mais plutôt l'annonce faite par le ministre anglais de la Santé de l'existence d'un risque pour la vie humaine. « Londres affirme que la maladie de la "vache folle" pourrait se transmettre à l'homme » , titrait Le Monde dans son édition du 22 mars 1996. Dans Le Point, à la question:« Pourquoi l'affaire éclate-t-elle vraiment aujourd'hui? » , le journaliste répond: « parce que [...] le ministre de la Santé Stephen Dorrell [...] a admis pour la première fois qu'une hypothèse terrifiante ne pouvait plus être exclue » (Dauvergne et Franck, 1996). Ce qui laisse immédiatement entendre que l'hypothèse existait depuis un certain temps, qu'elle était connue des médias, et que le refus du gouvernement anglais de l'admettre avait préparé le terrain pour un scandale.

    Nous aurions tendance à nuancer ce qu'affirme (Roqueplo, 1996) quand il dit que « la déflagration [...] résulte de la formidable menace contenue dans le rapprochement que [d]es chercheurs viennent de faire... » , en avançant qu'une bonne part de l'excitation des médias a pu provenir du potentiel de scandale de l'information. L'Express parle ainsi d'« une étude que Londres a voulu garder confidentielle le plus longtemps possible » . Par ailleurs, il est permis de croire que le statut du locuteur (membre du gouvernement) a également joué un rôle déterminant dans l'importance accordée à l'événement -- rappelons qu'il a fait la « Une » des journaux pendant plusieurs semaines.

    SOMMAIRE 2.1.3.2 Des actes d'incommunication

    Parallèlement à l'acte de communication positive du gouvernement britannique, des actes d'incommunication ont éveillé le soupçon chez les médias français en particulier. En premier lieu, l'annulation subite des communications de chercheurs du groupe d'Edimbourg au colloque sur les prions qui allait se tenir le 19 mars à Paris. Ensuite, le mutisme du ministre français de la Santé:

    « on aimerait bien entendre l'avis des autorités sanitaires... Comment se fait-il que le ministre de la Santé n'ait pas cru bon de s'exprimer depuis le début de la grande panique... ? » (Lalaurie et Petty, 1996, pp.18-21)

    Plus subtilement, on constate que c'est la compétence scientifique et surtout disciplinaire du locuteur qui est contestée, puisque dans le même article on se plaint que « le citoyen français [ait dû] écouter [...] les propos généralistes du seul ministre de l'Agriculture » (Lalaurie et Petty, 1996, pp.18-21).

    Les articles de vulgarisation insistent pour leur part sur la " rétention d'informations " pratiquée par les chercheurs britanniques à l'encontre de leurs homologues européens. Ainsi, Le Monde avance que:
    « l'incertitude [...] règne dans la communauté scientifique à cause de la rétention d'informations par les experts britanniques » (Nau, 1996)
    Cette idée s'est retrouvée dans les titres d'autres journaux: « Les Anglais ne nous disent rien » (Lalaurie, 1996); « Vache folle: un trop long silence » (17), « Les experts français indignés par les silences britanniques » (Lalaurie, 1996).Plus insidieusement, Science & Vie se demande: « Que se passait-il de si grave, qui nécessitât le secret, tenu jusqu'à la publication de l'article du Lancet le 6 avril ? » (Moinet, 1996)

    Dorothy Nelkin (1987, pp. 47-61) a bien montré que les journalistes aiment souligner les controverses entre chercheurs. Étudiant la façon dont les journalistes rapportent les risques technoscientifiques, elle souligne la difficulté de cette tâche, mais remarque que, « attirés par les accidents catastrophiques, les journalistes mettent l'accent sur les conflits d'intérêts, les données qu'on se dispute, et les jugements contradictoires » (Nelkin, 1987, p. 48)(13), Libération fait ainsi grand cas de l'épopée intellectuelle de « Stanley "Prion" Prusiner, l'entêté » , avec en surtitre: « L'inventeur du concept et du mot prion a-t-il eu raison contre tous ? » .

    Nelkin ajoute toutefois que les médias reflètent la confusion des scientifiques:

    « les désaccords scientifiques... contribuent à la confusion [dans les médias] » (13)
    Or, il est intéressant de constater que, dans le cas qui nous intéresse, ce n'est pas ce qui s'est produit. D'une manière générale, la presse a traité la question à l'unisson, au point que les titres se resssemblent singulièrement (L'Express: « Ce qu'il faut savoir sur le prion » / Le Point: « Vache folle: ce qu'il faut savoir » ). A l'intérieur même des colonnes des journaux, on peut constater un effort de synthèse, qui se traduit par exemple par l'abandon de la forme rédigée traditionnelle au profit de la présentation « questions-réponses » , qui rappelle les frequently asked questions que l'on trouve sur Internet. Dans notre corpus, Science & Vie, Le Point et Libération ont opté pour ce procédé (L'Express n'y ayant recours qu'en encadré). On constate donc que la presse dans son ensemble manifeste un souci de limpidité et d'unité qui compense en quelque sorte (ou prétend compenser) l'incertitude des scientifiques.

    Cependant, cette présentation des articles sous forme de réponses à des questions, contraste avec le peu de réponses que les « experts » peuvent effectivement fournir. Ainsi, dans leur communiqué du 24 mars, les membres du SEAC commencent par énumérer l'ampleur de leur ignorance:

    - ils ignorent la force (magnitude) de la « barrière des espèces » entre le boeuf et l'être humain;

    - ils ne peuvent dire exactement quels morceaux du boeuf sont dangereux;

    - ils ne savent pas à partir de quand un animal en phase d'incubation devient dangereux pour la consommation;

    - ils ignorent s'il existe une « dose » infectieuse minimale.

    SOMMAIRE 2.1.4 Le rôle des vulgarisateurs

    Peut-on voir néanmoins dans le travail des vulgarisateurs scientifiques une volonté de rassurer le public en lui transférant des « savoirs » ? Nous nous permettons d'en douter. Avant même d'en venir au cas qui nous occupe, nous pouvons, avec (Roqueplo, 1974), mettre en doute le bien fondé de cette démarche: car savoir, c'est d'abord se trouver en position de vérifier ce que l'on sait par la pratique. En y regardant donc de plus près, de façon assez perverse, cette présentation de l'information sous la forme de questions-réponses souligne au contraire les lacunes dans le savoir des spécialistes sur le sujet. Prenons le cas du Point: « N'y a-t-il pas de test permettant de dépister les animaux contaminés ? -- Aucun. » ou encore « Y a-t-il transmission possible de l'ESB de la vache à l'homme ? -- C'est toute la question. » . Dans le même ordre d'idées, les articles de vulgarisation sur les maladies à prions insistent sur les aspects évoquant l'étrangeté, le dépaysement. On est en plein scénario de film d'épouvante, tel La chose d'un autre monde ou Hidden.

    Il est d'ailleurs significatif que le risque « réel » (c'est-à-dire, en fait, la maladie humaine de Creutzfeldt-Jakob ou MCJ), et sa cause objective supposée (le prion) soient éclipsés par la maladie animale et cette expression fantastique, cet oxymoron qui frappe l'imagination: vache folle. À titre de comparaison, il en a été tout autrement dans le cas du SIDA et du VIH, où les sigles médicaux se sont socialisés tel quel. Le parallèle a pourtant été fait par Michael Greger dans Newsweek: « Maladie de la vache folle: bien plus grave que le SIDA. » (Greger, 1996) Cet article est particulièrement intéressant au chapitre de l'intention vulgarisatrice. Il est en effet présenté sous la forme d'un article universitaire. Comment obtient-il cet effet ? Par la citation appuyée des références. Cet article compte soixante-sept notes de bas de page pour deux pages seulement! Autant parler de caricature. Mais elle vient renforcer efficacement le style sensationnaliste de l'article. Qu'on en juge plutôt par l'attaque (lead) de l'article:

    « Only three children died. Granted, they convulsed to death in a pool of bloody diarrhea, but all in all the Jack-in-the-Box E. coli is a pretty wimpy pathogen. [...] Let's suppose there was something in our food supply that wasn't affected by cooking or antibiotics. Something new and undetectable, perhaps. Some ultimate pathogen, practically indestructible, evading the immune system and maybe causing some invariably fatal neurodegenerative disease. Science fiction? Well, guess what... » (Greger, 1996, pp. 58-59)
    Il faut toutefois noter que l'article étant destiné au lecteur nord-américain, cet excès de sensationnalisme s'efforce peut-être de compenser la distance géographique du risque, en vertu de la loi bien connue du " mort kilométrique ". D'ailleurs, l'auteur en arrive rapidement à poser la question: «  But what about the United States?» et à y donner cette réponse: « The exact same thing could happen over here as happened in Britain».

    Certes, on peut voir dans la mise en spectacle du problème scientifique un passage obligé pour amener le public à s'intéresser à une réalité aussi abstraite, aussi lointaine bien qu'elle concerne le corps, que celle des protéines, des enzymes et des acides nucléiques. Cela irait dans le sens de l'un des enjeux de la vulgarisation scientifique selon Bernard Schiele (1983):

    « Si du strict point de vue de l'apprentissage d'un savoir scientifique la vulgarisation faillit, elle contribue néanmoins fortement à sa socialisation. Il est utile de dissocier son influence didactique [...] de l'importance relative du fait social qu'elle contribue à créer, puis à enraciner par la persistance des modèles qu'elle génère dans la conscience collective. » (Schiele, 1983. p. 165)
    On peut d'ailleurs se demander si la socialisation de l'hypothèse théorique de Stanley Prusiner n'entre pas dans la stratégie de persuasion que se doivent de mettre en oeuvre, vis-à-vis de leurs collègues, des chercheurs qui contestent le paradigme dominant. Cela expliquerait d'ailleurs pourquoi Prusiner a publié lui-même un article de vulgarisation sur sa théorie dans Scientific American en 1995 (Prusiner. 1995.).

    Si un tel intérêt était difficile à susciter chez le lecteur entre 1992 et 1996(13), c'est sans doute que le problème, de nature vétérinaire, ne concernait pas le corps humain d'assez près. En ce sens, Roqueplo n'a pas tort d'insister sur l'importance symbolique du « rapprochement » avec l'être humain (cf. ci-haut). Comme le rappelle Jurdant (1973), la vulgarisation médicale est celle qui attire le plus large public, car
    « la médecine met en jeu une distance minimum entre l'objet de connaissance qu'est le corps et le sujet connaissant dont ce corps semble être le support immédiat. » (Jurdant, 1973. p. 104)
    SOMMAIRE 2.1.5 La part de responsabilité des médias

    Revenons à notre question initiale: la presse est-elle responsable de la " psychose " des consommateurs européens ? Dans l'éditorial du Point Claude Imbert -- politiquement proche du gouvernement de l'époque -- semble partager en partie ce point de vue... pour accabler la presse audiovisuelle:

    « la médiatisation répand dans le village planétaire des informations ponctuelles qui deviennent, sous la loupe grossissante des caméras, des généralisations abusives. Lorsque -- c'est ici le cas -- la certitude scientifique est encore impossible, lorsque les pouvoirs, en l'occurrence britanniques, vasouillent, l'alarme se collectivise dans un tourbillon hystérique. Psychose! » (Imbert, 1996).(15),
    En revanche, Serge July (directeur de Libération(16), journal politiquement proche de l'opposition socialiste) se défausse sur les pouvoirs politiques et entreprend de légitimer l'action des médias:

    « Qui est responsable de la psychose de la vache folle ? Il ne faut surtout pas répondre le gouvernement britannique, ou le ministère de l'Agriculture français... Il faut désigner le bouc émissaire traditionnel, celui qui sert... dès que l'opinion publique se pose des questions: les médias. [...] À croire que les gouvernements seraient dispensés d'informer. C'est pourtant parce qu'il sont défaillants que nous devons publier, jour après jour, le véritable dossier de la vache folle. »
    Ce faisant, le directeur du journal admet implicitement que les journalistes ont pu, dans une certaine mesure, instrumentaliser la vulgarisation pour construire le sens (c'est-à-dire la gravité) de la situation dans l'imaginaire de leurs lecteurs. Dans le climat des " affaires " (corruption et malversations diverses de la classe politique) qui règne actuellement en Europe, et qui oppose souvent médias et élus politiques, on ne peut exclure que la presse ait saisi là l'occasion d'une sorte de règlement de comptes(17).

    SOMMAIRE2.2 Le choc de deux cultures

    2.2.1 La situation paradoxale des scientifiques


    Les journalistes n'ont pas été les seuls acteurs de la divulgation, puisqu'à travers les deux communiqués du SEAC, ce sont des scientifiques de premier plan (Pattison, Collinge, Will...) qui ont fourni la base de l'information initiale. Le premier de ces textes est daté du 20 mars; c'est celui qui a incité le gouvernement à s'exprimer publiquement. La différence essentielle entre ce document et le second communiqué, daté du 24 mars, c'est que le premier constitue une initiative du SEAC, alors que l'autre répond à une demande du gouvernement.

    Tandis que le premier affirme simplement l'existence d'un risque justifiant des mesures immédiates ("This is a cause for great concern"), le second fait suite à une demande d'expertise de la part des pouvoirs politiques: " évaluer les risques " (risk assessment). Or, c'est peut-être là que se situe la principale source de confusion, car cela ne constitue ni plus ni moins qu'une pression à l'inférence, caractéristique certes de la pensée naturelle (la formation et l'ancrage de représentations) dont relève les politiques, mais totalement contradictoire avec le fonctionnement de la pensée scientifique, comme nous l'avons souligné plus haut. D'un côté, la pensée naturelle est marquée par " le primat de la conclusion " (Moscovici, 1976), de l'autre, la pensée scientifique ignore presque la conclusion, ne connaissant qu'un processus jamais achevé de confrontation de ses prémisses avec les résultats expérimentaux. Comme le souligne (Roqueplo, 1996).

    Sous la pression de l'événement, les chercheurs se voient imposer le tempo d'un agenda politico-médiatique qui viole le leur. [...] En cas d'urgence, cela signifie réponse urgente; d'où, pour les scientifiques, l'impossibilité de la subordonner aux résultats de la recherche à entreprendre.
    Les scientifiques se retrouvent donc pris dans un paradoxe qui n'est pas loin de ressembler à ce que Watzlawick (1972) appelle une " double contrainte ": s'ils ne communiquent pas, on les accuse d'affoler le peuple; s'ils s'obligent à le faire, ils trahissent la méthode scientifique. "The Committee is aware that the public want to be reassured", reconnaît le SEAC, qui, toutefois, se protège en avertissant qu'il a tiré ses conclusions " on the basis of the available quantitative data, [...]on expert opinion and on its own collective judgement". Finalement, le SEAC insiste sur le fait qu'" il n'est pas en mesure de confirmer s'il y a oui ou non un lien de cause à effet entre l'ESB et la maladie humaine "(18).

    Le résultat est critiqué d'une manière cinglante par la presse, qui voit " des scientifiques patauger dans leurs explications "(19). Des chercheurs reprennent même à leur compte l'idée selon laquelle la panique aurait été déclenchée par l'embargo sur l'information que les Britanniques ont maintenu jusqu'à la parution du Lancet. Dans un éditorial intitulé « Les leçons de l'ESB sur la confiance du public » (Dauvergne et Franck, 1996),, la revue primaire Nature reconnaît que « [the fact] that the evidence for this association was not made available for scrutiny "maximised the scope for public alarm» ... mais défend le milieu scientifique en rappelant que « without more epidemiological evidence, more research on species barriers, or a much better understanding of mechanisms &3187;, le risque ne peut être quantifié.

    SOMMAIRE2.2.2 Deux discours complémentaires

    Pour finir, nous pouvons nous interroger sur la complémentarité entre les communiqués scientifiques, et les articles de vulgarisation. Dans les deux cas, l'information est largement dépouillée de son contexte scientifique. La seule mise en contexte dans le communiqué du 24 mars consiste en une énumération des cautions dont le SEAC dispose de par le renom des experts qu'il a consultés:

    [The SEAC] was assisted in these discussions by three leading experts... with the assistance of an expert from the Medicines Control Agency...
    Ainsi, le comité affirme que la gélatine produite à base de viande bovine est inoffensive, mais sans expliquer les conditions de fabrication correspondantes et la corrélation que l'on peut faire avec des expériences de chauffage ayant inactivé le prion. Ainsi, le public, composé de citoyens-consommateurs-lecteurs-spectateurs, est confronté à une alternative qui lui laisse peu de choix: c'est à prendre ou à laisser. Il est donc peu étonnant que les médias se sentent en devoir de prendre en charge cette carence d'explications, quitte à élaborer un réseau de significations très différent du discours sicentifique.

    SOMMAIREConclusion

    Par son ampleur et la multiplicité de ses dimensions, le phénomène de la " vache folle " mériterait un travail de recherche beaucoup plus approfondi. Un corpus d'analyse incontestablement trop rudimentaire confère à notre étude un caractère essentiellement exploratoire(20). Par ailleurs, la césure proposée entre aspects culturels et communicationnels peut sembler quelque peu artificielle, tant les liens sont étroits entre les deux.

    Néanmoins, nous sommes en mesure de dégager plusieurs observations. Tout d'abord, nous avons vu que l'état de confusion -- caractéristique d'une situation de crise -- dans laquelle s'est retrouvée la population européenne, principalement au Royaume-Uni et en France, était imputable à la désorganisation des représentations sociales afférentes à l'alimentation, à l'agriculture et à la science. La communauté scientifique a d'ailleurs été plongée, elle aussi, dans le désarroi résultant de la prise en défaut de paradigmes.

    Par ailleurs, nous avons vu que les ressorts de la crise sont largement de nature communicationnelle. La " formidable menace " est essentiellement une construction journalistique; les " événements " sont en fait des annonces, des silences ou des refus de communiquer; enfin, les tensions entre les diverses catégories d'intervenants résultent souvent de leurs conceptions divergentes de la communication et de l'information.

    En fait, l'analyse de plusieurs unités d'information textuelle nous a permis de montrer que les médias ont fortement contribué, sans en être -- loin s'en faut -- les seuls responsables, à un mouvement de panique qui, d'ailleurs, a été plus largement commenté qu'effectivement observé. L'un des rares indicateurs objectifs en est l'effondrement des prix de la viande bovine, accompagné d'une baisse très significative en Grande-Bretagne et en France de la consommation de boeuf, voire la confirmation d'une tendance à la mutation des pratiques alimentaires au profit du végétarisme. À ce titre, on peut considérer que la vulgarisation et, plus généralement, la couverture journalistique de l'ESB a peut-être contribué à la transformation des représentations sociales liées à la viande, déjà entamée par la mise à l'index du cholestérol(21).

    L'autre signe manifeste de la violence de cette crise est l'exigence d'un massacre d'au moins quatre millions de têtes de bétail par la Commission de Bruxelles. Ainsi, tout se passe comme si la dimension la plus inacceptable, c'est-à-dire la facette politique de cette catastophe, exigeait, pour être apaisée, la désignation d'un bouc émissaire et son sacrifice (Girard, 1981). Nous ne sommes plus vraiment dans l'univers scientifique, mais dans celui du sens Et cette irruption du rituel n'est pas le moindre des indices qui font de la maladie de la vache folle, une "maladie" avant tout culturelle et communicationnelle.



    SOMMAIRERéférences
    Chanlat, Alain. 1996. « Les vaches folles et la folie des hommes » , L'Agora, vol. 3, n° 8, juin 1996, pp. 7-8.

    Dauvergne Alain et Madeleine Franck. 1996, « Vache folle: ce qu'il faut savoir » , Le Point, le 30 mars, pp. 60-66.


    Greger Michael. 1996. « Mad Cow Disease » "Much More Serious Than AIDS" Newsweek, le 8 avril 1996, pp. 58-59.

    Girard, René. 1981. La violence et le sacré, Paris: Grasset.

    Ramonet, Ignacio. 1996. Le Monde diplomatique, éditorial, de mai, p.6.

    Imbert, Claude. 1996. Le Point daté du 30 mars.

    July, Serge. 1996. « En suivant le boeuf » , Libération, éditorial du 13 avril, p.3.

    Jurdant, Baudouin. 1973. Les problèmes théoriques de la vulgarisation scientifique, Strasbourg: Université Louis Pasteur.

    Kuhn, T.S.. 1962. The Structure of Scientific Revolutions, The University of Chicago Press.

    Kuhn, T.S.. 1983. The Structure of Scientific Revolutions, édition française.

    Lalaurie Guillaume et François Petty. 1996, « Faut-il avoir peur des vaches folles ? » , L'Express, le 28 mars, pp. 18-21.

    Moinet, Marie-Laure. « Vaches folles: l'intox » , Science & Vie, mai 1996, pp. 98-108.

    Nau, Jean-Yves. 1996. « La maladie s'est transmise au chat » , Le Monde, 27 mars.

    Nelkin, Dorothy. 1987. Selling Science: How the Press Covers Science and Technology, New York: W. H. Freeman and Co.

    Roqueplo, Philippe. 1974. Le partage du savoir, Paris: Seuil.

    Roqueplo, Philippe. 1996. « Eviter l'état d'urgence » , Le Monde diplomatique, mai 1996.

    Schiele, Bernard. 1983. « Enjeux cachés de la vulgarisation scientifique » , Communication-Information, vol. V, n°2-3.

    Schiele, Bernard. 1984. « Note pour une analyse de la notion de coupure épistémologique » , Communication-Information, vol. VI, n°2-3.

    Prusiner, Stanley B. 1995. « The Prion Diseases » , Scientific American, janvier, vol. 272, n°1, pp. 48-57.

    Moscovici, Serge. 1961-1976. La représentation sociale, Paris.

    Watzlawick, Paul. 1972. Une logique de la communication, Paris: Seuil.





    SOMMAIRENotes

    1.La maladie de Peter Hall fut décrite en détails par sa mère dans les médias anglais.

    2.Pour des données détaillées sur les retombées économiques de la maladie de la vache folle, voir le chapitre consacré à ce sujet dans le dossier de Stéphane Petitjean, La crise de la vache folle. Dossier de l'environnement no. 13, INRA (France)

    3.Spongiform Encephalopathy Advisory Committee, aussi connu sous le nom de Groupe de Tyrrel; groupe d'experts britanniques dépendant du Ministère de l'Agriculture et fondé à la requête du gouvernement anglais en 1989.

    4. Expression forgée dans les années '60, désignant la difficulté de transmettre en laboratoire les encéphalopathies spongiformes d'un animal à un autre s'ils appartiennent à deux espèces différentes.

    5. Ce qui avait déjà donné lieu en France à une « affaire de l'hormone de croissance » similaire à celle du sang contaminé, mais traitée plus discrètement par les médias.

    6. Au moment de réviser cet article, nous apprenons que Stanley Prusiner est le lauréat 1997 du prix Nobel de médecine; sur le plan institutionnel au moins, la "victoire" de Prusiner est donc éclatante.

    7. Ils ont notamment publié ensemble Prion Diseases Of Humans And Animals, Ellis Horwood, 1992 (avec J. Powell and B. Anderton).

    8.Four à haute température utilisé comme stérilisateur.

    9. Equivalent de Protégez-vous au Québec. La note provenant de la Commission Européenne avait été publiée initialement dans le numéro de février 1991 du mensuel. Cité dans Jean Quatremer (avec Catherine Manssion), Vache folle: le consensus du silence, Libération, 8 juillet 1996.

    10. Si l'on transpose les taux observés dans le cheptel bovin.

    11. Il existe différentes "variantes" connues de la maladi ede Creutzfeldt-Jakob, qui se distinguent notamment par la disposition des lésions dans le cerveau et le profil épidémiologique des personnes atteintes.

    12. Ainsi, John Pattison, président du SEAC, « n'exclut pas que [les] dix cas [atypiques] aient été trouvés et identifiés simplement parce que «  depuis quelques années, [les chercheurs] les surveillaient de plus près «  (Le dossier scientifique, Libération, 2 avril 1996).

    13.« Attracted to catastrophic incidents, journalists emphasize competing interests, disputed data, and conflicting judgments » .

    14.« scientific disagreements... contribute to confusion » .

    15. Période qui a suivi le pic de l'épizootie bovine en Grande-Bretagne.

    16.Souligné par nous.

    17. Les journalistes français portent encore les " stigmates moraux " de l'affaire du suicide du Premier ministre Pierre Bérégovoy en 1993, dont une partie de la classe politique avait attribué la responsabilité à l'" acharnement " des journalistes, traités de " chiens " par le Président Mitterrand.

    18. « It is not in a position to confirm wether or not there is a causal link between BSE and the human disease. »

    19. Lessons from BSE for public confidence, Nature, 28 mars 1996. Source:

    20. Si l'on avait élargi notre corpus aux journaux télévisés, nous aurions pu, par exemple, prendre en compte l'efficacité communicationnelle de l'image du dirigeant politique en train de déguster un bon steak pour faire la «  preuve » de l'absence de risque.

    21. On a assiste, depuis le début de cette décennie, à une véritable «  chasse au cholestérol » , tant dans les médias que sur les étiquettes des produits alimentaires; or, les consommateurs savent que le cholestérol issu de l'alimentation provient surtout des graisses animales, donc notamment des viandes grasses.

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