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Quelle direction l'autoroute de
l'information prend-elle ?
Alors que les autoroutes de l'information
constituent l'un des thèmes les plus
médiatisés de ces derniers mois, un ouvrage
abordant avec sérieux et recul la question
était plus que jamais nécessaire. Voilà
qui est fait avec "Les autoroutes de l'information. Un
produit de la convergence" qui s'intéresse à
ces fameuses routes sous des aspects économiques,
politiques, sociaux et techniques. Cet ouvrage
représente avec un livre précédent
intitulé "De la télématique aux
autoroutes électroniques. Le grand projet reconduit"
(1) la concrétisation d'un programme
de recherche franco-québécois de quatre ans
sur la convergence des technologies de l'information.
Celui-ci a été réalisé à
partir des contributions de 77 conférenciers qui ont
participé du 29 septembre au 1er octobre 1994
à un symposium international sur la convergence des
techniques de communication à Montréal.
Les deux coordinateurs de l'ouvrage, Jean-Guy Lacroix et
Gaëtan Tremblay, professeurs à
l'Université du Québec à
Montréal, étaient également
organisateurs de la rencontre internationale.
Pour pallier la difficulté à transposer les
actes d'un colloque en livre, les interventions ont
été quelque peu remaniées et l'ordre
des présentations a été
légèrement modifié avec la mise en
relief des thèmes suivants : l'incidence des
politiques de communication et de la réglementation ;
les structures industrielles et les stratégies
d'acteurs ; l'effet de l'implantation des nouvelles
technologies de l'information et de la communication (NTIC)
sur l'organisation du travail et la formation de la main
d'oeuvre ; la formation des usages sociaux des NTIC.
Il en ressort un ouvrage fort intéressant, avec un
éventail de présentations diversifié
grâce à la présence simultanée de
chercheurs et d'acteurs, notamment politiques et
économiques, de différents pays. Avec un
regret à la lecture : l'absence de réel
dialogue, notamment entre chercheurs et acteurs. Ces deux
catégories d'intervenants prenaient la parole lors du
colloque mais leurs échanges n'ont pas
été retranscrits dans cet ouvrage. Une
occasion de rapprocher les univers académique et
professionnel a été ratée. C'est
dommage.
Premier enseignement à la lecture de cet ouvrage, les
autoroutes de l'information constituent désormais la
nouvelle frontière des États-Unis, moins
spectaculaire que la conquête de l'Ouest mais toute
aussi importante en termes économiques, moins
spectaculaire que la conquête de la Lune mais toute
aussi importante en termes symboliques.
Depuis le 11 janvier 1993, date du fameux discours du
vice-président des États-Unis, Al Gore, sur
les information superhighways, les Américains
sont invités à "plonger" dans la
société de l'information, à la fois par
les médias tels la chaîne d'informations CNN ou
le magazine "branché" "Wired", par les politiciens
regroupés derrière Al Gore côté
démocrate et Newt Gingrich leader de la Chambre des
représentants côté républicain,
par les intellectuels "à la page" tels Nicholas
Negroponte ou Alvin Toffler et par les chefs d'entreprise
comme Bill Gates. Or, derrière cette promesse de
l'avènement d'une nouvelle société, se
profile en fait l'ouverture d'un nouveau champ de bataille
dans le cadre de la guerre économique mondiale.
Le secteur audiovisuel étant le second secteur qui
exporte le plus aux États-Unis (après
l'aéronautique), dès lors, il est logique que
les autorités de Washington demandent l'adoption de
par le monde de cadres législatifs les moins
contraignants possibles. Peu nombreux seront sans doute les
lecteurs surpris par cette analyse. En revanche, dans le
cadre des relations commerciales des États-Unis avec
ses voisins, l'énoncé de la position des pays
d'Amérique Latine, notamment du Mexique,
étonnera peut-être plus le lecteur non
averti.
Au Mexique, depuis le début des années 90,
faire partie des réseaux internationaux de
télécommunications est devenu un objectif
politique prioritaire. Il est vrai que plus de 60% des
ressources audiovisuelles du tiers-monde y sont produites,
annonce Carmen Gomez Mont, professeur à
l'Université Ibéroaméricaine. Et
désormais, s'appuyant sur le dynamisme de la langue
espagnole aux États-Unis, les acteurs de
l'audiovisuel mexicain s'intéressent à une
diffusion de l'autre côté du Rio Grande.
À la suite des propos de Newt Gingrich sur
l'officialisation de l'anglais en tant que langue de son
pays, on peut se demander si l'attitude américaine ne
changerait pas en matière audiovisuelle en cas
d'offensive massive de programmes en espagnol.
La position canadienne est toute autre. Pour Robert
Armstrong, directeur du département "Politiques,
Planification, Recherche" de Téléfilm Canada,
le développement de nouvelles infrastructures va
avoir une influence considérable sur la
réglementation et sur le financement du secteur de
l'audiovisuel. En la matière, le gouvernement
canadien et le Conseil de la radiodiffusion et des
télécommunications canadiennes (le CRTC)
doivent avoir pour principal objectif de favoriser le
contenu canadien, un objectif confirmé par Jean
Guerette, responsable du secteur multimédia au
ministère du Patrimoine à Ottawa. Ce dernier
avance également deux autres objectifs pour le pays :
la création d'emplois grâce à
l'innovation et à l'investissement, ainsi que
l'accès universel à un coût
raisonnable.
Ce thème-clé de l'accès universel aux
autoroutes est traité sous différents angles.
Guiseppe Richeri, professeur à l'Institut
polytechnique de Milan, rappelle que les segments de la
population d'un statut socio-économique plus
élevé ont tendance à
sélectionner et à se procurer les informations
plus rapidement et en allant plus droit au but que les
segments correspondant à un niveau
socio-économique plus bas, de sorte que
l'écart entre les connaissances des uns et des autres
tend à s'accroître plutôt qu'à
diminuer. Le contexte social contribue largement à
ces inégalités : avoir une vie riche en
occasions d'échange, de rencontres et avoir une
démarche créative dans son travail sont autant
d'occasions de valoriser les informations reçues des
médias, ce qui favorise la collecte d'informations,
et ainsi de suite.
Gilles Willett, professeur à l'Université
Laval, reprend à son compte l'idée forte que
les technologies dites de communication apparaissent de plus
en plus comme "étant le moyen choisi, par
l'élite de chaque société pour assurer
sa propre survie, pour imposer un nouveau modèle
d'ordre social et pour maintenir son contrôle sur
celui-ci".
Fort intéressantes, ces analyses modèrent
quelque peu l'enthousiasme général autour des
autoroutes à venir mais gardons-nous de toute
généralisation hative. Des études sur
l'appropriation des technologies de communication par les
générations récentes - notamment sur
l'utilisation des micro-ordinateurs aux États-Unis et
sur le Minitel en France - ont mis en évidence un
fait nouveau : une moindre pregnance des variables à
caractère social.
Au Québec, lancé en 1990 par le
câblo-opérateur Vidéotron avec une
première gamme de services interactifs, le terminal
Vidéoway a été utilisé de prime
abord par des personnes qui n'avaient pas le profil habituel
des innovateurs. Ni la profession, ni le niveau
d'éducation, ni même l'âge ne se sont
imposés comme des variables discriminantes. Sans
doute faut-il lier ce phénomène au fait que la
technologie Vidéoway s'appuie sur un support, le
téléviseur, plus familier que l'ordinateur et
qu'elle n'impose pas de saut technologique conséquent
pour l'usager. Malgré les propos de Sylvie Lalande,
présidente du consortium UBI (universalité,
bidirectionnalité, interactivité), le
Vidéoway permet aujourd'hui une interactivité
fort limitée. De plus, son utilisation a
essentiellement un but consommatoire.
On sait que pour aboutir à une meilleure
égalité des chances, la formation
s'avère être primordiale. Claire
Bélisle, ingénieure au Centre national
français de la recherche scientifique (CNRS), estime
que "plus nos sociétés se structurent
économiquement autour de l'information, de
l'accès à l'information et de la
communication, plus ceux qui les maîtrisent prennent
de l'importance". D'ou l'importance de la formation et des
formateurs, bousculés par l'arrivée de
produits multimédias de formation, par une offre
diversifiée dans les modes d'accès aux savoirs
et à la connaissance, et par la création de
véritables industries du savoir. Acteur logique, le
monde académique semble handicapé par un
"certain nombre d'obstacles liés à la culture
académique, dont la rigidité institutionnelle
et la quasi-absence d'échanges sur le plan
pédagogique et disciplinaire entre collègues,
départements ou facultés".
La réaction défensive des enseignants peut se
comprendre quand ceux-ci entendent dans les discours des
promoteurs des nouvelles technologies qu'ils pourraient
être rapidement remplacés par des
matériels et des logiciels. Or, "former n'est pas
transférer des informations, contenus, connaissances
... apprendre n'est jamais un simple enregistrement plus ou
moins passif de données" ajoute fort à propos
Claire Bélisle.
Un autre débat important, celui des contenus, n'est
pas assez abordé dans l'ouvrage. À l'image de
l'expérience d'utilisation de la vidéo
à la carte dans un cadre académique, on
constate pourtant à la lecture des propos de Pierre
Bélanger et Denis Bachand, professeurs à
l'Université d'Ottawa, que l'effet de
curiosité pour la nouveauté technique diminue
dans le temps (phase connue sous le nom d'effet Hawthorne)
et que celui-ci doit être remplacé par une
richesse en matière de contenus.
Clément Bourassa, directeur du département
télécommunication à Télé
Québec, précise de son côté que
le succès de l'autoroute de l'information ne
dépend pas de découvertes technologiques. Le
succès passera par la qualité des contenus
offerts, une structure de coûts permettant des prix
abordables et une "convivialité exceptionnelle de
tous les outils mis à la disposition des
consommateurs". En France, un rapport récent - le
rapport Breton - indiquait que pour la quasi-totalité
des téléservices - la diffusion d'images
vidéo de bonne définition mise à part -
les infrastructures actuelles sont largement suffisantes.
Néanmoins, une fois de plus, l'accent semble
être mis, à la fois dans les discours, dans les
politiques et dans ce livre, avant tout sur les
réseaux et les terminaux plutôt que sur ce que
nous voulons véhiculer à travers ceux-ci.
Faut-il y voir une plus grande difficulté à
aborder les questions liées aux contenus
multimédiatiques ? Faut-il y voir une attitude
idéologique libérale ? Ainsi, la question des
contenus n'apparaît aucunement parmi les centres
d'intérêt de l'organisme de régulation
américain, la Federal Communications Commission
(FCC). Le débat porte plutôt sur les
mérites de la concurrence pour le consommateur.
L'ouverture d'une guerre entre opérateurs de
télécommunications ("les telcos") et
câblodistributeurs ("les cablos") va t-elle augmenter
encore le choix des (consommateurs) Américains ?
Dernière idée forte, la réalité
virtuelle et le cyberespace, dans lesquels nous plonge
Gilles Willett. "Ce serait une erreur de penser que le
cyberespace n'est que le prolongement ou l'amplification de
l'espace télécommunicationnel" annonce-t-il.
"Alors que (ce dernier) a profondément changé
notre rapport humain à l'espace, au temps et à
la durée, le cyberespace modifie non seulement ce
rapport mais aussi celui que nous avons avec
nous-mêmes, avec les différents
éléments de notre questionnement et avec les
autres personnes".
Que penser ? Philippe Quéau, directeur de la division
Information à l'UNESCO, estime dans un autre ouvrage
(2) que les mondes virtuels peuvent nous
aider à objectiver symboliquement les points de vue
ainsi que leurs divergences et nous donnent un moyen
intuitif de nous "metttre à la place de l'autre" non
seulement métaphoriquement mais aussi
"réellement". À moins que nous nous dirigions
vers "une involution comportementale négative qui
mène l'espèce vers une fixité
pathologique : l'avènement d'un homme assis ou pis,
d'un homme couché", selon les termes de l'urbaniste
Paul Virilio (3).
En revenant à la lecture de l'ouvrage
coordonné par Jean-Guy Lacroix et Gaëtan
Tremblay, on peut s'étonner et regretter la
quasi-absence de l'Internet dans ce livre, alors qu'il
s'agit pour le moment du seul exemple d'autoroute de
l'information vraiment interactive largement utilisée
à l'échelle internationale. On regrettera
aussi l'absence de réflexion sur le secteur des
logiciels malgré leur rôle essentiel dans le
secteur du multimédia. Ce n'est pas un hasard si
aujourd'hui Microsoft est plus puissant
financièrement qu'IBM et si le logiciel peut
être désormais considéré comme de
"l'or gris".
Enfin, concluons avec Gaëtan Tremblay qui rappelle fort
à propos plusieurs données qui devraient nous
permettre d'analyser les événements à
venir d'un autre oeil. "La question des autoroutes de
l'information reste ouverte. Des choix importants restent
à faire aux niveaux politique, économique,
culturel et social. Les idéologies fournissent des
réponses toutes faites qui doivent être remises
en cause, que ce soit l'idéologie de
l'interventionnisme à tout crin, mais aussi on
l'oublie trop souvent, l'idéologie du libre
marché".

Références
1- LACROIX, Jean-Guy,
MIÈGE, Bernard et TREMBLAY, Gaëtan (sous la
direction de), De la télématique aux
autoroutes électroniques. Le grand projet
reconduit, Sainte-Foy, éditions des Presses de
l'Université du Québec, Grenoble,
éditions des Presses de l'Université de
Grenoble, 1994, 265 pages.
2- QUÉAU, Philippe,
"La puissance du virtuel", dans Les métaphores du
virtuel, Paris, Ministère de la Culture et de la
Communication, 1992, pages 15 à 27.
3- VIRILIO, Paul,
L'inertie polaire, Paris, éditions Christian
Bourgois, 1990, 168 pages.

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