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Il est devenu banal de signaler l'omniprésence de
l'image dans le monde contemporain. Souvent jugée
tapageuse, ou pire, pernicieuse, l'image s'impose volontiers
au regard mais demeure néanmoins obscure au niveau de
son fonctionnement, ou encore de ses significations
profondes : il semble que si l'image s'offre à tous,
elle ne se dévoile pleinement qu'à un regard
averti, celui de l'esthète par exemple. Pourtant,
l'omniprésence même de l'image exhorte à
une meilleure connaissance de son rôle social et de
ses mécanismes énonciatifs, hors du champ
spécialisé des arts visuels et dans la sphète
élargie de la sociologie et de la communication.
C'est à pareil travail d'éducation des regards
que se livrent Gunther Kress et Theo van Leeuwen dans leur
ambitieux ouvrage Reading Images; The Grammar of Visual
Design .
L'attention des auteurs se porte pour l'essentiel sur
l'image fixe, sous ses multiples formes (peinture,
graphisme, photographie, etc.) : l'objectif est de mettre
à jour les règles d'usage de l'expression visuelle
occidentale, non pas qu'au niveau formel, esthétique,
mais plus encore au niveau sémantique. Kress et van
Leeuwen se proposent ainsi de dresser un inventaire des
«structures compositionnelles majeures» de l'image
-- c'est-à-dire celles qui se sont
«établies comme conventions au fil de l'histoire
des sémiotiques visuelles» --, et d'expliquer
comment les producteurs d'images utilisent les divers
éléments de ces structures compositionnelles
pour produire du sens.
Dans cette optique, le terme «grammaire» renvoit
moins à un vade-mecum descriptif qu'aux «modèles
d'expérience» (patterns of experience, un terme
emprunté au linguiste M. A. K. Halliday) implicites
dans une grammaire, aux façons dont celle-ci
participe à l'élaboration de schèmes mentaux
et comportementaux. Cette réflexion s'inscrit dans la
suite des «sémiotiques sociales»
élaborées dans un ouvrage antérieur
co-écrit par Kress (HODGE, Robert et KRESS, Gunther,
Social Semiotics , Ithaca : Cornell University Press,
1988). La sémiotique sociale envisage la dimension
sociale des systèmes sémiotiques comme une
donnée intrinsèque de leur nature et de leur fonction
: décrire un langage implique donc
simultanément la description des usages sociaux
auxquels se prête ce langage.
Étant donné ce parti pris et les
spécialités des auteurs (Kress est professeur
d'anglais et d'éducation à Londres, où
van Leeuwen enseigne de son côté en
communication), le jargon disciplinaire qu'on trouve dans
Reading Images relève autant de la linguistique que de
l'esthétique, et là gît sûrement
le principal écueil de lecture. Comme le lectorat de
cet ouvrage risque fort de provenir d'horizons multiples
(communication, sociologie, anthropologie, etc.), un bref
glossaire aurait été bienvenu (heureusement,
des descriptions récapitulatives [«Realizations
»] de fin de chapitre atténuent partiellement ce
problème de vocabulaire).
Les auteurs abordent la communication visuelle par le biais
de ses métafonctions : la métafonction
correspond aux dimensions relationnelle et
référentielle, proprement sociales, d'un mode
sémiotique (qu'il s'agisse de la langue, de l'image,
du son, etc.). Ce concept, emprunté à M. A. K.
Halliday, reconnaît dans chaque sémiotique des
métafonctions «idéationnelle» et
«interpersonnelle», auxquelles s'ajoutent une
métafonction «textuelle». À la
métafonction idéationnelle correspondent les
relations entre êtres et / ou objets dans «un
monde hors du système de représentation [par lequel
ceux-ci sont figurés]» («That world may of
course be, and most frequently is, the world of other
semiotic systems», p. 40). Ces relations prennent la
forme de processus d'interactions (représentations
narratives , où des personnages agissent ou
interagissent), ou de processus classificatoires
(représentations conceptuelles, axées sur les
attributs physiques des personnages, par exemple).
La métafonction interpersonnelle comprend les
relations sociales projetées par l'image entre le
producteur, l'observateur (the viewer ) et l'objet /
être représenté; on peut y distinguer
les processus interactifs d'interpellation et de monstration
(modèle «transactionnel», fréquent dans
l'image publicitaire), ainsi que les modalités (ou
«modèles de réalité» que
représente l'image pour chaque pôle de la
communication, soit le "réalisme" relatif de la
représentation, tel qu'interprété
socialement). La métafonction textuelle intervient
quant à elle au niveau de la configuration globale
des signes en textes, « [...] complexes of signs which
cohere both internally and with the context in and for which
they were produced» (p. 41): c'est ici que s'agencent
dans une composition les divers éléments
distincts mis à contribution, qu'ils soient visuels,
langagiers, sonores, etc., au sein d'une synthèse englobante
(le «texte») où le tout est plus que la
somme de ses parties. En ce sens, une page de quotidien, un
magazine illustré ou un livre pour enfants, par
exemple, constituent tous des «textes» visuels,
correspondant chacun à un contexte d'émission
et de réception particulier.
Kress et van Leeuwen parviennent à articuler
intelligiblement ces concepts : des tableaux
schématiques résument la matière
traitée et permettent une meilleure
compréhension de chaque sous-ensemble
théorique. Toutefois, s'il est aisé de saisir,
sinon d'appliquer, les différentes grilles
conceptuelles correspondant aux trois métafonctions,
l'imbrication globale de ces divers paliers laisse davantage
à désirer. Plutôt que de conclure sur un
survol récapitulatif, qui aurait permis une meilleure
articulation de l'ensemble de cette trousse théorique
élaborée, les auteurs ont choisi de se livrer
à une réflexion, nettement moins substantielle
et aboutie que celle qui la précède, sur la
matérialité de l'image et sur l'image
tridimensionnelle.
Cette réflexion tardive témoigne d'un dilemme
pas entièrement résolu par les auteurs : se refusant
à élaborer une «théorie
générale» de l'image, Kress et van
Leeuwen prônent pourtant que la latitude de leur
approche met en relief les «connexions»
généralement occultées dans l'analyse
d'objets «limités et hautement
spécialisés» (ceux, notamment, des
études en histoire de l'art). Voilà une
réduction bien cavalière des études en
esthétique, lesquelles ne se détournent pas
toutes des réalités sociales, loin de
là; de plus, les auteurs de Reading Images ne
précisent guère en quoi d'autres objets visuels,
issus de la publicité ou de la culture de masse par
exemple, seraient moins «limités et hautement
spécialisés» : malgré un caractère
plus accessible, ce type d'image exige aussi une finesse
d'interprétation non négligeable, pour
éviter de tomber dans l'évidence ou la
fabulation. La lourdeur terminologique de l'approche
présentée dans Reading Images témoigne
d'ailleurs de cette exigence descriptive : à vouloir
tenir compte d'un trop grand nombre de variables, Kress et
van Leeuwen en viennent à forger une nouvelle langue
de bois guère plus maniable ou accessible que celle qu'ils
semblent implicitement déplorer chez les historiens
d'art.
L'inventaire annoncé des «structures
compositionnelles majeures» de l'image apparaît
pour sa part, au mieux, partiel autant que partial :
certains aspects formels passés sous silence
revêtent une importance qui n'est pas
négligeable, même dans le cadre d'une analyse
"socio-sémiotique''. On peut s'étonner que les
auteurs ne consacrent aucune attention soutenue au caractère
expressif de la typographie ou de la calligraphie, par
exemple, où le textuel et le visuel jouent de concert
en vue d'un effet complexe sur l'observateur. Plus
regrettable encore, même silence sur le ratio de
l'image, qui pourtant crée une dynamique particulière
entre les axes horizontal et vertical et constitue une
donnée essentielle de la surface visuelle.
Comme méthode d'éducation
générale à l'image, l'approche de Kress
et de van Leeuwen n'en demeure pas moins pertinente. Elle a
la grande vertu de démontrer clairement -- sans
toutefois aspirer à l'exhaustivité -- les
liens entre images et contexte social, tels qu'inscrits
à même la communication visuelle, que ce soit
par la position d'un personnage dans une image ou la
direction de son regard, susceptibles de révèler les
intentions (parfois inavouées ou
insoupçonnées) du producteur de cette image,
ou encore par la configuration d'un «texte»
visuel, dont la composition même apporte des
«clefs» à sa compréhension et
à son discours implicite.
Les auteurs perçoivent la communication visuelle
comme un domaine réservé de moins en moins aux
seuls spécialistes : la multiplication de travaux
descriptifs qui s'en réclament entraînera
à leur avis un enseignement plus normatif, dans le
souci de cataloguer les règles émergentes de ce type
de communication. Kress et van Leeuwen demeurent conscients
que leur ouvrage peut s'inscrire dans cette tendance, mais
leur grille théorique, par ses béances
mêmes, convie à une observation accrue,
plutôt qu'à un épinglage classificatoire
définitif. Et bien que la sémiotique sociale
dont ils se réclament trouve initialement son point
d'ancrage dans la linguistique, la reconnaissance des
spécificités de l'expression visuelle
évite aux deux chercheurs d'étouffer l'image
sous les mots, comme il advient hélas trop
souvent.
Pour ces qualités -- auxquelles s'ajoute encore la
bibliographie éclectique en fin de volume et
l'analyse de certains schémas de la communication
bien connus (Shannon et Weaver, Watson et Hill, etc.) --
Reading Images constitue une ressource tout à fait
recommandable, spécialement pour les chercheuses et
chercheurs qui se préoccupent des fonctions et de
l'impact de l'image dans un cadre communicationnel ou
éducatif. Il s'agit maintenant d'attendre --
impatiemment, en vérité -- l'ouvrage que Kress
et van Leeuwen se promettent de réaliser sur
l'audio-visuel, domaine théorique complexe de l'image
et conséquemment assez périlleux...
[Mots clefs : image -- langage -- sémiotique --
sociologie -- visuel ]


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