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1.
Introduction
Les travaux de David Morley, chercheur britannique
appartenant au courant des Cultural Studies, ont
apporté considérablement au débat sur
la réception qui émerge depuis les
années quatre-vingt comme le phénomène
majeur de la recherche sur la télévision.
L'examen de l'ensemble des contributions théoriques
de Morley à cette problématique devrait
fournir quelques éléments intéressants
au cadre théorique de notre thèse doctorale.
Très brièvement, cette recherche a pour objet
d'étude l'appropriation et l'acceptabilité
d'un système interactif grand public à
domicile, et vise à cerner les différentes
modalités conditionnelles de l'acceptabilité
d'une technologie "domestique" de communication.
La dimension privilégiée, liée au
caractère proprement interactif de cette technologie,
concerne la qualité de l'interface et relève
du domaine de l'ergonomie cognitive. Une autre dimension
réside dans ce qu'on pourrait regrouper sous le terme
générique des "facteurs sociaux" et leur
rôle dans l'adoption d'une innovation : le jeu des
relations interpersonnelles entre les différents
membres du foyer - interactions sociales -, le poids des
habitudes consommatoires - habitus (Bourdieu) -, etc. Les
travaux sur la réception et les auditoires qui se
sont attachés à la place de la
télévision au sein de la sphère
domestique peuvent nous renseigner sur cette dimension.
Nous nous efforcerons tout d'abord de situer l'ensemble des
travaux de Morley dans le courant britannique des Cultural
Studies, pour ensuite en mesurer la portée dans le
champ spécifique des études sur la
réception. Nous proposons d'étudier les
contributions de Morley au débat sur la
réception autour de deux axes principaux:
1) l'introduction de la notion de contexte domestique dans
la théorisation de la réception,
2) l'orientation méthodologique de ses recherches qui
empruntent les méthodes ethnographiques à
l'anthropologie.
Dans un premier temps, des éléments de la
biographie intellectuelle de Morley ainsi que ses travaux
les plus significatifs sont présentés; les
principales positions de l'auteur quant à la
problématique de la réception sont ensuite
résumées et discutées; enfin, des
pistes possibles de recherche et de réflexion sont
proposées.
2. Éléments de biographie
intellectuelle
A partir du moment où l'on admet que tout discours ou
toute prise de position est intimement lié aux
conditions historiques, culturelles, sociales, etc.,
à l'intérieur desquelles il est produit,
situer les écrits d'un auteur dans le contexte
intellectuel qui le fait émerger apporte un
éclairage intéressant.
Le développement de la recherche en communication de
masse depuis les années soixante-dix s'est
opéré sur la base d'une rupture avec le
paradigme dominant depuis les années quarante, la
théorie lazarsfeldienne des effets limités.
Au-delà de cette très nette
démarcation, les travaux se caractérisent par
un complet déplacement de la question des effets des
médias. Ces réorientations
épistémologiques prennent place à des
moments historiques différents et se cristallisent
à l'intérieur de deux tendances majeures.
Un premier ensemble de courants de recherche abandonne
l'analyse des effets à court terme - la pierre
angulaire de la théorie lazarfeldienne - pour
s'intéresser aux effets cognitifs à long terme
de l'ensemble du système des médias. En
particulier, les recherches sur la formation de l'opinion
publique vont constituer l'une des pistes de
réflexion les plus importantes. Une deuxième
tendance émerge dans les années quatre-vingt
et marque une nouvelle réorientation des recherches
vers «la façon dont les messages sont
interprétés par le récepteur».
L'objet d'étude devient alors le moment de la
réception, analysé comme une pratique
fondée socialement et culturellement, et comme un
processus de construction de sens par le
téléspectateur.
Cultural Studies
Les Cultural Studies constituent l'approche critique qui
s'est intéressée le plus directement à
la question du public. C'est à l'intérieur
d'un vaste questionnement sur le rôle et les fonctions
de l'idéologie et de l'hégémonie dans
les "formations sociales" démocratiques que le
Birmingham Centre for Contempory Cultural Studies
placé alors sous l'égide de Richard Hoggart
inaugure tout un travail sur l'étude des
médias. L'idée force de la tradition critique
anglaise est celle d'un «texte encodé
culturellement».
Même si l'approche culturaliste regroupe un ensemble
de courants différents, ceux-ci s'inscrivent dans une
même perspective: le renouvellement du paradigme
critique dans l'étude de la communication de masse.
En effet, les Cultural Studies refusent le modèle
victimisant de la théorie critique traditionnelle, en
particulier l'idée du caractère
aliénant de la culture de masse,
dénoncée par les théoriciens de
l'École de Francfort.
Pour les chercheurs culturalistes, la culture de masse est
analysée comme la manifestation des rapports entre
les individus et les classes sociales, dans le contexte
social et politique particulier des sociétés
capitalistes. Les médias sont envisagés comme
faisant partie intégrante d'un «système
d'interaction symbolique», participant à la
production d'un univers symbolique plutôt que comme
des instruments au service d'une classe dominante. Dans
cette perspective, les Cultural Studies rejoignent
l'approche des uses and gratifications pour dire que
«ce sont davantage les gens qui font quelque chose des
médias et non l'inverse».
Bien que les médias expriment une position
idéologique - notamment à travers la
façon dont sont encodés les textes - , il
n'est pas certain que le récepteur interprète
ce sens en particulier : la nature polysémique des
"messages" offre un éventail de lectures possibles
qui sont contraintes par la position sociale du
récepteur, elle-même déterminée
par le contexte social et culturel qu'il habite.
Un certain nombre de chercheurs des Cultural Studies - et
parmi eux Morley - vont s'attacher plus
particulièrement à l'étude de la
réception et des récepteurs.
Parallèlement à des auteurs comme Hobson,
Radway ou Ang, Morley va amorcer tout un ensemble de
travaux, toujours centrés sur les aspects textuels de
l'écoute télévisuelle, mais ajoutant
les dimensions sociales à l'analyse ainsi que
l'interprétation des lecteurs. De façon plus
générale, l'objectif est de tenter de
comprendre comment les groupes d'auditoires utilisent
concrètement et de manière active la
télévision, en tant qu'élément
intégré à leur culture,
c'est-à-dire comment ils interprètent les
contenus télévisuels en fonction de ce qu'ils
sont, de leur expérience sociale, etc., et comment
ils participent à la création sociale du sens
des produits médiatiques par les lectures qu'ils en
font.
Afin de comprendre le travail d'interprétation d'un
téléspectateur spécifique face à
un produit télévisuel spécifique, les
chercheurs culturalistes ont dû adopter une
perspective plus pragmatique, et ont eu recours massivement
aux méthodes ethnographiques pour recueillir leur
matériau : interviews approfondies, observations,
observations participantes, etc.
Les travaux de David Morley
Si le travail de Morley se situe en grande partie dans un
courant de recherche sur les familles et les technologies -
né dans le contexte de l'introduction croissante des
technologies de communication au foyer (magnétoscope,
micro-ordinateur, etc.) -, son étude sur le public de
Nationwide (Morley 1980) a bénéficié
quant à elle d'une attention continue.
Caractérisée par une perspective
théorique qui s'inscrit en rupture par rapport au
courant dominant de l'époque, cette étude a
marqué un tournant dans les recherches sur les
médias.
Alors que l'attention était centrée sur
l'analyse de programmes d'information générale
ou de magazines politiques, "The Nationwide Audience" (1980)
a été le point de départ d'une
interrogation sur les émissions dites de
communication politique, destinées à un public
vaste et hétérogène, et a amorcé
ainsi tout un ensemble de recherches sur les genres
populaires (sports, variétés, soap opera,
séries policières, etc.). Les questions des
représentations en terme de genre
féminin/masculin, de classe sociale et de groupes
ethniques sont au centre de ces recherches.
Inscrite dans la même ligne de
pensée que le modèle
"encodage-décodage" de Stuart Hall
(1), l'étude du "texte" et du public
de Nationwide avait notamment pour objectif de
dégager des patterns d'interprétation à
travers des variables de classe sociale et de genre. Les
résultats de cette étude ont
démontré la complexité et la
diversité des modèles de décodage, et
l'impossibilité d'en rendre compte dans la seule
notion de classe sociale. Perçue comme la
justification théorique de ce que l'on a
appelé l'école du "Don't Worry Be Happy" des
Cultural Studies, cette étude sur le public du
Nationwide a fait l'objet de nombreuses réactions
critiques et continue de susciter de nombreux commentaires
(2).
Family Television (Morley 1986), écrit dans un
contexte où un rôle actif est reconnu au
récepteur dans la construction du sens des messages,
et où l'importance du contexte de la réception
est soulignée, marque le déplacement de
l'étude des textes vers celle des audiences. La
notion de "décodage" laisse la place à celle
de "contexte d'écoute". A la différence de
l'étude précédente sur Nationwide,
Morley s'intéresse ici au processus d'écoute
de la télévision, et tente de comprendre
l'activité en elle-même plutôt qu'en
terme de réponses particulières à un
programme particulier.
Morley va ainsi "explorer" (en utilisant une approche de
type ethnographique) les interactions entre les
différents membres de la famille autour du petit
écran, dans le contexte "naturel" de réception
de la télévision : l'univers domestique.
Dix-huit familles anglaises composées de deux adultes
et d'au moins deux enfants, appartenant pour la plupart
à la classe ouvrière, ont été
observées et interviewées pour cette
étude. L'objectif fixé par Morley est
d'explorer les différences à
l'intérieur de chaque famille mais aussi entre les
familles. Il s'attache principalement à la question
des rapports de pouvoir entre les sexes, mais n'abandonne
pas pour autant le cadre d'analyse de la structuration du
public en termes de classe, éducation,
idéologie, etc., développé dans
Nationwide. Il suggère en revanche d'intégrer
les questions de classe ou de revenu comme paramètre
plutôt que comme facteur opérant directement
dans l'analyse des dimensions sociales de l'écoute et
de l'interprétation.
Le projet intitulé The Household Uses of Information
and Communication Technologies, mené conjointement
par Morley et Silverstone au Centre pour la Recherche en
innovation Culture et Technologie de l'Université de
Brunel en 1989, marque une nouvelle orientation des travaux.
D'une part la télévision n'est plus le
principal centre d'intérêt : Morley se
préoccupe de l'ensemble des technologies domestiques
d'information et de communication (dans lesquelles il inclut
la télévision); d'autre part, Morley s'attache
au rôle des médias dans l'articulation des
sphères privées et publiques, et tente ainsi
de définir un contexte dans lequel les débats
autour du rôle des médias dans la construction
des identités culturelles gagnent à être
situés.
Plus largement, ce projet implique chez Morley une
re-contextualisation de l'étude de la consommation de
la télévision dans un cadre socio-technique et
culturel plus vaste, et un engagement substantiel dans un
travail empirique ethnographique, susceptible de permettre
la compréhension de la complexité du
phénomène de la réception. L'objectif
est de mieux comprendre les dynamiques de domestication de
la technologie dans les familles, c'est-à-dire leur
incorporation dans le foyer au quotidien, et la façon
dont chaque famille gère son univers
économique, social et technologique (ce que Morley
appelle moral economy). Les significations de la
télévision sont comprises comme les
propriétés émergentes des pratiques
contextualisées de réception; et les pratiques
sont envisagées comme étant constituées
à l'intérieur d'environnements micro-sociaux
formés par la famille et les interactions qui y
prennent place.
De Nationwide (1980) à Domestic Communications
(1990), en passant par Family Television (1986), les
intérêts de recherche de Morley se sont
déplacés des questions de l'idéologie
et de l'analyse des messages télévisuels
(à travers une série de questions concernant
la structure de classe et le processus de décodage),
vers une attention sur la différenciation des
pratiques d'écoute en terme de genre à
l'intérieur du contexte familiale. Ce
déplacement a impliqué un recadrage de la
question de la réception à l'intérieur
d'un contexte plus large, entraînant des connexions
inter-discursives entre les nouvelles technologies, les
médias de masse et les dynamiques familiales, afin de
rendre compte du processus de réception sous ses
multiples aspects.
3. Les positions theoriques de Morley -
Discussion
La question de la réception a
intéressé de nombreuses traditions de
recherche sur les médias ; certaines se sont
d'ailleurs construites à travers la réponse
qu'elles proposaient. Cependant, suivant les approches et
les paradigmes à partir desquels les discours se
construisent, les arguments avancés apparaissent
contradictoires. Les profils méthodologiques des
chercheurs jouent un rôle déterminant, mais les
différences semblent se situer davantage dans les
images construites autour de chacun des
éléments du procès de la
réception ; qu'il s'agisse du spectateur (lecteur),
du texte auquel il est confronté ou de la relation de
l'un à l'autre (3).
A l'intérieur des travaux des Cultural Studies sur la
réception, la réflexion théorique de
Morley sur le public des médias reste l'une des plus
significatives, notamment en ce qui concerne la question de
l'interprétation (decoding), qu'il a cherché
à lier à plusieurs niveaux de
déterminations. En abordant la problématique
de la réception avec une approche cherchant à
lier directement les processus discursifs, textuels et
sociaux, les questions du public et du pouvoir ont pu
être recentrées sur le lieu des pratiques
interprétatives. C'est l'introduction de la notion de
contexte domestique (centrale dans la démarche de
Morley), qui a permis de mettre l'accent sur le lieu
spécifique de l'articulation de ces multiples niveaux
de détermination.
L'examen du cadre d'analyse de Morley quant à la
problématique de la réception soulève
un certain nombre de questions :
Quelles sont les conséquences d'un tel cadrage pour
la compréhension des publics de la
télévision et de leurs pratiques de
consommateurs ? En quoi cette problématisation du
contexte domestique est-elle pertinente ? Comment la notion
de dynamique familiale intervient-elle ? Comment le passage
de "la télévision" à "une technologie
domestique" doit-il être compris et quelles en sont
les implications ? Sur quelles positions théoriques,
en définitive, cette insistance pour étudier
le procès de la réception dans ce cadre
élargi trouve-t-elle sa justification ?
The Nationwide Audience et le
rapport texte/lecteur
L'importance de l'étude sur le public de Nationwide
mérite qu'on s'y attarde un moment, d'autant plus
qu'elle permet de clarifier la question du rapport qu'y
entretiennent le lecteur et le texte.
Le travail sur Nationwide consistait à analyser dans
un premier temps le programme télévisuel, en
distinguant les dispositifs formels qui lui sont
particuliers, les différents modes d'interpellation
du public et les formes spécifiques d'organisation
textuelle utilisées. Dans un deuxième temps,
il s'agissait d'examiner la façon dont le programme
était interprété par des individus de
différentes classes sociales, dans le but
d'établir le rôle des cadres culturels dans la
détermination des interprétations
individuelles.
L'intérêt de cette étude réside
dans l'introduction des questions de classe et de genre au
coeur de l'étude des processus de communication
médiatique. Ces questions avaient été
abordées à l'origine dans les travaux de
Hoggart, Hall, Williams, ainsi que dans les travaux du
groupe TelQuel en particulier (4). The
Nationwide Audience peut être compris - selon les mots
de Morley - comme une traduction opérationnelle du
modèle "encoding-decoding" de Stuart Hall. L'objectif
de la recherche consistait à mettre à jour les
clôtures directives encodées dans le message,
pour voir ensuite dans quelle mesure les décodages
effectués par les récepteurs s'inscrivaient ou
non dans ces "lectures préférées" ou
"privilégiées". Il s'agissait ensuite
d'étudier dans quelle mesure ces
interprétations étaient
"altérées", autrement dit, d'examiner en quoi
elles étaient déterminées par une
distribution - gouvernée socialement - des codes
culturels.
Poser le problème dans ces termes revient à
considérer que la signification produite par la
rencontre texte/sujet ne peut être "lue" directement
à partir des seules caractéristiques du texte.
L'idée fondamentale de la théorie de Hall
consiste à dire que le texte ne peut être
considéré de façon isolée,
indépendamment de ses conditions historiques de
production et de consommation. Il importe alors de penser le
sens du texte en terme des ensembles de discours qu'il
rencontre, dans des ensembles de circonstances
particulières, et de tenter d'examiner comment cette
rencontre re-structure à la fois la signification du
texte et des discours.
L'exploration du processus à travers lequel une
subjectivité individuelle se construit est
opéré ici selon le principe qu'un "message"
est polysémique. De nombreuses critiques ont
été adressées à l'étude
de Nationwide à ce sujet. On a reproché
notamment à Morley de célébrer
l'infinie diversité des décodages des messages
par les téléspectateurs et de récuser
ainsi d'avance tout pouvoir des médias, et donc toute
productivité du texte. Or, cette étude part
précisément de l'hypothèse qu'un tel
pouvoir existe. Morley (1993) s'appuie sur l'idée que
toute information est proposée sous une forme qui
tend à susciter une lecture idéologiquement
"préférentielle" : «La polysémie
du message n'exclut pas qu'il obéisse à une
structure» (p.35).
À travers l'ensemble des travaux de Morley, la
question fil directeur demeure celle du pouvoir culturel des
médias. Que cette lecture
préférée ne soit pas toujours
acceptée, c'est ce que manifeste par leur existence
même les interprétations partiellement ou
totalement divergentes de celles que privilégient les
émissions. Il reste que, selon Morley, le
modèle de Hall «tend à confondre les
problèmes de reconnaissance, de compréhension,
d'interprétation et de réaction,
problèmes qu'il est nécessaire de distinguer
les uns des autres».
La notion de contexte domestique
Morley (1992) envisage l'écoute
télévisuelle comme une activité
quotidienne complexe, essentiellement domestique et
pratiquée principalement en famille (p.202) :
«Television is received in an already complex and
powerful context». Le caractère proprement
"contextualisé" de la réception soulève
des questions pertinentes sur la manière dont la
télévision est utilisée au sein des
foyers, sur les processus de décision quant au choix
des programmes, etc. La notion de contexte domestique permet
une meilleure appréhension de ce
phénomène.
L'environnement ou "cadre" de réception des messages
- "en privé" ou "en famille", suppose que les usages
qui en sont faits sont façonnés par les
exigences de ces mêmes environnements. La question est
alors de comprendre comment les processus de communication
sont réalisés dans le cadre "naturel" de la
réception - lui-même étant
re-défini dans et à travers ces processus - et
comment, à l'intérieur de ce contexte, les
technologies domestiques sont à la fois
incorporées et mobilisées par ces
structures.
A travers cette problématisation de la notion de
contexte domestique où sont articulées les
notions de dynamiques familiales et de relation à la
technologie, Morley (1992) cherche a développer un
modèle des communications domestiques qui permettrait
de prendre en compte les activités de communication
variées qui coexistent dans une situation
d'écoute télévisuelle (p.203) :
«We argue, then, for a re-contextualization of the
study of television viewing (among other uses of
communication technologies) within the broader context of a
range of domestic practices.»
Etudier la télévision comme une technologie
domestique implique d'étudier le contexte domestique
à l'intérieur duquel les activités du
public doivent être articulées et contraintes.
En posant un tel cadre, Morley (1992) ne laisse pas de
côté pour autant les notions de classe sociale
et de genre (p.203) : «It also requires attention to
the similarities and differences between families and
households and an undestanding of their place in the wider
culture and society, where issues of class, ethnicity,
ideology and power define (should they be forgotten) the
materialities of the everyday-life world.»
Cette problématisation du contexte d'écoute
amène avec elle une certaine conception de l'audience
: le public n'est pas seulement un agrégat
d'individus et le récepteur est envisagé comme
étant engagé dans une pratique d'écoute
télévisuelle. Morley (1992) reformule ainsi
l'analyse de la télévision pour rendre compte
de son inscription à l'intérieur de "routines"
quotidiennes et de dynamiques de groupes (p.17) :
«...we should not think of every individual as a monad
whose opinions crystallize in isolation, or as being in a
vaccum (from which processes of group dynamics, for example,
are absent). Rather, realistic research would have to come
as close as possible, in its methods of research, to those
conditions in which actual opinions are formed, held and
modified.»
Aborder les technologies de communication dans le cadre de
la sphère domestique a amené Morley à
centrer son analyse sur la façon dont ces
technologies deviennent "encastrées" et
articulées dans les dynamiques internes de
l'organisation de l'espace domestique. Il ajoute
également une dimension importante à l'analyse
dans la mesure où il situe le lieu de la
réception au carrefour des discours domestiques
(privés) et publics.
La Télévision comme
technologie domestique
A travers les études sur la réception,
comprendre la place de la télévision dans la
société contemporaine demeure une question
majeure chez Morley. Le cadre d'analyse proposé
définit la télévision comme un
média essentiellement domestique, qui doit être
envisagé à la fois dans le contexte familial
et à l'intérieur du contexte plus large des
réalités sociales, politiques et
économiques (réalités sans cesse
ré-articulées au sein des rapports
domestiques). La télévision est ainsi
perçue comme faisant partie prenante d'une culture
technique et d'une culture de consommation, à la fois
domestique et nationale, privée et publique.
La télévision est envisagée comme
appartenant à l'ensemble des technologies domestiques
de communication (Morley 1992, p.201) : «Television
should now be seen, not in isolation, but as one of a number
of information and communication technologies, occupying
domestic time and space alongside the video-recorder, the
computer and the telephone, as well as the Walkman, the
answer-machine, the stereo and the radio.»
Ici, la technologie implique l'objet lui-même, les
pratiques qu'elle engendre, ainsi que les significations
auxquelles elle donne lieu. La technologie possède
non seulement une valeur matérielle mais aussi une
valeur symbolique, et cette signification prend forme par
les usages qu'on en fait, d'où l'importance de
comprendre comment elle s'intègre dans la vie
familiale quotidienne et comment cette dernière
l'influence en retour (p.202) :
«Within this formulation television's meanings, that is
the meanings of both texts and technologies, have to be
undestood as emergent properties of contextualized audience
practices. These practices have to be seen as situated
within the facilitating and constraining micro-social
environments of family and household interaction.»
Morley propose de comprendre la technologie comme un
système technique, matériel, social et
culturel, englobant des règles, des usages et des
relations.
La dynamique familiale
Avec Family television, Morley offre une nouvelle conception
de l'audience : l'individu-spectateur est
évacué au profit du groupe
(familial)-spectateur. L'unité de base devient le
"ménage" (household) et non plus l'écoute
individuelle.
Cette dimension d'analyse de la dynamique familiale vise
à cerner la famille comme lieu actif de pratiques
sociales, pratiques sous l'influence, à la fois de
l'environnement social et culturel au sens large, et sous
celle des caractéristiques spécifiques
existant au sein de chaque famille (Morley 1992, p.202)
:
«Households, families, are bounded, conflictful,
contradictory. They have their own histories, their own
lore, their own myths, their own secrets. They, and
individuals who compose them, are more or less open or
closed to outside influences, more or less pervious or
impervious to the appeals of advertisers and educators and
entertainers to buy, to learn from, and to be entertained by
television.»
La problématisation de la dynamique familiale permet
d'interroger la façon dont les spectateurs
interprètent les messages, et fournit un cadre de
pensée utile à l'examen des relations sociales
- familiales en premier lieu - à travers lesquelles
l'écoute télévisuelle s'effectue.
Morley s'attache à définir d'une part les
dynamiques internes aux foyers en terme de patterns de
différences d'âge et de genre, qui renseignent
sur l'utilisation de l'ensemble des technologies domestiques
; et d'autre part, les dynamiques externes aux foyers, dans
la mesure où la consommation, l'usage de ces biens,
et leurs significations définissent une relation avec
le monde extérieur. Les questions soulevées
concernent la nature des décisions prises à
l'intérieur de la structure familiale, la
façon dont elles sont prises (quel membre de la
famille les prend, quand, etc.), et comment les choix de
contenus sont discutés.
L'étude de la dynamique familiale telle qu'elle est
effectuée par Morley doit permettre l'analyse de
l'écoute individuelle dans le cadre des relations
familiales, à travers les interactions qui y prennent
place. Ce contexte doit permettre de rendre compte des
facteurs déterminants dans la pratique
d'écoute, impliquant les questions de pouvoir, de
responsabilité et de contrôle dans un lieu
particulier et à des moments particuliers.
Positions méthodologiques
Dans l'ensemble de ses travaux sur la réception,
Morley prend une position qui requiert un engagement dans un
travail empirique, plus précisément : un
travail ethnographique. Les premiers travaux, The Nationwide
Audience et Family Television, ont suscité de
nombreuses critiques d'ordre méthodologique. Dans
Retour sur Nationwide (1993), Morley avoue avoir
abordé les questions de méthodologie
uniquement d'un point de vue pragmatique (seuls
étaient pris en compte les ressources disponibles et
le type de données recherché). Ces choix
méthodologiques encourent ce qu'un économiste
pourrait appeler "le coût de
l'opportunité".
Morley part du principe que l'écoute
télévisuelle est une activité complexe,
co-existant avec une large variété d'autres
pratiques domestiques et qui peut être comprise
seulement à l'intérieur même de son
contexte. Il pose ainsi la nécessité de
fournir une description détaillée de la
complexité de cette activité, et
l'utilité de la perspective ethnographique. En
permettant au chercheur de pénétrer dans
l'univers familial, une approche ethnographique permettrait
de comprendre les schèmes de référence
tant au plan individuel que social, en faisant
décrire aux familles leurs faits et gestes en rapport
avec les technologies.
Un des outils privilégiés de Morley est le
portrait ethnographique, qui fournit des données
intéressantes sur les usages domestiques des
technologies. Cette démarche constitue un point de
départ pour une recherche sur les relations
domestiques à travers la consommation et les usages,
qui peut être très utile à la conception
matérielle et logicielle des technologies dites
domestiques.
4. Pistes de recherche et de
reflexion
Une des évolutions les plus importantes dans les
recherches sur les publics a été la
reconnaissance de l'importance du contexte d'écoute,
et en particulier du contexte domestique pour la
télévision. Les chercheurs des Cultural
Studies ont amorcé ce mouvement vers le rôle
actif du récepteur dans la construction du sens, avec
des textes significatifs ; Morley a approfondi la dimension
du contexte de réception. Un certain nombre
d'investigations sur la consommation de la
télévision ont été menées
dans son cadre naturel, et parallèlement, l'aspect
fortement contextualisé de la réception a
été reconnu. Les questions posées dans
cette perspective de recherche nous semblent très
pertinentes : comment les processus de communication
sont-ils réalisés dans leurs cadres naturels ?
et comment à l'intérieur de ce contexte les
médias/technologies sont-ils incorporés et
mobilisés dans ces mondes privés ?
Le média télévision est analysé
non pas d'un point de vue externe mais du point de vue de
son intégration effective dans la sphère
domestique, au sein des dynamiques familiales. D'une part la
technologie est analysée comme un système
constitué de règles et d'usages qui sont
constamment re-définis à travers les
interactions familiales; et d'autre part, les relations
familiales et les pratiques de réception sont
constituées réciproquement, au sein du
contexte domestique de la réception
tétlévisuelle. Cette mise en perspective de la
technologie à l'intérieur du contexte
domestique peut être utile à l'analyse des
facteurs d'appropriation d'une technologie, dans la mesure
où elle lui accorde une signification
structurée par le contexte, et structurante par les
relations qu'elle implique.
Le choix du ménage (household) comme unité
d'analyse permet d'appréhender la
spécificité des relations et des interactions
au foyer et d'interroger la façon dont les
technologies sont utilisées. L'écoute
individuelle est définie dans les termes de sa
relation ou de ses interactions avec les autres membres de
l'auditoire. Les questions de pouvoir, de
responsabilité et de contrôle, prenant place
dans des contextes particuliers et à des moments
différents peuvent ainsi être prises en compte.
Cette problématisation du contexte domestique dans
les études sur les publics et la réception est
tout a fait pertinente dans le cadre d'une recherche sur
l'appropriation d'une technologie à domicile, dans la
mesure où elle offre un cadre théorique
articulant les relations entre la technologie et
l'utilisateur, relations ce qu'on pourrait appeler les
«dynamiques d'usage».
L'ethnographie des audiences
Les choix méthodologiques de Morley s'inscrivent dans
un ensemble de recherches sur la réception
caractérisées par une orientation
ethnométhodologique : ethnographies des auditoires,
enquêtes sur les processus interprétatifs mis
en jeu par les récepteurs. Les démarches de
recherche s'appuient sur différentes unités
d'analyse : l'individu (en tant que sujet social ou
subjectivité individuelle), le groupe et les rapports
intersubjectifs dans l'expérience de la vie au
quotidien.
La perspective ethnométhodologique et plus
précisément les méthodes
ethnographiques semblent être toutes
désignées pour permettre l'accès
à des domaines "naturels" ainsi qu'à leurs
caractéristiques. Dans le cadre de la
problématique de la réception, où est
en jeu la compréhension de la réception des
médias au quotidien, une approche ethnographique
permet de pénétrer dans les mondes des
familles, dans le contexte de leur cadre d'action
individuelle et sociale, et de décrire ces
actions.
Les études ethnographiques sur les publics ont
consisté à "aller sur le terrain" pour tenter
de décrire - et donc inévitablement
d'interpréter - les pratiques des sujets dans leur
contexte culturel, sur la base d'observations des
activités de tous les jours. L'intérêt
de ces approches tient essentiellement aux
possibilités de compréhension contextuelle
qu'elles permettent, en particulier en facilitant
l'appréhension des connexions entre différents
aspects du phénomène à
l'étude.
De façon générale, les approches
qualitatives permettent de mieux appréhender les
processus à travers lesquels les médias ou les
technologies acquièrent une signification et de
mettre à jour la variétés des pratiques
: une approche interprétative offre la
possibilité de "regarder la télévision"
notamment, dans un contexte élargi à
l'étude de la consommation comme symbolique,
autrement dit comme participant à la création
d'un univers symbolique de signification. En ce qui concerne
l'ampleur des recherches, le reproche classique fait aux
études ethnographiques des audiences concerne leur
circonscription souvent trop étroite, qui limite leur
portée.
Les récits des chercheurs
Les recherches sur la réception ont
intéressé un bon nombre des traditions de
recherche sur les médias ; et les résultats
sont à l'image de la variété des
approches. Les paradigmes sur lesquelles elles se
construisent ne se distinguent pas seulement en terme de
méthodes, mais en fonction de partis pris et de
positions idéologiques construisant des images
différentes du public et du rôle du
chercheur.
Le défi des recherches sur les publics et la
réception est de déterminer une
"représentation" adéquate du public. Un public
défini culturellement renvoie forcément
à une certaine vision des rapports entre le
média - en l'occurrence la télévision -
et la société. Une approche qui ôterait
toute conception du public au singulier, et qui renverrait
à des publics variés définis à
partir de l'observation des pratiques ne devrait-elle pas
suggérer une conception "plurielle" de "la"
télévision et de "la"
société?

Notes
1 L'article de Hall
intitulé "Encoding/Decoding", écrit en
1973, a beaucoup contribué à la formation
d'une théorie capable de renouveler la recherche
critique sur les médias et ainsi de se
démarquer de l'approche fonctionnaliste
américaine. Les fondements du modèle sont
présentés très sommairement ici.
En ce qui concerne le processus de communication
télévisuel, Hall distingue 4 temps
répondant à leurs logiques propres, et qui
sont soumis à des règles institutionnelles :
(1) production, (2) circulation, (3)
distribution/consommation et (4) reproduction.
Dans ce modèle, l'audience est définie comme
étant à la fois le récepteur et la
source du message : l'image que l'institution
télévisuelle se fait du public ainsi que
l'existence de codes professionnels en gouverne l'encodage
(encoding).
Hall défini trois types de décodages
(decoding) : dominant (qui souscrit aux valeurs
dominantes), oppositionnel (l'interprétation du
message est réalisée à partir d'un
cadre de référence contraire), et
négocié (mélange d'opposition et
d'adaptation).
2 Morley a
répondu à ces commentaires dans un article
intitulé "La réception des études sur
la réception. Retour sur Nationwide", paru en 1993,
dans le numéro 11-12 de la revue Hermès.
3 Dayan, Danielle, 1993,
Raconter le public, Hermes, numéros 11-12,
p.15.
4 Pour une
présentation des textes les plus importants des
Cultural Studies, se référer à
l'ouvrage intitulé Cultural Studies, dirigé
par Lawrence Grossberg, Cary Nelson et Paula Treichler, paru
chez Routlegde (Londres), en 1992 (788 pages).

Références
MORLEY, D. (1980) The 'Nationwide' Audience, London: British
Film Institute.
MORLEY, D. (1986) Family Television: Cultural Power and
Domestic Leisure, London: Comedia/Routledge.
Ce livre fait suite à un projet pilote
de recherche - fondé par The Independent Broadcasting
Authority - sur l'écoute de la
télévision dans un nombre restreint de
familles de la région de Londres.
MORLEY, D. (1989) Changing Paradigms in Audience Studies,
in E. Seiter et al. (eds), Remote Control, London:
Routledge.
SILVERSTONE, R., MORLEY, D., DAHLBERG, A., LIVINGSTONE, S.
(1989) Families, Technologies and Consumption: The Household
and Information and Communication Technologies, texte
présenté au ESRC Programme on Information and
Communication Technologies Conference, Brunel University,
17-19 mai 1989.
MORLEY, D., SILVERSTONE, R. (1990) Domestic Communications:
technologies and meanings, Media, Culture and Society,
12(1).
Cet article est le fruit du travail sur le
projet intitulé 'The Household uses of Information
and Communication Technologies', mené au Centre pour
la Recherche en Innovation, Culture et Technologie de
l'Université de Brunel.
MORLEY, D. (1992) Television, Audiences and Cultural
Studies, London : Routledge.
MORLEY, D. (1993) La réception des travaux sur la
réception. Retour sur «Le public de
Nationwide», Hermès, 11-12.


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