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1. Introduction
Lorsqu'il est question d'inforoutes électroniques, on
s'attarde principalement aux constructeurs (compagnies de
téléphone, câblodistributeurs,
satellites et réseaux informatiques), aux divers
matériaux qui seront utilisés pour les paver
(câble coaxial, fibre optique, fils de cuivre) et aux
véhicules qui y circuleront (télé
à la demande, télé-achat, courrier
électronique, vote à domicile, etc.).
Nous nous intéressons ici à
un thème moins souvent abordé, la vie
privée des utilisateurs, qu'on compte
déjà au nombre des victimes de ces autoroutes
de l'information où les intérêts
commerciaux et ceux de l'État ont priorité
(1). En effet, la plupart des projets mis
en branle prévoient non seulement de permettre la
réception de divers services à domicile, mais
aussi la transmission d'informations par le citoyen (comme
le paiement de factures à domicile). Dans ce
contexte, la protection de la vie privée constitue
vraisemblablement un des enjeux majeurs des inforoutes.
Nous souhaitons d'abord exposer les risques d'intrusion
à l'heure des réseaux, en expliquant comment
ceux-ci nous font passer d'une collecte de renseignements
nécessaires à un couplage de données
établissant le profil des consommateurs et citoyens;
un aperçu des brèches que la technologie ouvre
dans la vie privée des utilisateurs complétera
ce portrait. Dans un deuxième temps, il sera question
des solutions éthiques, législatives et
technologiques qui peuvent être mises en oeuvre pour
contrer les intrusions dans la vie privée.
La vie privée
à l'ère de l'informatisation
La vie privée est une valeur universelle,
élevée au rang de droit dans les
sociétés où les libertés
individuelles sont jugées très importantes. On
s'entend généralement pour la définir
selon quatre dimensions distinctes, mais néanmoins
reliées entre elles: le droit à la solitude,
qui consiste à être laissé tranquille
lorsqu'on le désire; le droit à l'anonymat
donne quant à lui la possibilité de rester
inconnu; le droit à l'intimité stipule qu'on
n'est pas constamment surveillé; le droit de
détermination donne au citoyen le pouvoir de
contrôler les données qui circulent à
son sujet.
Ces droits implicites ne sont pas pour autant toujours
respectés. Tantôt ils se heurtent aux
intérêts commerciaux ou gouvernementaux,
tantôt ils se retrouvent carrément
brimés par les expérimentations plus ou moins
philanthropiques d'un pirate qui prône la libre
circulation de l'information (hacker).
L'informatisation, qui rend de plus en plus aisés et
de moins en moins onéreux la collecte, le stockage,
le jumelage et la divulgation des données sur des
transactions ou sur des individus, a donc de quoi
inquiéter les citoyens (2).
3. De
l'identification au profil
Vous avez vos
papiers?
Évidemment, il est nécessaire de divulguer
certains renseignements personnels afin d'établir son
crédit ... ou sa crédibilité. Le
problème consiste à déterminer quelles
demandes de renseignements sont nécessaires à
quels types de transactions, et lesquelles constituent une
atteinte à la vie privée.
Des firmes comme Equifax
(3) se spécialisent dans la collecte
massive et dans la diffusion d'informations sur les
personnes. Les renseignements que ces agences de
crédit collectent et transmettent sont d'abord ceux
qui servent à l'identification: le nom, l'adresse, le
numéro de téléphone, le numéro
d'assurance sociale et l'emploi ou l'occupation.
La suite dépend du demandeur. S'il s'agit d'un
établissement de crédit, Equifax fournit des
renseignements sur la situation financière
générale: ouverture de compte, montant de
crédit accordé, dates et informations
concernant les transactions (on ne sait tout de même
pas exactement ce qui a été acheté),
mensualités, solde à la date reporté,
historique des retards de paiements antérieurs sur
une période de six années et cote de
crédit. La faillite prend quant à elle sept
ans avant d'être effacée du dossier.
Une autre division du bureau de crédit fournit pour
sa part l'information aux compagnies d'assurances, qui ont
besoin de renseignements plus détaillés qu'un
rapport de crédit pour évaluer le risque
qu'elles prennent en assurant les personnes. Elles demandent
donc au bureau de crédit d'enquêter sur le
compte des clients, cherchant à savoir,
au-delà de la situation financière, comment se
déroule leur vie professionnelle et quelle est leur
réputation morale. Cette dernière rubrique
englobe la consommation d'alcool ou de stupéfiants,
le statut matrimonial et la réputation auprès
des collègues et du milieu. Les compagnies
d'assurances déboursent généralement
entre 20$ et 50$ pour ces enquêtes,
réalisées par le biais d'entrevues avec la
personne, avec son employeur ou d'autres personnes devant
produire des références et parfois même
avec ses voisins.
De plus, pour effectuer certaines transactions ou pour
recevoir des soins ou services, il est obligatoire de
divulguer les renseignements nécessaires, qui
diffèrent selon la situation: le numéro
d'assurance-maladie pour recevoir des soins médicaux
ou pour faire remplir une ordonnance, le numéro
d'assurance sociale pour tout ce qui touche à
l'emploi, etc.
La constitution d'un
double informationnel
Ainsi, nombre d'informations personnelles circulent sans
qu'on puisse parler d'intrusion dans la vie privée,
parce qu'elles sont nécessaires pour effectuer
certaines transactions, et leur traitement s'effectue dans
les balises prescrites par la loi. Toutefois,
l'informatisation a fait émerger un nouveau
récif pour la vie privée: le couplage de
données.
Il arrive en effet que certaines entreprises privées
et publiques associent à d'autres renseignements les
données qu'elles avaient collectées dans un
autre contexte, afin de constituer des dossiers plus
complets. En reliant diverses informations sur un individu,
il est possible de tracer un portrait de chaque
consommateur-citoyen. Ce
phénomène inquiète d'ailleurs une
majorité de Canadiens: 54 p. cent d'entre eux se sont
dits en effet très préoccupés par "le
processus relativement mystérieux et caché
qu'est la mise en relation de banques de données"
(4).
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le
monopole de l'indiscrétion n'est pas détenu
par les entreprises avides de connaître le profil des
consommateurs. Les gouvernements sont également
intéressés. (Ainsi, celui du
Québec détient plus de 14 000 fichiers de
renseignements personnels, dont une soixantaine
comporteraient des données sur plus de 100 000
personnes (5).
Vivons-nous pour autant sous le règne du Big Brother
décrit par Orwell? Pas encore, car ces dossiers
restent distincts. Le danger est d'en venir, sous
prétexte d'efficacité de gestion, de
réduction des coûts et de
nécessité de contrôle, à
regrouper tous ces dossiers en un seul, qui contiendrait
tous les renseignements sur chaque citoyen.
Outre la constitution d'un fichier monstre qui saurait tout
sur chacun de nous, il est possible qu'on en vienne à
tenir compte uniquement de quelques données
personnelles combinées à des statistiques, des
résultats de sondages ou des profils de consommation,
pour prendre, souvent à notre insu, des
décisions nous concernant directement. Nous serions
alors jugés à partir de notre double
informationnel, qui constitue un miroir parfois
déformant et, surtout, qui prête à
interprétation. Ainsi, un individu pourrait se voir
refuser un prêt parce qu'ayant acheté tel et
tel produits, il entre dans un certain profil de
consommation jugé potentiellement "dangereux" par le
prêteur. Bref, une situation qui marquerait un recul
notable dans une société où le respect
des droits individuels a été acquis
chèrement.
L'interconnexion des réseaux, qui facilite
l'échange de données d'un bout à
l'autre de la planète, rend la situation encore plus
alarmante. Il y a déjà environ 20 000 circuits
à travers lesquels l'information circule entre les
divers organismes publics québécois. La mise
en place du Réseau intégré de
communications informatiques et bureautiques (Ricib), un
réseau qui reliera aux centres-serveurs les quelques
27 000 micro-ordinateurs des ministères et organismes
publics québécois, rendra encore plus facile
la transmission des données.
Par ailleurs, les nouveaux services disponibles ou à
venir (vidéo à la demande, magazines
thématiques, télé-achat, etc.)
permettront la collecte de renseignements encore plus
variés et précis sur les intérêts
des gens, rendant ainsi plus aisé
l'établissement de profils. Déjà, les
compagnies de téléphone accumulent des
informations sur les habitudes de leurs clients:
localisation, fréquence et durée de leurs
appels, tout est répertorié. De même,
les communications réalisées via l'Internet
sont sujettes à ces analyses de trafic, grâce
à une technique qui consiste à déduire
des informations à partir de la source et de la
destination des envois sans pour autant accéder au
contenu. En effet, il est facile de cibler les
intérêts des gens quand on connaît les
conférences auxquelles ils sont abonnés ou les
institutions avec lesquelles ils communiquent. De
même, la plupart des sites sur le W3
établissent les statistiques d'utilisation de leurs
pages, et fournissent ces données aux annonceurs
potentiels.
4. Technologie et
inquisition
Brèches
ouvertes dans la vie privée
Avec l'évolution des technologies, il est de plus en
plus facile de jeter un oeil sur la vie privée
d'autrui sans même faire le détour par une
quelconque banque de données. Le but poursuivi - et
la façon de l'atteindre -peut être plus ou
moins légitime, selon le cas.
Prenons l'exemple de l'afficheur, un appareil qui peut
sembler tout à fait adéquat pour
protéger la vie privée, en permettant de
connaître le numéro de téléphone
- et maintenant le nom - de la personne qui appelle. Cette
technologie entraînerait une diminution des appels
obscènes et intimidants. Là où le
bât blesse, c'est que l'afficheur a été
mis sur le marché avant une évaluation
complète des impacts, de sorte que de graves
problèmes ont surgi: un mari violent pouvait ainsi
découvrir que quelqu'un avait appelé chez lui
d'une maison d'hébergement pour femmes battues.
Depuis, que le Conseil de la radiodiffusion et des
télécommunications (CRTC) a obligé les
compagnies de téléphone à bloquer
gratuitement l'affichage du numéro de
téléphone à tout abonné qui le
demande, de sorte qu'il est possible de profiter d'une
protection pour soi sans menacer celle des autres.
Autre exemple: le travail à domicile. Les entreprises
qui y sont favorables cherchent de nouveaux moyens pour
contrôler le travail de leurs employés
travaillant à la maison:
[...] supervisors at American Express have
retained the ability to monitor employees who have signed up
for the Hearth program (working at home) to ensure "tight
control" (Sherman, 1993) (6).
Dans cette optique, on peut se demander à partir de
quel moment un employé qui travaille à
domicile et qui gère lui-même son horaire peut
revendiquer qu'on cesse de le surveiller...
La téléphonie mobile, qui se propose de donner
à chacun un numéro de téléphone
unique, promet d'amplifier le phénomène: on
qualifie parfois cette technologie de "laisse
électronique". Elle pose doublement la question de la
protection de la vie privée, car il est en plus
relativement facile d'écouter les conversations
téléphoniques effectuées via un
téléphone cellulaire.
La vie privée
et l'Internet
Constatant les nombreux écueils qui menacent
déjà la vie privée, on peut
s'inquiéter de ceux qui joncheront les inforoutes
électroniques, en facilitant l'accès et la
transmission de données diverses sur les
individus.
Il est possible d'en avoir un premier
aperçu en étudiant le cas de l'Internet, le
réseau informatique le plus développé
au monde. Du point de vue de la vie privée, on
pourrait qualifier ses utilisateurs de crash test
dummies (7) des inforoutes en
construction...
Sur l'Internet, la frontière entre la
nécessaire identification et la sphère
privée est encore floue; on cherche encore le juste
milieu entre une protection adéquate des droits
entourant la vie privée des citoyens et une
identification suffisante pour repérer facilement les
fauteurs de troubles.
Pour l'instant, c'est l'adresse électronique qui
détermine principalement l'identité des
utilisateurs. Celle-ci donne un certain nombre de
renseignements (par exemple, aux États-Unis, les
adresses des établissements d'enseignement se
terminent par edu, ceux des commerces par com, etc.), mais
laisse aux utilisateurs le soin de spécifier ou
d'omettre ce que bon leur semble. En effet, toutes les
adresses ne comportent pas nécessairement le nom de
l'utilisateur, ni même son statut dans la
hiérarchie d'une institution. De plus, il est
possible d'avoir différentes adresses de courrier
électronique, les adresses étant par ailleurs
sujettes à changement, suivant la situation dans
l'institution, les paramètres techniques, etc.
L'identité électronique reste donc
extrêmement floue.
Aucune technique ne permet de s'assurer que l'identification
donnée par une personne est bien la sienne. Il est en
effet très facile pour quelqu'un qui connaît le
mot de passe d'une autre personne d'expédier du
courrier de son adresse. Il est aussi relativement facile
pour les pirates avertis de changer la source inscrite dans
l'en-tête d'un message électronique. Il est
aussi possible pour les usagers possédant une bonne
connaissance de l'informatique de savoir qui est
connecté à un ordinateur central au même
moment qu'eux. La plupart des sites permettent en outre
à leurs usagers de vérifier quels autres
usagers sont connectés à l'ordinateur serveur
en même temps qu'eux, et ce qu'ils font sur le
réseau. Ces possibilités vont clairement
à l'encontre du droit à l'intimité.
De plus, le fonctionnement actuel de l'Internet oblige les
usagers à avoir une confiance aveugle en leur
administrateur de réseau. La plupart des
systèmes qui gèrent les sites conservent en
effet de manière exhaustive l'historique des endroits
où leurs usagers se connectent, la liste des
commandes qu'ils tapent et le moment où ces actions
sont posées. Ces informations ne sont pas
systématiquement consultées, sinon lorsqu'un
usage douteux du système survient: les connexions
ratées, les tentatives d'accès aux dossiers de
mots de passe, etc.
Le courrier électronique reçu et envoyé
n'est pas non plus à l'abri des yeux indiscrets des
responsables de systèmes. Par exemple, les messages
en instance d'être envoyés ou qui viennent
juste d'être reçus transitent par un dossier
intermédiaire (spool file) avant d'arriver à
destination finale. Le hic, c'est que les opérateurs
de systèmes y ont accès, et on peut supposer
que les moins scrupuleux lisent parfois les envois.
En somme, la vie privée sur le réseau, qui
consiste à avoir un usage exclusif de son compte, de
même qu'un accès unique aux données qui
y sont conservées et à celles qui y
parviennent, n'est aucunement assurée à
l'heure actuelle. Des mesures doivent être prises pour
colmater les trous déjà nombreux par lesquels
les entreprises privées, le gouvernement et les
pirates informatiques peuvent s'immiscer. Les
méthodes de protection ne font toutefois pas
l'unanimité, comme nous allons le voir dans la
prochaine partie.
5. Levée de
boucliers plus ou moins efficaces
Lignes directrices,
codes volontaires et normes
À la fin des années 1970, l'Organisation de
coopération et de développement
économiques (OCDE) a établi des lignes
directrices pour assurer la saine gestion des renseignements
personnels et la protection de la vie privée à
l'échelle mondiale. Ces lignes
directrices couvraient huit grands principes: limitation en
matière de collecte, qualité des
données, précision des finalités,
limitation de l'utilisation, garanties de
sécurité, transparence, participation et
responsabilité individuelles
(8).
En 1984, le Canada a signé les lignes directrices de
l'OCDE et le ministère de la Justice a incité
l'industrie à s'y conformer. De plus, c'est en
s'inspirant des lignes directrices de l'OCDE que
l'Association canadienne de normalisation (CSA) a
élaboré son propre code de protection de la
vie privée. Son projet est maintenant
d'élaborer, conjointement avec les gouvernements,
milieux d'affaires et organismes de protection des
consommateurs, une norme canadienne sur la vie
privée, qui dépasserait le cadre des codes
volontaires sans pour autant légiférer sur la
question. Ceci permettrait d'établir des lignes
directrices plus claires que celles des codes volontaires
élaborés par les entreprises . Les normes de
l'Association canadienne de normalisation, annoncées
pour le début de 1996, n'étaient pas encore
disponibles au moment de la publication de ce document.
La méthode la plus valorisée par les gens
d'affaires demeure donc encore celle de
l'autoréglementation, qui peut prendre la forme de
codes directifs, normatifs ou volontaires. Les codes
volontaires ne sont pas nécessairement moins stricts
que les lois en ce qui a trait à la protection de la
vie privée et des renseignements personnels.
Néanmoins, lorsqu'on observe la situation sous
l'angle du citoyen, ils présentent de nombreuses
lacunes. Ainsi, le manque d'uniformité - et parfois
l'absence - de procédures pour connaître
l'existence d'un dossier, y accéder ou y faire des
corrections rend le processus nébuleux et peu fiable.
En cas d'abus, la marche à suivre pour porter plainte
n'est pas clairement établie, de sorte que les
consommateurs peuvent avoir du mal à faire respecter
leurs droits.
Notons que même pour les entreprises, il est de moins
en moins avantageux que les renseignements personnels soient
insuffisamment protégés dans leur pays. En
effet, la Communauté économique
européenne (CEE) a émis en 1990 une directive
qui exige des garanties assurant aux données à
caractère personnel transmises d'un pays à un
autre une protection au moins équivalente dans le
pays destinataire. L'échange et la manipulation de
renseignements personnels se trouvent ainsi encadrés
de façon stricte tant à l'intérieur
qu'à l'extérieur des pays membres. Une
entreprise privée canadienne ayant une filiale en
Angleterre pourrait donc se voir refuser la consultation des
dossiers de ses employés outre-mer, puisque ce pays
possède une loi protégeant les renseignements
personnels, alors que le Canada n'en a pas.
Au nom de la
loi
Pour l'instant, les lois
fédérales canadiennes protègent les
renseignements personnels des citoyens uniquement dans le
secteur public, avec la Loi sur la protection des
renseignements personnels adoptée en 1982 (9). Le
Commissaire à la protection de la vie privée
du Canada (10) est chargé de faire
respecter cette loi. En cas de litige dans le secteur
privé, il faut se référer à la
Charte des droits et libertés, qui ne protège
pas la vie privée de manière explicite.
Néanmoins, des jugements récents sur l'article
8 de la Charte (concernant le droit à la protection
contre les fouilles, les perquisitions ou les saisies
abusives), ont reconnu que les citoyens sont en droit de
s'attendre à ce qu'on respecte leur vie privée
dans une mesure raisonnable, ce qui demeure somme toute bien
peu précis en cas de nécessité de
recours. Tout de même, la Loi sur les
télécommunications adoptée en 1993
donne au CRTC le mandat et le pouvoir de protéger la
vie privée dans les
télécommunications.
Jusqu'à tout récemment, alors que les quelque
3 700 organismes publics québécois
étaient assujettis à la Loi sur l'accès
aux documents des organismes publics et sur la protection
des renseignements personnels depuis 1982, rien ne
réglementait de façon précise l'usage
des renseignements personnels dans le secteur privé.
Encore une fois, le citoyen lésé devait avoir
recours à des protections plus larges : la Charte
québécoise des droits et libertés de la
personne, la Loi de protection du consommateur et les
recours généraux en matière de
responsabilité civile.
Le 1er janvier 1994, le Québec devenait la
première province canadienne à
réglementer la protection des renseignements
personnels dans l'entreprise privée. La Loi sur la
protection des renseignements personnels dans le secteur
privé (la loi 68) établit des règles
strictes de collecte, d'utilisation et de diffusion de ces
informations. Il est donc plus facile pour les citoyens
d'exercer un certain contrôle sur les données
personnelles détenues à leur sujet par les
quelque 200 000 entreprises privées
québécoises.
Ainsi, en constituant un dossier sur une personne, toute
entreprise doit désormais inscrire l'objet,
c'est-à-dire la raison d'être du dossier, et ne
peut recueillir que les renseignements personnels
nécessaires à cet objet. Par exemple, si
l'objet du dossier est la location de cassettes
vidéo, l'entreprise ne peut exiger le numéro
de permis de conduire, à moins d'arriver à
démontrer qu'il existe bel et bien un lien entre la
conduite automobile et la location de
vidéocassettes... Une entreprise privée qui
détient des renseignements personnels est aussi tenue
de prendre des mesures de sécurité afin
d'assurer leur caractère confidentiel. Elle doit donc
déterminer qui, dans le cadre de ses fonctions, doit
avoir accès aux dossiers contenant des renseignements
personnels. En outre, le consentement "manifeste, libre,
éclairé et donné à des fins
spécifiques" de la personne est requis pour que les
renseignements personnels qui lui sont demandés
soient ensuite communiqués à des tiers, ce qui
diminue les risques qu'il y ait couplage de données
à l'insu des individus. Enfin, toute personne a droit
d'accéder à son dossier et d'y faire apporter
des rectifications. En cas de litige, c'est la Commission
d'accès à l'information, le même
organisme qui régit déjà le secteur
public, qui tranche.
Comme toute loi peut être transgressée, les
citoyens doivent tout de même rester vigilants.
Même si la loi 68 oblige les entreprises à
obtenir l'assentiment du consommateur avant de pouvoir
consulter son dossier, certaines tenteront sans doute de
passer outre. Sachant qu'une firme comme Equifax
reçoit 10 000 demandes par jour, il est
évident que la vérification ne se fait pas cas
par cas auprès des consommateurs concernés.
Par contre, toute demande de consultation est inscrite au
dossier de ces derniers, de sorte qu'ils peuvent toujours se
plaindre après coup s'ils constatent qu'une
entreprise a consulté leur dossier sans leur
consentement. La loi permet aussi aux citoyens d'ajouter des
précisions dans leurs dossiers si certaines
informations contenues semblent incomplètes ou
erronées.
La technologie au
service de la vie privée
Une dernière façon de protéger la vie
privée consiste à "combattre le feu par le
feu": trouver des solutions technologiques pour contrer les
problèmes d'intrusion amenés par
l'informatisation. Sur l'Internet, on conseille de changer
périodiquement de mot de passe et de ne pas le
divulguer, de toujours taper la commande logout
(déconnexion) avant d'éteindre son modem et de
ne jamais laisser sa machine sans surveillance lorsqu'elle
est connectée au réseau. De plus, des
techniques de signature digitale se développent afin
d'empêcher les "emprunts" d'identité.
Pour permettre l'envoi anonyme de courrier
électronique, des réexpéditeurs
(remailers) ont vu le jour. Il s'agit de destinataires
intermédiaires qui enlèvent les informations
de l'en-tête des envois électroniques avant de
les expédier au destinataire.
Une autre technique de protection consiste à utiliser
un code de cryptage des données, aussi appelé
chiffrement à clé
révélée. Ceci empêche qu'une
personne qui intercepte une conversation
téléphonique, un message ou une transaction
électronique puisse prendre connaissance de son
contenu, qui ne peut être décodé
qu'à destination.
Le cryptage des données soulève cependant une
polémique: si cette technique permet de
préserver la confidentialité des informations
et l'anonymat des citoyens, elle en fait autant pour les
fauteurs de trouble. Pour cette raison, la plupart des
agences gouvernementales sont opposées au droit
inconditionnel de la vie privée et au
développement de techniques qui favorisent ce droit,
puisque les activités illicites sont, du même
coup, difficiles à surprendre. C'est pour cette
raison que le Federal Bureau of Investigation (FBI) a
souhaité imposer aux États-Unis un code
national de chiffrement, le Clipper Chip, dont il aurait un
double des clés, au cas où il
s'avérerait nécessaire de mettre un criminel
sur écoute électronique. Suite aux remous
causés par ce projet, le gouvernement
américain a finalement concédé que si
le Clipper Chip pouvait s'appliquer à la
téléphonie, cette technologie n'avait pas
d'avenir dans les transactions électroniques.
Si la proposition du FBI a fait autant de remous aux
États-Unis, c'est parce que le projet de loi rend
coupable d'une infraction civile toute personne - autre que
le FBI - qui développerait des technologies de
cryptage de données que le Gouvernement
américain ne pourrait décoder. Un peu comme si
on n'avait pas le droit d'acheter une serrure à toute
épreuve pour protéger sa demeure, sous
prétexte que les criminels peuvent aussi
protéger leur repaire de cette manière. En
conséquence, Philip Zimmermann a risqué la
prison pour avoir répandu gratuitement sur l'Internet
son logiciel Pretty Good Privacy, un code de cryptage que la
police américaine n'a pu percer. Après trois
années d'enquête sur Zimmermann, le
gouvernement américain a finalement abandonné
les charges d'"activités criminelles" qui pesaient
contre lui.
D'autre part, la technologie du Clipper Chip, quoiqu'en dise
le FBI, n'est pas à toute épreuve. Il est
d'ailleurs cocasse que des pirates informatiques aient
réussi à violer la sécurité de
l'ordinateur de Mykotronx Inc., le fabriquant du code du
Clipper Chip, et d'en répandre le contenu sur
l'Internet.
Les solutions technologiques, si elles permettent d'assurer
une protection accrue de la vie privée, demeurent peu
fiables et doivent donc absolument être
accompagnées de lois qui donneront un recours
précis aux personnes lésées.
6. Conclusion
Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour
que la protection des renseignements personnels des citoyens
soit assurée sur l'inforoute électronique. Il
faut à la fois développer des technologies qui
assureront la confidentialité des données
conservées et transmises, de même que des
procédures claires de recours en cas d'abus.
La question de la vie privée sur l'inforoute
électronique inquiète les Canadiens. Il y a
donc fort à parier que ceux-ci ne s'y engageront pas
massivement tant que la protection des quatre facettes de
leur vie privée ne sera pas garantie.
Il faudra donc d'abord s'assurer que ces inforoutes ne
seront pas en fait une bretelle d'accès commerciale
par laquelle les solliciteurs viendraient brimer le droit
à la solitude des citoyens. Il sera ensuite
nécessaire de préserver le droit à
l'anonymat des utilisateurs, qui ne souhaitent pas
particulièrement que tout ce qu'ils tapent sur leur
télécommande soit comptabilisé dans une
gigantesque banque de données pour établir
leur profil de citoyens ou de consommateurs. Aussi, ils
devront être en mesure de rouler sur l'inforoute sans
être suivis, c'est-à-dire en étant
assurés que leur itinéraire reste connu d'eux
seuls. Finalement, aucune donnée disponible à
leur sujet ne devra circuler à leur insu, ce qui
consacrera leur droit à la détermination.
Dans ces conditions, il est impératif que les
constructeurs d'inforoutes, entreprises, institutions et
gouvernements intéressés par leur
développement prennent des mesures pour assurer la
sécurité des nombreux renseignements
personnels qui y circulent déjà. Un
contrôle doit être exercé sur la
collecte, le stockage, l'exactitude, l'utilisation et la
diffusion des données personnelles. Normes, lois ou
technologies: les moyens de protéger les
renseignements sont multiples. Il faut toutefois que des
mécanismes précis soient mis en place
rapidement pour éviter que les projets d'inforoutes
n'amplifient une situation déjà
problématique.

Notes
(1) À titre
d'exemple, soulignons qu'aucune des recommandations du
Rapport du comité consultatif sur l'autoroute de
l'information ne mentionne les problèmes relatifs
à la vie privée. Le rapport,
déposé en juillet 1995, est disponible
à l'adresse suivante:
http://www.sai.gouv.qc.ca/doc_sai/rapport.html
(2) Selon un sondage
réalisé en avril 1994 par la firme Gallup pour
le compte de Andersen Consulting Canada, 85% des Canadiens
seraient d'ailleurs inquiets de ce qu'il adviendra de leur
vie privée sur une éventuelle autoroute de
l'information (Public word about privacy, sondage
Gallup,1994). Plus précis, le rapport La vie
exposée réalisé par la firme Ekos
en 1993 établit un lien entre le niveau de
connaissances et la précision des inquiétudes
face à la technologie: "Plus les membres d'une
société sont instruits et sont au fait de la
technologie, moins ils éprouvent de craintes vagues
et plus ils sont attentifs à des menaces
précises (par ex., l'établissement de liens
entre banques de données)" (Frank Graves et Nancy
Porteous, La vie privée exposée, Le sondage
canadien sur le respect de la vie privée, Les
associés de recherche Ekos Inc., Ottawa, 1993, p.
15.
(3) Equifax est une
agence de collecte de renseignements personnels dont le
siège social se trouve à Atlanta, autrefois
nommée le Bureau de crédit de
Montréal.
(4) Frank Graves et Nancy
Porteous, La vie privée exposée, Le sondage
canadien sur le respect de la vie privée, Les
associés de recherche Ekos Inc., Ottawa, 1993, p.
14.
(5) Michel
Venne,"L'autoroute des renseignements personnels,
Québec se dote d'un réseau électronique
reliant tous les ministères", Le Devoir, 8
février 1993, A1.
(6) Michael J. Paul,
"Telecommunications, isolation, and the erosion of privacy",
Interpersonal computing and technology, vol.
2, n°3, p. 82-98.
(7) Poupées qui
servent à tester la sécurité des
véhicules automobiles.
(8) Pour en savoir plus
sur les mesures prônées par l'OCDE, voir le
document Lignes directrices régissant la
protection de la vie privée et
les flux transfrontières de
données de caractère
personnel, disponible à l'adresse:
http://www.oecd.org/dsti/iccp/legal/priv-fr.html
(9) Voir le document de
travail d'Industrie Canada intitulé La
protection de la vie privée et
l'autoroute canadienne de l'information,
à l'adresse:
http://info.ic.gc.ca/info-highway/reports/privacy/priv_f.asc
(10) Le site du
Commissaire à la protection de la vie privée
du Canada est accessible à l'adresse:
http://infoweb.magi.com/~privcan/f_index.html

Quelques liens pour en
savoir plus...
L'Electronic Frontier Foundation, un organisme sans but
lucratif qui défend activement la vie privée
et la liberté d'expression sur l'Internet:
http://www.eff.org/
L'Electronic Privacy Information Center (EPIC), recelant de
ressources sur la question de la vie privée sur le
réseau:
http://www.epic.org/
L'Internet Privacy Coalition, maître d'oeuvre de la
campagne de la clé d'or, prônant le recours aux
méthodes d'encryptage pour protéger la vie
privée dans l'Internet:
http://www.privacy.org/ipc/
Le site Encryption Policy Resource Page, également
sur l'encryptage:
http://www.crypto.com/
L'Electronic Frontier Canada, organisme canadien qui
s'assure que le développement et l'utilisation des
nouvelles technologies respectent les principes de la Charte
canadienne des droits et libertés:
http://insight.mcmaster.ca/org/efc/
Les pages du Commissaire à la protection de la vie
privée du Canada:
http://infoweb.magi.com/~privcan/f_index.html/


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