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La place de la parole dans les pratiques de chat, tant en quantité qu'en qualité, doit être évaluée à l'aune d'un système participatif fondé sur le mode texte, des relations anonymes et l'absence fréquente d'interconnaissance entre les participants. Comment se transposent, dans ce cadre interactionnel, les banalités échangées en face à face pour meubler le silence, auxquelles réfère le concept de « ressource sûre » d'Erving Goffman ? L'observation du dispositif de « dialogue en direct » de la messagerie Caramail nous a mené à identifier trois ressources sûres dans les cyberconversations : l'activité hors-cadre, la constitution d'un environnement imaginaire commun et, plus spécifique, l'émission de chants scripturaux. Nous nous interrogeons aussi sur le statut à accorder aux échanges enflammés, constitués pour lessentiel d'attaques ad hominem et de propos grossiers, et au recours à des programmes informatiques destinés à générer du texte ou des dessins ASCII. Nous tenterons de montrer que ces types de propos, malgré leur caractère déviant, constituent eux aussi des substituts fonctionnels de l'interaction.
En 1953, Erving Goffman examine les stratégies et les ressources conversationnelles employées par les habitants d'une communauté insulaire pour maintenir les échanges dans lesquels ils sont engagés, alors qu'ils n'ont rien à dire. Ce faisant, Goffman constate qu'il est des « [...] situations où l'extinction de la communication constitue en elle-même une communication inappropriée » (Goffman, 1988, p. 105) : quand ils se sont mutuellement accordé le statut de participant accrédité, les individus engagés dans une conversation se doivent de l'alimenter et recourent, pour ce faire, à « des sources fiables de messages acceptables » afin d'éviter l'embarras d'un silence pénible. Il nomme ces réserves de messages, comme les menus propos sur la météo, « ressources sûres » (safe supplies) (ibid., p. 104-113) ; elles sont qualifiées de sûres parce qu'elles sont tout à la fois acceptables, pertinentes, disponibles et inépuisables. Comme le résume Yves Winkin (1988), il s'agit pour Goffman de répondre à la question : comment éviter qu'un « ange passe » dans une conversation ? Cette interrogation, nous allons la reporter à un autre cadre de l'interaction, basé sur une coprésence situationnelle et non physique des participants : le dialogue en direct en mode texte d'un site web, celui de Caramail.com.
Sur les bases du modèle théorique de l'interactionnisme, nous posons donc en filigrane le postulat d'une possible mise à jour d'un ordre de l'interaction cyberconversationnelle par comparaison avec le modèle référent du face à face [1] , ce qui constitue moins une mise à l'épreuve théorique du modèle goffmanien, que son application pratique aux interactions médiatisées par ordinateur. Selon la perspective goffmanienne, toutes les rencontres appartiennent à une « classe naturelle unique [2] », dénommée « interaction sociale », entendue comme « [...] ce qui apparaît uniquement dans des situations sociales, c'est-à-dire des environnements dans lesquels deux individus ou plus sont physiquement en présence de la réponse de l'un et de l'autre » (Goffman, 1974, p. 89). À ce titre, le bavardage électronique textuel et synchrone peut être considéré comme une autre « version réduite de la chose réelle primordiale » selon l'expression d'Erving Goffman, à l'instar du téléphone et du courrier [3] . L'étude de la communication médiatisée par ordinateur est ainsi appréhendée comme un domaine de recherche « analytiquement viable » (Goffman, 1988, p. 191). Reste à explorer les implications des différences de cadres de l'interaction. Vaste tâche, dont nous n'examinerons que quelques aspects ici, en vue d'évaluer la place de la parole dans les cyberconversations. Nous verrons que la coprésence situationnelle des participants au chat, par ses différentes caractéristiques (coprésence anonyme, absence d'emprise physique et d'interconnaissance préalable nécessaire, système participatif textuel...), génère un recours massif aux ressources sûres habituellement employées en face à face, et que ces dernières constituent une part substantielle et essentielle du contenu des échanges. Partant de ce constat, nous observerons deux ressources sûres des cyberconversations (la description d'une activité hors-cadre et la construction d'un environnement imaginaire commun) ainsi qu'une troisième ressource, apparemment spécifique : l'émission de chants scripturaux. Nous observerons enfin que deux autres activités, bien que proscrites officiellement sur le dialogue en direct, peuvent, par leur caractère phatique [4] , s'apparenter à une forme de ressources sûres : les échanges enflammés et la réalisation de dessins ASCII.
Avant de conclure ces propos introductifs, nous apporterons deux précisions d'ordres terminologique et méthodologique. La première concerne le recours à l'anglicisme « chat » : aucun équivalent français ne semble satisfaisant en ce sens qu'il répondrait au double critère de la précision et de l'économie. Le terme chat s'impose donc par sa cohérence : monosyllabique, il est parfaitement adapté au contexte situationnel auquel il réfère, qui requiert une grande promptitude, « a staccato style of speaking », selon Suler (1997). Il recouvre toutefois deux dimensions distinctes, ce qui rend son emploi épineux (Mattio, 2001, p. 36). D'une part, le chat désigne une activité, le bavardage électronique textuel et synchrone, expression recouvrant, dans notre perspective, le terme « cyberconversation ». D'autre part, il réfère au lieu virtuel où cette activité s'exerce. Précisons que, dans cette seconde optique, on doit dissocier le dispositif technique global de ses diverses composantes, les salons de discussion. Ainsi, techniquement, un « dispositif de chat » est l'équivalent d'une messagerie (sur le site web francophone étudié, ce dispositif est dénommé « dialogue en direct ») et se matérialise par de multiples salons de discussion aux thématiques variées (chatroom, en anglais). Lorsque la distinction entre ces deux dimensions, activité ou dispositif, nous semblera souhaitable, nous substituerons au terme chat celui de cyberconversation ou de dispositif.
La seconde précision préliminaire est d'ordre méthodologique. Comme il s'agit ici d'examiner les ressources sûres des cyberconversations, c'est-à-dire du chat, nous nous sommes fondés sur un chat, en l'occurrence - puisqu'il s'agissait à l'origine d'une étude de cas - les salons publics du dispositif de dialogue en direct de Caramail [5] . Nous mêlerons donc dans l'analyse des éléments théoriques et des données empiriques enregistrées au cours de sessions d'observation menées en mars et en avril 2000 dans le salon « Dom Tom » [6] , puis au cours des cinq premiers mois de 2001, essentiellement dans les salons de type « générationnel » [7] .
Dans les démarches d'observation, le rapport observateur-observé constitue une question épistémologique centrale. L'observation participante, où le chercheur se comporte comme un membre du groupe, est l'une des approches méthodologiques les plus pratiquées. C'est ainsi que procède Goffman aux Shetland, en 1953, à ceci près qu'il est « plutôt participant observateur, qu'observateur participant », comme le note Winkin (1988, p. 54), soulignant ainsi « l'implication objective » du chercheur : participant, Goffman l'est par sa seule présence physique. Aussi choisit-il de « devenir membre » à part entière afin de percevoir, de l'intérieur, la culture matérielle, sociale et cognitive du groupe observé.
Sur le chat, l'environnement anonyme et la coprésence situationnelle offrent au chercheur la possibilité technique d'effectuer une observation qui n'altère pas la production des échanges et qui permet une analyse de données brutes, sans retranscription. Notre présence est bien ratifiée en tant que participante au salon (par le fait que le pseudo de chaque connecté au chat apparaît dans la liste des participants) même si cette participation demeure peu active, puisque nous observons sans intervenir dans les échanges (sauf exception que nous mentionnerons, le cas échéant). Le paradoxe labovien de l'observateur, qui doit observer le comportement des individus lorsqu'ils ne sont pas observés, se trouve ainsi en partie résolu [8] . En revanche, émergent des questions éthiques fondamentales concernant l'anonymat et la vie privée sur Internet : le chercheur doit-il faire connaître le but de sa présence ? Doit-il transformer, voire éliminer les pseudos des interactants lorsqu'il reproduit des extraits de conversations ?
À ces deux interrogations, nous avons répondu par la négative. Le choix de conserver les pseudos et de recourir à des enregistrements que l'on pourrait qualifier de clandestins peut se justifier : les enregistrements qui sont ici objets d'analyse, même si nous n'en étions pas les destinataires désignés, ont été volontairement mis en ligne par leurs auteurs dans des salons publics et sur un espace commun. La possibilité de s'adresser la parole « en privé » existe, de même que des salons privés, mais ceux-ci n'ont pas été observés.
Soulignons par ailleurs, pour ce qui relève des considérations à caractère moral, le paradoxe du mythe libertaire attribué à Internet (ainsi qu'aux technologies de l'information et de la communication en général) en regard de la traçabilité effective des échanges. Comme le soulignait Serge Proulx (2000) à l'occasion d'une conférence à l'Université de La Réunion, notre société de communication est aussi une société de contrôle : on pourrait citer pour exemple les réseaux étatiques de surveillance de l'ensemble des télécommunications (système Échelon, « Frenchelon »), mais aussi tous les procédés techniques employés à titre publicitaire et marchand (de type « cookies ») ou à titre personnel (techniques d'intrusion dans les boîtes aux lettres électroniques, notamment). Les comportements des internautes sont ainsi constamment traqués de façon insidieuse : l'anonymat en ligne n'est qu'un leurre, un jeu de masques et de dupes. Il nous apparaît que notre rôle est aussi de le réaffirmer, quitte, en le faisant, à revendiquer paradoxalement l'emploi de méthodes clandestines. D'autant que la prise de position méthodologique et éthique des chercheurs qui prônent la modification, quand ce n'est pas la suppression pure et simple des pseudos lors de la publication des travaux dépend également du rôle et du poids qu'on leur accorde en termes de prévisibilité et d'ajustement interpersonnel. C'est-à-dire, notamment, selon que l'on considère le processus d'échange linguistique comme centré sur le locuteur (perspective de Gumperz [9] ) ou sur l'énoncé.
Dans une perspective interactionniste, le pseudo doit être considéré comme porteur d'indices largement susceptibles d'influer sur les stratégies de comportement et, à ce titre, ne saurait être purement et simplement éliminé. Quant à sa transformation systématique, elle se heurte à la condition de trouver un équivalent respectant le caractère symbolique, référentiel ou/et poétique de l'original, condition rarement remplie de façon satisfaisante. Pour les raisons évoquées précédemment, nous n'avons ni publicisé notre observation, ni procédé à une quelconque modification des enregistrements recueillis. Le débat épistémologique demeure évidemment ouvert.
« L'obligation de s'engager se définit en fonction de tout le contexte dans lequel se trouve l'individu » (Goffman, 1974, p. 114-115). Or, le dispositif de chat repose sur le même principe que le langage, défini par Bourdieu comme « [...] le premier mécanisme formel dont les capacités génératives sont sans limite » ([1982] 1993, p. 20). La finalité d'un chat étant de permettre, par un ensemble de procédés techniques, l'échange médiatisé synchrone de propos langagiers collectifs en mode texte, on présuppose que l'extinction de la communication, a contrario, constitue une mise en péril. Et l'on note que les participants, à un niveau individuel, intègrent ce principe et le réaffirment fréquemment lors de la clôture de leurs échanges. C'est ainsi que les salutations s'accompagnent généralement d'excuses ou de justifications, apparentant ainsi la cessation de la communication à une forme d'offense fortuite, définie par Goffman comme « [...] des sous-produits non désirés, mais parfois prévus d'une action accomplie en dépit de telles conséquences » (1974, p. 17). Quand elle a lieu, cette légitimation de l'offense s'exprime typiquement par la description d'un état d'âme approprié ou par la justification de l'action, en évoquant des contraintes imprévisibles, une nécessité impérieuse ou un intérêt supérieur. Les exemples suivants sont explicites :
Un des troubles les plus symptomatiques de la désorganisation du système se révèle lors des périodes d'inactivité dans le salon [10] . Précisons que nous mesurons l'activité par la vitesse à laquelle se succèdent les nouvelles contributions s'affichant à l'écran. Plus l'activité est importante, plus ces dernières sont nombreuses. À l'inverse, faute de participation, les énoncés se figent à l'écran : quelques messages fixes sont visibles, souvent des salutations inabouties ; la liste des participants au salon peut être composée de plusieurs pseudos, mais on ne saurait mesurer le caractère plus ou moins récent de l'affichage de ces indices [11] . En conséquence, ne pouvant pas les évaluer, un nouveau venu émet des salutations qui, faute d'activité ne trouvent pas de réponse ; auquel cas, après quelques minutes, il quitte généralement le salon pour un autre plus animé, en renonçant à sa demande d'engagement. Un autre individu entre alors dans le salon, constate qu'un participant a émis des salutations, décide de lui répondre ou opte pour une nouvelle procédure d'engagement, qui elle-même ne trouve pas forcément de réponse immédiate, etc. Il arrive ainsi parfois que plusieurs salutations identiques, formulées en des temps différents par des individus distincts, se succèdent sur l'écran, ou que, seuls en scène, les individus monologuent leur frustration.
On notera, dans l'illustration précédente, des expressions typiques référant à l'absence de vitalité. Autre exemple fréquemment attesté : « c'est mort ici ». Insistons, une fois encore : au niveau de l'organisation du système, l'activité expressive sur le chat est une nécessité, d'où l'importance du maintien de la communication interindividuelle.
Nous avons évoqué en introduction la promptitude requise dans les échanges : elle se manifeste par l'usage courant d'un énoncé par ligne et par tour de parole. La quantité « acceptable » de parole varie généralement d'une particule unique (oui-non) ou d'un acronyme ayant valeur de signal de direction (lol, mdr, ptdr) [12] , à un énoncé de plusieurs lignes. Précisons qu'il est d'usage de mentionner un destinataire, en cliquant sur un pseudo dans la liste des connectés. Par ailleurs, les participants n'ont pas la possibilité d'en sélectionner plusieurs en même temps, ce qui conditionne fortement un cadre de relations duelles.
Sur le chat, la quantité de paroles produite constitue une donnée fondamentale, tant au niveau de l'organisation globale du dispositif qu'à celui des productions individuelles. Quant à la qualité de la parole produite, on peut dire, sur le fond, qu'à cause de l'anonymat, elle s'évalue distinctement de la notion de véracité [13] : ce qui est dit sur un chat ne saurait être vérifié. Les participants s'accordent donc typiquement le bénéfice du doute quant à la véracité de leurs propos respectifs ou à la cohérence de leur comportement. Sur la forme, il faut signaler la liberté prise par les participants, en particulier les plus jeunes, de se détacher des normes de l'écrit standard. Nous avons tenté de mettre en lumière cette grande tolérance apparente des membres de la communauté Caramail [14] quant à l'application des règles orthographiques de l'écrit traditionnel. Dans le cadre d'une situation d'observation participante proche de la rupture [15] , nous proposons ainsi à Retho7, notre interlocuteur du moment, de corriger ses fautes d'orthographe. Sa réponse est incendiaire, probablement à la mesure de l'offense ressentie.
Il s'agit là d'un trait saillant des cyberconversations : la fluctuabilité des normes orthographiques du « parlécrit » revendiquée par les participants (même si, par ailleurs, des pratiques récurrentes et spécifiques, constitutives d'un nouveau mode communicatif, sont observées). Il reste que le recours à la norme traditionnelle s'avère parfois nécessaire, notamment en réponse à un énoncé offensant. C'est là une stratégie de défense typique. Deux exemples où les locuteurs feignent de prendre pour une offense de forme (d'expression) ce qui est, par essence, une offense de contenu (injures, insultes) :
Ou encore :
Dans le cas précédent, les salutations d'ouverture de sly.mama se calquent sur celles d'un ex-animateur pour enfants de la télévision française. Que cette référence « culturelle » ne soit pas partagée par son interlocuteur est probable, il semble d'ailleurs réagir « au pied de la lettre » à ce qui peut être interprété, hors contexte culturel commun, comme une insulte. Par ailleurs, quand les allocuteurs s'autorisent des entorses aux règles de la grammaire conventionnelle, les allocutaires en perçoivent des indices de direction qui caractérisent l'émetteur. Dans l'exemple suivant, cet indice est également utilisé comme ressource défensive. L'expression « inquiète toi pas », fréquente à l'oral, autant en France qu'au Québec, est interprétée comme une erreur de syntaxe, et le non-respect de la norme, comme une carence de l'émetteur.
Mais sans doute faut-il envisager cette idée du « bon parler » (en rapport avec le respect de la norme écrite) au regard du caractère plus ou moins phatique des échanges. L'âge des participants semble avoir une incidence non négligeable sur la conception de l'interaction et la rédaction des énoncés. On peut ainsi déduire du nombre de participants actifs (apparemment plus nombreux dans les salons 10-14 ans que dans les salons destinés aux plus de 40 ans) et de la durée apparente de leurs interactions respectives que les plus jeunes sont aussi les plus attachés au contact phatique. La mise en relation sociale est primordiale dans les salons 10-14 ans, où les cyberconversations se limitent le plus souvent à des échanges de salutations :
Dans les salons destinés aux plus de 40 ans, la mise en contact semble plutôt un préalable classique à l'approfondissement du lien social. En ce sens, cette communication est moins phatique que « pleine », même si la nature générale des propos échangés sur le dialogue en direct de Caramail s'avère très superficielle ! La place de la parole dans le cadre spécifique de l'interaction sur le dialogue en direct ayant été brièvement replacée dans son contexte de production, nous allons voir, à présent, que les ressources sûres de la conversation en face à face constituent les thèmes essentiels des cyberconversations.
On l'a dit, une des différences majeures des deux cadres de l'interaction que constituent le face à face et le chat tient en la coprésence physique des individus dans le premier cas alors que dans le second, cette coprésence est médiatisée. Dans le premier cas, les participants ont accès à un territoire commun et aux événements qui s'y déroulent. Par ailleurs, ils partagent généralement une histoire interactionnelle commune ou un but commun, extérieur à l'échange lui-même, et qui légitime ce dernier. Dans le second cas, l'échange est scriptural, anonyme, et la mise en contact des participants se justifie en elle même, pour elle-même. L'interconnaissance n'est pas une condition prérequise à l'interaction. Ce dernier aspect est déterminant, d'autant que l'habitus interactionnel en face à face tend à limiter les échanges entre étrangers : très tôt, les enfants apprennent qu' « on ne doit pas parler à des inconnus dans la rue ». Or, le chat se fonde justement sur la mise en contact anonyme d'individus éparpillés géographiquement, mais qui, tous, se retrouvent à égale distance d'un centre, constitué par le salon. Quand ils ne disposent pas d'une histoire interactionnelle commune, le problème de l'entretien des conversations se pose aux participants dès leur ouverture, une fois les salutations échangées ! La focalisation de l'ensemble des interactions sur un sujet (la responsabilité de l'entretien des interactions incombant indistinctement à l'ensemble des individus ayant accepté d'entrer dans l'échange) semble exceptionnelle, à la lumière de nos observations. Mais cela justifierait alors l'emploi du terme cyberdiscussion plutôt que cyberconversation [17] . En général, les stratégies sociales des participants pour entretenir l'échange sont mises en oeuvre individuellement. Mais de quoi peut-on parler lorsqu'on n'a rien de particulier à dire, surtout à un interlocuteur qui ne nous est pas familier ?
Comme, sur le chat, les individus ne partagent pas le même environnement, le même temps, bref, le même « monde de vie », leur relation se tisse spontanément autour de propos basiques, consensuels, tels que ceux qui alimentent les ressources sûres du face à face. Goffman en distingue cinq : les menus propos, le cancan, l'état de santé, la légèreté et les manifestations de courtoisie ; il ajoute deux substituts fonctionnels : les actes instrumentaux tels que tricoter, manger, fumer, et les jeux.
Examinons d'abord les « menus propos » (small talk), qui sont des « [...] sujets de conversation qui peuvent légitimement être proposés par des personnes de statuts très différents sans porter préjudice à la distance sociale qui les sépare et en mettant tout le monde d'accord » (Goffman, 1988, p. 105). Sont inclus dans les objets habituels de ces menus propos, la météo, la profession (que nous distinguons du « parler boulot » car généralement, les interlocuteurs ne sont pas liés par cette activité professionnelle), les enfants et les animaux. Si parler de la pluie et du beau temps apparaît souvent comme une activité assez vaine, Goffman signale que ce n'est apparemment pas le cas dans le contexte insulaire qu'il observe. Sur le dialogue en direct, évoquer la météo, notamment pour en constater les différences, est courant. Ce menu bavardage, qui contribue à la découverte de l'univers de l'autre, s'épuise sans doute moins vite qu'en face à face car il repose structurellement sur des échanges de type question-réponse.
Ci-après, menus propos sur la profession :
Du fait de l'absence d'éléments visuels caractérisant les participants et leur environnement sur le chat, il faut ajouter à ces objets de menus propos les références à l'âge, la description physique ou encore le lieu géographique de résidence.
Ces éléments d'identité concourent à alimenter les propos. Toutefois, ces réserves de messages ne sont pas si sûres, au sens où elles se heurtent au principe fondateur de l'anonymat sur le chat, et suscitent parfois des réserves d'information. Le droit d'un participant à l'anonymat, s'il est acquis [18] , n'en est donc pas moins souvent renégocié. Dans l'exemple suivant, on notera les différents stratagèmes dont use eurydice_la_douce pour typiquement « répondre sans répondre » à des questions qu'elle pourrait considérer comme une « lésion de sa propriété intellectuelle» (Simmel cité par Goffman, 1974, p. 19) : la discrétion consiste en effet à « [...] ignorer volontairement tout ce que l'autre ne nous révèle pas expressément » (ibid.). La séquence montre trois mouvements successifs où, le contact ayant été établi (les salutations échangées) entre eurydice_la_douce, et trois autres participants, le lieu de connexion sert de première ressource de l'échange ; mais il se heurte à une réserve d'information et cause la rupture rapide de l'engagement. (Les énoncés soulignés ci-après l'ont été par nous) :
Le droit à l'anonymat d'un participant sur le chat doit donc aussi être envisagé, relativement aux ressources de la conversation, comme un devoir imposé à l'autre : celui de se priver de tous les repères catégorisant l'émetteur pour n'exploiter que les ressources internes de l'échange [19] .
Une autre réserve de messages utilisée par les habitants de l'archipel des Shetland, et souvent mise en œuvre dans les cyberconversations, concerne l'état de santé. Goffman précise que cette ressource est surtout employée par les personnes âgées et les femmes, mais qu'elle ne constitue pas un trait de vantardise ou une demande d'attention exagérée. On s'attend plutôt à une réponse compatissante (Goffman, 1988, p. 109). Cette fonction semble avoir son analogue dans la pratique du chat, mais l'état de santé doit être entendu plus généralement comme relatif au moral, à l'état d'esprit psychologique du moment.
Examinons maintenant de plus près trois ressources sûres spécifiques des cyberconversations : la description d'une activité hors-cadre, la construction d'un environnement imaginaire commun et l'émission de chants scripturaux. Nous nous intéresserons en premier lieu à la possibilité, pour les participants au chat, de recourir à une activité hors-cadre, soit pour se détacher de l'échange, soit au contraire pour l'alimenter en la transformant en support de la cyberconversation.
L'engagement conjoint est un état fragile, précaire et instable, nous dit Goffman, « [...] mais comme un tel engagement est obligatoire, le détachement sous toutes ses formes constitue une sorte de méfait que l'on pourrait appeler “mésengagement” » (Goffman, 1974, p. 104). C'est ainsi que toutes les activités en coulisses [20] risquant d'altérer le cours d'un échange cyberconversationnel et « [...] tous les silences motivés par des activités hors-cadre, se doivent d'être clairement identifiés à l'écran... » (Verville et Lafrance, 1999, p. 203). À défaut, cela suscite généralement un rappel à l'ordre, sous forme de complainte ou de sommation : sur le dispositif de dialogue en direct, les coulisses comprennent, outre les dialogues privés, toutes les actions de la vie réelle qui ne peuvent être menées conjointement.
Contrairement aux actes instrumentaux, fumer ou tricoter par exemple, qui permettent de maintenir l'interaction grâce au support d'une activité réelle et visible, l'activité hors-cadre ne peut être utilisée sur le salon comme ressource qu'à la condition d'être formulée de manière expressive. Un haut degré de maîtrise en ce domaine relève de l'art du monologue.
Cet échange, malgré son apparente longueur, montre bien les limites du recours aux coulisses pour les participants. La recherche d'expressivité nécessite une description commentée de la situation ou de l'événement en cours, ce qui se révèle à la longue trop fastidieux quand le poids de ces contraintes est supporté par un seul individu. Mais l'avantage de cette stratégie de recours à l'activité hors-cadre réside dans les potentialités de cette dernière à servir de ressource-alibi à la rupture pure et simple de l'engagement, quand la perspective de gain, c'est-à-dire le maintien de l'interaction, devient trop coûteuse. Ci-après, la suite et fin de la cyberconversation précédente [21] :
(31/03/00 Salon Dom-Tom)
Il faut noter que les activités en coulisses peuvent servir également de support à des constructions collectives de discours, relativement rares, au demeurant, car les échanges « de groupe », c'est-à-dire lorsqu'au moins trois participants s'entendent pour bavarder ensemble, requièrent plus de maîtrise technique et de vivacité que les échanges duels, quand bien même ceux-ci pourraient être multiples et gérés en parallèle (mais donc chacun en son temps). Dans le cas d'un échange collectif focalisé, il faut coordonner son message avec les autres productions, prendre son tour en évaluant la pertinence du propos tout en tenant compte du risque de chevauchement ; désigner un destinataire, même si le message s'inscrit dans le cadre d'une discussion de groupe...
On notera que cette construction collective de discours se fonde sur un acte instrumental très fréquemment utilisé en face à face pour étirer les messages sur un laps de temps plus étendu, manger, un acte vital commun à tous. De plus, il permet de pallier la différence d'environnement matériel des participants et de créer, au sein d'un salon, un environnement imaginaire commun reposant sur la notion de partage (ici, d'un repas).
Selon Rheingold, trois éléments fondamentaux caractérisent IRC (Internet Relay Chat) : « [...] artificial but stable identities, quick wit, and the use of words to construct an imagined shared context for conversation » (Rheingold, 1993). Le fait est que les participants se construisent parfois un contexte purement imaginaire qui sert alors de ressource. Dans l'exemple qui suit, cette forme de ressource est mise au service de propos que nous pouvons qualifier de cancans qui constituent une espèce fréquente de ressource sûre : « [...] celui-ci implique une référence à des personnes absentes et à des éléments de leur passé considérés comme autant d'illustrations des traits que l'on approuve ou désapprouve chez elle » (Goffman, 1988, p. 107). Ici, trois participantes, titou723, liberace57 et elle_est_sauvage, critiquent vivement l'attitude de sexy_juju.
(15/03/01, Salon 40 et plus #48)
Par sa longueur et sa construction collective, cet exemple semble assez exceptionnel. Plus fréquentes sont les références ponctuelles :
Dans l'exemple précédent, on observe une manifestation de courtoisie, autre ressource typique du face à face, bien qu'ici, l'offrande soit virtuelle. Sa fonction est d'introduire l'échange tout en le plaçant dans un cadre convivial. Par ailleurs, la constitution d'un environnement imaginaire commun ne se limite pas au contexte matériel de l'interaction, il touche aussi aux relations sociales.
On peut également voir, dans cette réserve de sujets, l'emploi d'une définition non sérieuse de la situation, une espèce importante de ressource sûre selon Goffman (ibid., p. 109). Nous en verrons un aspect plus blessant avec l'examen des échanges enflammés. Mais, auparavant, signalons un autre moyen parfois utilisé pour maintenir des relations rituelles acceptables : les chants.
Évidemment, l'évocation de chants scripturaux semble paradoxale, mais comment désigner autrement cette activité vocale exercée dans un cadre écrit ? L'entre-deux-modes qui caractérise les énoncés produits sur le chat nous mène à forger par antinomie ce type d'expression. En fait, de nombreuses références à l'oralité sont observées dans les salons : le choix du corps de la typographie, par exemple, est proposé dans un menu déroulant en référence aux verbes murmurer, parler et hurler. L'activité, de nature orale, prend ainsi le pas sur le mode de communication écrit. Comme le signale Goody, « [...] alors que l'écriture peut remplacer l'interaction orale dans certains contextes, elle ne réduit en rien le lien locuteur-auditeur qui constitue la nature même des actes linguistiques » (Goody, 1994, p. 11). S'il est ainsi admissible de considérer que la pratique du chat permet de se parler par écrit, de là à envisager que l'on puisse chanter sur le dialogue en direct, il y a un pas qu'il serait peut-être audacieux de franchir...
Le principe consistant simplement à reproduire des paroles de chansons, un peu d'imagination et de mémoire sont requises pour entamer un récital. Les couplets sont segmentés et les contours intonatifs vocaux, simulés. Les participants puisent dans leur culture musicale respective, essentiellement la variété populaire. Aucune fausse note ne risque de perturber l'orchestre (pas de risque d'embarras), même si une certaine « cacophonie visuelle » peut se dégager de la juxtaposition des voix discordantes. L'avantage de cette ressource est évidemment d'être inépuisable et relativement consensuelle. Dans l'exemple ci-après, un duo d'amateurs du groupe Indochine se frotte au zouk en solo d'un adepte de Francky Vincent.
(09/02/01, Salon Dom-Tom)
Cette activité que nous ne faisons qu'évoquer est apparemment aussi surprenante en nature qu'exceptionnelle en nombre dans nos observations. Pourtant, elle présente des avantages certains. D'abord, on l'a dit, la ressource est inépuisable. Ensuite, elle ne requiert pas nécessairement d'interlocuteur, ni même de public.
En face à face, ces phases de l'interaction [22] où les participants, pour maintenir le lien, doivent avoir recours à des banalités, sont d'une durée variable au regard de la durée globale de l'échange, cette durée dépendant du degré d'intimité et d'interconnaissance des participants (plus ils sont proches et moins le silence semble perçu comme potentiellement embarrassant) et de leur capacité à mobiliser ces ressources sûres. Sur le chat, ces phases sont très importantes, tant par leur enjeu que par leur fréquence.
Examinons à présent deux autres activités quasi inépuisables mais d'une acceptabilité discutable - l'une, de type interactionnel et l'autre, technique - qui, bien que proscrites officiellement dans le dispositif, pourraient se révéler des substituts fonctionnels d'une redoutable efficacité : les échanges enflammés et une forme d'acte instrumental : l'utilisation de programmes informatiques générateurs de texte (citations, blagues, contrepètries, etc.) ou de dessins ASCII. Nous tenterons de montrer que, bien que spécifiques au cadre de l'interaction médiatisée par ordinateur, ces activités s'appuient en fait sur deux ressorts importants de la conversation en face à face : la légèreté et le jeu. Comme le cancan ou les manifestations de courtoisie du face à face, elles servent de support à la construction d'un environnement imaginaire commun.
On a vu que tout silence dans une interaction doit être meublé ou justifié : « Une fois que les individus se sont mutuellement offerts le statut de participant accrédité et se sont plongés dans la situation, il devient nécessaire de maintenir un flot continu de messages, jusqu'à ce que se présente une occasion inoffensive de clôture de l'échange » (Goody, 1994, p. 105). Certains participants expriment parfois le désir de centration des propos autour d'un thème, répondant ainsi à un réflexe de défense, ou s'engagent dans la « quête d'un sauveur » : plusieurs fonctions sont en effet attendues d'un leader, « [...] surtout qu'il “nourrisse” les participants, qu'il comble le vide, qu'il les soulage de la responsabilité de “meubler le silence” » (Lipiansky, 1992, p. 78).
Selon une hypothèse que nous allons tenter de développer, « s'engueuler » (sic) est une activité qui permet le maintien quasi infini de l'échange, les insultes elles-mêmes étant en nombre infini alors que l'emprise physique des participants, elle, est inopérante. Ces dernières apparaissent ainsi paradoxalement comme une ressource « sûre » dans le maintien du lien interpersonnel en ce qui concerne l'étendue de leur domaine. Toutefois, elles ne sauraient, a priori, être tenues pour une source acceptable de messages. La communication conflictuelle (les flames [23] ) se matérialise en effet essentiellement par la production d'énoncés que nous qualifierons d'injurieux et de grossiers en regard de la bienséance coutumière en face à face. D'ailleurs, ce type de propos est proscrit, et des modérateurs sont chargés de faire appliquer la règle [24] . L'injure, très fréquente sur le chat, doit, au sens de son étymologie, être entendue comme « [...] un “acte de parole”, un “coup” qu'un sujet porte sur un objet : le latin offendere signifie primitivement “heurter, porter un coup” » (Guiraud, [1975] 1991, p. 27). Toutefois, il nous faut rappeler la légèreté qui caractérise plus généralement l'ensemble des cyberconversations. Il ne faudrait pas non plus préjuger des offenses en les évaluant à l'aune d'un modèle normatif inapproprié. En effet, « [...] la détermination complète de la signification du discours s'opère dans la relation avec un marché » (Bourdieu, [1982] 1993, p. 115). Comme le signale Goffman, la légèreté implique une sorte de profanation rituelle non sérieuse du locuteur ou des destinataires. Les « relations à plaisanterie [25] » en sont une conséquence typique et très fréquente sur le chat :
Sur le chat, peut-être plus encore qu'en face à face, il faut concevoir l'interaction non comme une scène d'harmonie, mais comme une « [...] disposition permettant de poursuivre une guerre froide » (Goffman, 1988, p. 102). Le maintien d'un compromis de travail est une nécessité, en face à face, car une guerre ouverte coûterait trop cher. Mais sur le chat, l'absence d'emprise physique rend le recours à des représailles brutales impossible. L'échange synchrone étant aussi distant, quand bien même les échanges enflammés seraient envisagés selon la bienséance coutumière comme des offenses graves portées à la face des interactants, ils ne portent pas à conséquence publiquement. Si les échanges enflammés suscitent de l'embarras [26] , le pseudo constitue une armure pour la face attaquée.
Reid (1991) signale que l'expression de la colère, des insultes et de la haine est un phénomène commun à toutes les formes de CMO. Le chat de Caramail semble le confirmer. Il nous semble que deux types d'explication permettent de rendre compte de ce type d'échanges. En premier lieu, nous pensons avec Reid que « [...] le sentiment de sécurité lié à l'anonymat [...] encourage les manifestations d'agressivité » [27] (ibid.). Verville et Lafrance (1999, p. 199) arrivent aux mêmes conclusions :
L'effet immédiat de l'environnement anonyme est de procurer aux utilisateurs une impression de sécurité. Protégés par les terminaux de leurs ordinateurs et parfois séparés par des milliers de kilomètres, les utilisateurs sont conscients du peu de chance qu'une action virtuelle produise une réponse réelle.
D'autre part, ces manifestations sont d'ordre ludique; la communication n'est pas sérieuse. On observe, sur ce point, des signaux de début et de fin tout à fait caractéristiques.
Il est intéressant de constater que, malgré la distance qui les sépare, les membres en viennent fréquemment à se promettre de recourir à la force physique bien que cette probabilité soit quasi nulle, du moins dans un proche avenir :
Les échanges enflammés peuvent ainsi paraître choquants et inacceptables aux yeux des participants non avertis. Mais ces joutes langagières semblent surtout le fait d'une minorité d'individus (probablement assez jeunes) se sentant suffisamment dégagés les uns des autres pour proférer des insultes dont le caractère rituel n'est pas négligeable.
Il est une autre activité très particulière qui mérite d'être signalée sur le plan des ressources sûres : l'émission, par un locuteur, de dessins ASCII qui focalisent l'attention des participants et, plus généralement, l'utilisation de programmes informatiques destinés à générer du texte (de type contrepètries célèbres, citations, etc.). La composition de séries structurées de lignes de caractères ASCII [28] permet la figuration d'un objet ou d'un personnage. Certains auteurs parlent déjà « d'art ASCII [29] » (voir Danet, 2001) dans les cas les plus élaborés, et l'on peut à cet égard, qualifier cet « art » émergent de figuratif. Ci-après, un exemple de ce type de dessin récolté sur le site http://www.hiersay.net/ascii.asp? qui représente une bouche qui tire la langue.
Pour que les dessins ASCII puissent constituer un substitut fonctionnel de l'interaction, encore faut-il que le degré de maîtrise informatique des participants soit suffisant pour qu'ils y aient accès. Mais, en raison du « poids » en octets de ces dessins (et par conséquent, de la bande passante qu'ils accaparent), ils sont proscrits du chat car ils perturbent le fil des échanges. Les nombreuses lignes de caractères qu'ils constituent dérangent l'activité générale du salon. Inversement, l'émission de messages simultanés par d'autres participants durant la réalisation des dessins génère des coupures préjudiciables à leur figurativité.
Techniquement, il faut par ailleurs noter que la signifiance des dessins dépend de la version choisie lors de la connexion au dialogue en direct de Caramail (version JAVA ou HTML). En version JAVA, la mise en page est conservée, qui matérialise et rend visible la forme représentée. En revanche, en version HTML, les dessins apparaissent comme une suite incompréhensible et non pertinente. L'illustration ci-après avec la représentation en version JAVA d'un personnage de dessins animés : Homer Simpson.
À présent, deux réceptions différentes de ce même message et deux interprétations opposées de la situation : dans un premier cas (version JAVA), les compétences techniques de l'émetteur sont louées [30] , et sa production, purement spectaculaire, est encouragée ; dans l'autre cas (version HTML), son comportement est dénigré et son message perçu, en lui-même, comme insignifiant et même dangereux pour le maintien des conversations duelles. Ci-après, la représentation similaire (mais en version HTML) de ce même personnage par maxmaster, les commentaires positifs suscités par une réalisation précédente, que l'on suppose être ceux des utilisateurs de la version JAVA, et les commentaires négatifs probablement liés à une utilisation de la version HTML. On notera que la signifiance des dessins (la réception des messages au sens phatique) est stipulée par des énoncés référentiels (par exemple : Homer, deux mains). Signalons enfin que la séquence complète est beaucoup plus longue que l'extrait choisi ici, mais que celui-ci semble suffisamment significatif.
On peut comprendre l'embarras de melynda_the_tip_top_cool_girls qui, dans son dernier énoncé, renonce à expliquer sa gêne au regard de l'admiration par ailleurs exprimée par d'autres sur la cause de son trouble. Signalons que la possibilité d'opter pour la version HTML ayant été supprimée sur le chat de Caramail depuis la fin de l'année 2001, par ricochet, les incompréhensions qu'elle pouvait potentiellement susciter ont également disparu.
Autre exemple, avec un générateur de citations :
Le recours à des procédés automatiques de génération de textes ou d'images est une réponse technique impossible en face à face, mais particulièrement efficace pour l'entretien des cyberconversations à moindre frais ; il en va de même de la dimension ludique des échanges enflammés. Toutefois, ces procédés sont officiellement proscrits et relèvent donc de l'infraction ; une infraction fréquente, préméditée, dans le cadre d'une stratégie de gain. Au moment de l'observation du chat de Caramail.com, les risques de sanction étaient relativement faibles ; les modérateurs semblaient rares, l'éjection du salon possible mais relativement peu probable ; la complainte des autres participants paraissait peu efficace et leur possibilité de réagir, réduite à une simple alternative sans influence directe sur l'auteur de l'acte offensant : fuir ou ignorer l'offense, au besoin par un procédé technique d'effacement sélectif des messages de l'individu déviant.
Il apparaît donc, au final, que les ressources sûres du chat se fondent substantiellement sur celles du face à face. Toutefois, elles prennent également les formes spécifiques du cadre de l'interaction cyberconversationnelle. Quelques-unes semblent particulièrement prédominer au sein de certains groupes : la référence géographique dans les salons Dom-Tom, les échanges enflammés dans les salons 10-14 ans, la constitution d'un environnement imaginaire commun dans les salons des plus de 40 ans. D'autres semblent au contraire faire l'unanimité : les menus propos sur le temps, les activités (scolaire et professionnelle) et la description physique sont des réserves de sujets auxquels la majorité des individus ont recours de façon significative pour alimenter leurs échanges. Comme nous l'avons souligné, ces réserves constituent souvent (mais pas toujours) l'essentiel des thèmes de conversation, en raison de la difficulté intrinsèque de constituer un lien basé sur l'anonymat entre des individus étrangers médiatiquement reliés les uns aux autres. Ce qui importe, en définitive, sur le chat n'est pas ce qui s'y dit, ni même comment on le dit, puisque cette communication se fonde dans sa dimension la plus visible sur des banalités ou des discussions de café. L'intérêt est ailleurs, dans la mise en contact d'individus ne partageant pas le même monde de vie. Il s'agit donc de « [...] rechercher les répertoires du débat public ailleurs que dans ses formes les plus nobles », et de récuser, à l'instar d'Éric Neveu, « [...] la dichotomie durcie du sérieux et du vulgaire » (Neveu, 1995, p. 55).
[1] Dans cette même perspective interactionniste, mais appliquée aux forums et aux pages personnelles, voir Beaudoin et Velkovska, 2001, p. 217-224.
[2] L'expression « classe naturelle unique » n'est pas explicitée par Erving Goffman dans son texte sur les ressources sûres. Elle sert d'appui à la réflexion puis disparaît. Peut-être faut-il y voir une illustration des propos d'Yves Winkin qualifiant Goffman de « grand consommateur de concepts éphémères » (Winkin, 1988, p. 47) pour son goût du « concept théorique à basse portée » !
[3] À l'expression « version réduite » il nous semble préférable de substituer « variation », sans doute moins connotée et surtout porteuse de problématiques fécondes, appliquées aux interactions sur Internet, tant dans le champ interactionnel que langagier. L'observation des pratiques langagières amène ainsi, par exemple, à conclure à une hybridation des modes écrits et oraux : un « parlécrit », selon l'expression de J. Anis (1998), un écrit oralisé.
[4] Le nouveau dictionnaire encyclopédique Ducrot précise dans sa définition du terme phatique : « La parole est vécue comme constituant, par son existence même, un lien social ou affectif » (Ducrot et Schaeffer, 1995, p. 645).
[5] Autrement dit, il s'agit de dégager, à partir des échanges observés dans les salons de dialogue en direct de Caramail, quelques caractéristiques théoriques plus générales sur les ressources sûres des cyberconversations.
[6] DOM TOM est un acronyme utilisé en France en référence aux Départements d'outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane française et La Réunion) et aux Territoires d'outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, Wallis-et-Futuna, les terres australes, etc.).
[7] Tous les connectés au dialogue en direct de Caramail sont automatiquement dirigés dans des salons de discussion en fonction de leurs choix dans une liste préétablie. On distingue sur Caramail trois genres de salons publics dits permanents : type générationnel : 10-14 / 14-18/ 18-25/ 25-30/ 30-40/ +40 ; géographique : par exemple Algérie, Belgique, Dom-Tom (départements français d'outre-mer et territoires français d'outre-mer), Québec ; ou thématique : par exemple, actualités, cinéma, sorties). Une fois arrivé dans un salon, une navigation entre les thématiques et un choix plus varié sont offerts. Le système est en effet scalable : chaque fois que le nombre de participants à un salon atteint 35, un nouveau salon est automatiquement créé. Par ailleurs, les participants sont invités, au besoin, à créer eux-mêmes de nouveaux salons publics et à pallier ainsi les carences, volontaires ou involontaires, du support. Voici quelques exemples à l'époque de nos enregistrements : spiritisme, @$1@:, timides, la fellation, hum!!!!#1 *) israel's :*).
[8] En partie seulement puisque les échanges publics sont, par définition, visibles par l'ensemble des participants au salon, ce que n'ignorent pas les locuteurs qui savent leurs productions observées. Pour autant, les participants non actifs (tel le chercheur, simple spectateur des échanges publics) ne constituent pas un entourage suffisamment visible pour qu'on lui accorde les égards et la réserve que ces mêmes échanges en face à face engendreraient.
[9] Ainsi, selon son modèle : « dans un premier temps, le locuteur « perçoit des indices » et les « transforme en stratégies de comportement appropriées ». Dans un second temps, les stratégies de comportement issues de la première phase sont à leur tour « transformées en symboles verbaux appropriés » » (Blom et Gumperz, 1971, cité par Bachmann, Lindenfeld et Simonin, 1991, p. 190).
[10] La scène est vide, mais en coulisses, en privé, il est probable que les échanges se poursuivent.
[11] Un bouton « rafraîchir » permet toutefois d'actualiser la liste des membres présents dans le salon.
[12] « Laughing out loud », dont l'expression française équivalente est « mort de rire » (MDR) ou « pété de rire » (PTDR).
[13] Grice fonde sur cette notion de véracité l'essentiel de la catégorie qualité du principe de coopération (Ludwig, 1997, p. 184-185).
[14] L'usage des termes « membres » et « communauté » est autoréférentiel sur le dialogue en direct. Nous ne les utilisons pas ici dans leur sens conceptuel.
[15] En mettant l'accent sur les infractions au comportement correct, nous avons « [...] l'occasion d'étudier les genres de présupposés qui sous-tendent le comportement interactionnel adéquat » (Goffman, 1988, p. 97). C'est le principe méthodologique de la rupture que de permettre de dégager a contrario les règles par leur infraction.
[16] En référence à une expression de Josiane Jouët (1989), citée par Beaudoin et Velkovska, 2001, p. 131.
[17] La discussion peut être entendue comme une confrontation d'arguments ou d'opinions, tandis que la conversation se résume, selon Bange, à un « système d'interaction à but final zéro, ou du moins tendant vers zéro. » (Bange, 1992, p. 30).
[18] Il serait plus juste de préciser que les droits ne sont en fait jamais acquis de façon consensuelle. En la matière, certains participants avertis parviennent ainsi à s'introduire dans la boîte aux lettres électronique de leurs correspondants et à révéler des informations et renseignements d'ordre privé dans le salon public.
[19] Sur les marqueurs de l'identité, voir Mattio (2003).
[20] Les coulisses pourraient se définir comme « [...] l'action avant ou après la scène, derrière elle, qui est incompatible avec elle la plupart du temps » (Goffman, 1991, p. 215).
[21] Les deux extraits sont consécutifs dans le corpus.
[22] L'interaction étant un processus d'ajustement continuel entre les participants.
[23] Herz, dans son récit romancé, fournit cette description : « La flamme, c'est le lüger verbal que dégainent les usagers du Net. Pour une quelconque raison (anonymat ?, atrophie de la personnalité ?, ennui existentiel ?, isolement physique ?), ces derniers [...] sont toujours prompts à lancer de ravageuses attaques ad hominem. [...] Le but, c'est de se montrer plus malin, plus humiliant, plus agressif [...] que l'adversaire » (Herz, 1996, p. 40).
[24] Orianne Garcia, directrice générale de Caramail.com, reconnaît dans une interview que seulement 10 modérateurs sont employés par l'entreprise (auxquels il faut adjoindre une trentaine de bénévoles, majeurs, ayant adhérés à une charte) et que « [...] c'est difficile de tout contrôler quand on a plus de 1000 salons en simultané » (Net@scope, n° 42, p. 49).
[25] Cette expression « [...] désigne en anthropologie sociale un privilège spécial de familiarité et d'irrespect entre deux personnes » (Goffman, 1988, p. 105).
[26] Goffman, considérant l'embarras et l'organisation sociale, distingue deux sortes de circonstances à l'origine du trouble : d'abord, « [...] un individu peut perdre la tête alors qu'il est engagé dans une tâche qui, par elle-même, n'a pas pour lui une importance particulière si ce n'est qu'il est de son intérêt général de l'exécuter avec sûreté, compétence, diligence et qu'il craint de ne pas être à la hauteur. Il ressent un malaise dans cette situation et non pas vis-à-vis d'elle. [...] L'absence de spectateur n'y change rien et cela est significatif. » (Goffman, 1974, p. 88). Par ailleurs, l'embarras peut être « [...] en rapport avec le personnage que l'on se taille devant ceux dont on ressent la présence à un moment donné. [...] Cet ensemble des personnes présentes, aux contours fluctuants, constitue un groupe de référence d'une importance extrême » (ibid.).
[27] Traduction libre de : « The safety of anonymity [...] can also encourage "flaming"» (Reid, 1991, non paginé).
[28] ASCII signifie American Standard Code for Information Interchange. C'est un « [...] code de transfert assigné à chaque lettre ou symbole, qui permet sa lecture digitale » (Herz, 1996, p. 337) et qui comprend toutes les lettres de l'alphabet, les chiffres, les signes de ponctuation et autres symboles comme : %, *, $, #, @, etc.
[29] Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/ASCII_art.
[30] Les compétences techniques requises sont en réalité limitées. Comme l'avouera honnêtement maxmaster, elles se limitent au téléchargement et au lancement du logiciel « Skygraph ».
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