COMMposite (v2003.1) l'antichambrefragmentssédiments

Le choc des incertitudes : stratégies politiques et culturelles

Cet éditorial est aussi disponible en format PDF.
Adressez vos questions et commentaires au comité éditorial.

En septembre 2002, la Maison-Blanche a rendu publique sa nouvelle stratégie relative à la sécurité nationale des États-Unis. Ce document – fort attendu par les observateurs de la politique nationale de la première puissance mondiale, dont la première partie est signée par le Président George W. Bush – fait suite aux événements advenus un an plus tôt, soit le 11 septembre 2001. Le texte débute avec l'idée selon laquelle « les luttes incessantes qui, au XXe siècle, ont opposé totalitarisme et liberté se sont terminées par la victoire décisive des forces de la liberté – et par un seul modèle acceptable pour la réussite des nations : la liberté, la démocratie et la libre entreprise » (version originale en anglais ; version traduite en français). Par ailleurs, il est explicitement précisé que « la différence entre politique intérieure et politique étrangère tend à s'effacer ». Dans ce nouveau contexte, les États-Unis se donnent désormais pour mission de désigner l'ennemi à combattre dans le monde (« l'axe du mal »), de mener des opérations militaires et ce, tout en rejetant la suprématie du droit international, notamment en ce qui a trait au rôle du tribunal pénal international. Le texte souligne en effet que les « engagements en faveur de la sécurité dans le monde et de la protection des Américains ne seront pas entravés par les pouvoirs d'investigation, d'enquête et de poursuite du Tribunal pénal international ».

Les attentats du 11 septembre 2001 et les développements qui ont suivi, des discours des pouvoirs publics fédéraux à Washington à l'intervention militaire en Afghanistan, réactualisent dans l'opinion publique deux conceptions américaines du monde qui s'étaient confrontées il y a quelques années à travers la publication de deux ouvrages retentissants : d'un côté, l'ouvrage de Francis Fukuyama, ancien conseiller du département d'État, auteur de La fin de l'Histoire (traduit en langue française en 1992), et de l'autre, Le choc des civilisations (paru en français en 1997) de Samuel Huntington, autrefois expert en contre-insurrection de l'administration de Lyndon Johnson au Vietnam, puis directeur de l'Institut d'études stratégiques de Harvard, et enfin responsable de l'Institut Ohlin à Harvard.

La thèse défendue par Fukuyama consiste à dire que, depuis la mort des économies planifiées, nous allons vers la fin des antagonismes régionaux et internationaux qui constituent le moteur de l'histoire et vers l'avènement de la paix perpétuelle qui en est la finalité, grâce à l'expansion mondiale des principes de la démocratie libérale. Huntington défend quant à lui l'idée que si la chute du mur de Berlin a mis fin à toutes les querelles idéologiques, elle n'a pas mis fin à l'histoire ; la culture – et non plus la politique ou l'économie – allant dorénavant dominer le monde. Nous assisterions plutôt, selon l'auteur, à un affrontement entre plusieurs civilisations rivales – occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindoue, slave orthodoxe, latino-américaine et peut-être africaine – dont les deux antagoniques seraient l'Islam et l'Occident.

Cette deuxième thèse a été abondamment citée, dans les médias notamment, en tant qu'explication théorique aux attentats du 11 septembre et à ses suites. Pourtant, Huntington lui-même réfute l'analyse. Selon lui, les événements du 11 septembre ne représentent pas un clash entre l'Islam et l'Occident : « il s'agit d'une guerre entre un réseau terroriste très étendu, présent dans une soixantaine de pays, des organisations qui n'hésitent pas à tuer des civils innocents, et la civilisation en général. C'est plutôt un conflit entre la civilisation et la barbarie ». Il souligne à ce propos la différence entre l'islamisme terroriste et l'islam [1] . De son côté, même si sa thèse peut sembler a priori plus éloignée des attentats du 11 septembre et de ses suites, Fukuyama continue de défendre l'idée selon laquelle la démocratie libérale demeure le système « le plus compatible avec la nature humaine ». Selon lui, les guerres locales et les actes terroristes, si violents soient-ils, n'auront « pas d'impact durable sur la marche des choses » [2] .

Que penser de tout cela ? S'il est permis de douter – peut-être même de plus en plus – de la thèse de Fukuyama, sans doute faut-il reconnaître à Huntington le mérite de souligner dans ses écrits la montée en puissance, dans les relations internationales, des questions liées aux enjeux culturels des nations. Il oublie toutefois d'intégrer dans son analyse l'idée forte selon laquelle les identités culturelles ne sont pas immuables. Bien au contraire, toute culture est une construction historique, évolutive et dynamique, comme l'ont montré la sociologie et l'anthropologie. Mais l'emploi, contestable, du terme de « civilisation » n'aurait-il pas justement pour but de donner une fausse stabilité à l'ensemble ? En outre, les raisons d'ordre économique et politique demeurent d'une importance majeure pour expliquer les conflits en cours depuis la chute du Mur de Berlin.

Si dans le document sur la nouvelle doctrine en matière de sécurité nationale, il est mentionné à la fin que « la guerre contre le terrorisme » ne doit pas être considérée comme « un choc entre deux civilisations », on peut lire aussi qu'il s'agit tout de même de mener le combat sur le plan des idées. Si nous considérons l'hégémonie culturelle comme la possibilité pour une entité de réussir à persuader d'autres entités d'accepter ses propres valeurs sans avoir forcément recours à la force, au moyen d'une lente évolution de la conscience, nous sommes dès lors conduits à faire un lien direct avec l'une des préoccupations majeures des autorités de Washington rappelée dans le document, à savoir « promouvoir la libre circulation de l'information et des idées, afin de ranimer les espoirs et les aspirations à la liberté de ceux qui vivent dans des sociétés soumises à des commanditaires du terrorisme mondial ». En outre, si la doctrine cinquantenaire du « free flow of information » (ou « free flow of communication ») mise au point par le département d'État au début de la guerre froide a largement contribué à fonder la politique culturelle des États-Unis, elle semble avoir pris dorénavant une place considérable, tant d'un point de vue idéologique – car il s'agit bien de faire une large promotion de l' « american way of life » – qu'économique, étant donné que le secteur des industries culturelles est maintenant celui qui exporte le plus dans le monde, devançant l'aéronautique qui a représenté pendant longtemps le premier secteur exportateur des États-Unis. Les dimensions économiques, politiques et culturelles apparaissent décidément étroitement mêlées.

Plusieurs textes de cette nouvelle livraison de COMMposite abordent ces thèmes directement ou en filigrane. Il sera question d'ethnonationalisme et de mondialisation dans l'article de Gaby Hsab, qui aborde la question de leur interdépendance en proposant un éclairage historique sur le phénomène de l'ethnonationalisme en particulier. Refusant la dichotomie, ou même la complémentarité, entre un Jihad et un « McWorld », l'auteur propose l'idée selon laquelle la renaissance du nationalisme et des fondamentalismes se nourrit des facteurs conjoncturels de la mondialisation pour se justifier, sans que cette dernière en soit la cause.

Il sera question par ailleurs de culture américaine, abordée à travers le cinéma « hollywoodien », dans l'article de Stéphane Fauteux. L'auteur propose de questionner la relation entre cinéma et nature du lien social à travers une réflexion sur le pouvoir et sur ses représentations incarnées dans la figure du héros. Le cinéma hollywoodien pourrait-il contribuer, par la voix de ses héros, à un renouvellement du mythe du « bon pouvoir », notamment autour de la valorisation d'une « technosociété » ?

Pour sa part, Pierre Gandonnière nous propose une réflexion d'inspiration lacanienne sur le « stade du miroir » vu à travers le dispositif télévisuel. L'auteur aborde la question du rapport entre virtualité et réalité dans le cadre de l'expérience singulière de l'individu face à la télévision. Ce faisant, il tente de mettre en lumière en quoi la télévision contribue à la fictionnalisation de la réalité, en s'interrogeant plus particulièrement sur la problématique de l'identité.

Quant à María E. Domínguez, elle propose une analyse des recherches effectuées dans le champ de la communication médiatique dans un cadre gouvernemental. Elle a choisi de couvrir la période située entre 1995 et 2000 qui comprend à la fois la dictature militaire et les premières années du retour de la démocratie. Durant cette période, il n'était pas courant de voir des chercheurs s'intéresser à l'histoire et à l'état de la recherche chilienne en communication. Cet article appelle donc à porter un regard nouveau sur ce champ de recherches, et ce notamment en lien avec les institutions gouvernementales qui constituent, depuis une dizaine d'années, des lieux clés de réarticulation de la recherche en communication médiatique.

La convergence entre les radiocommunications et l'Internet constitue le point focal de l'article d'Ali Khardouche. L'auteur y analyse la notion de logique de club comme forme de partenariat entre différentes entreprises dans le cadre de l'avènement du téléphone mobile de troisième génération. Une telle analyse passe par l'évolution des logiques socio-économiques liées à l'histoire de la convergence des radiocommunications et de l'informatique en réseau dont les conséquences peuvent être perçues à travers le prisme de la globalisation.

Enfin, Mustapha Belabdi présente, dans une note de lecture, l'ouvrage co-écrit par Philippe Breton et Serge Proulx à l'occasion de la nouvelle édition revue et augmentée de L'explosion de la communication.

Bonne lecture.

Le comité éditorial.

HAUT Notes

[1] Entretien paru dans l'hebdomadaire français L'Express, 25 octobre 2001.

[2] « Nous sommes toujours à la fin de l'histoire », Le Monde, 17 octobre 2001.

HAUT
Onde_Division
© Les éditions électroniques COMMposite - 2003 -  Tous droits réservés.