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Note de lecture par Jean-Claude Domenget
Doctorant en sciences de l'information et de la communication - Université Michel de Montaigne - Bordeaux III
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VITALIS, André; TÉTU, Jean-François; PALMER, Michaël; CASTAGNA, Bernard (sous la direction de). 2000. <i> Médias, temporalités et démocratie</i>, Ed. Apogée/PUF, Rennes, 269 p.
Médias, temporalités et démocratie est un ouvrage important pour toutes celles et tous ceux qui s'intéressent aux questions ouvertes par les nouvelles formes de temporalités, induites entre autres par les médias, et aux enjeux démocratiques qui en découlent. Cet ouvrage reproduit les actes d'un colloque tenu à Bordeaux en 1998 [1] et vient compléter l'offre de publications en langue française portant sur les temporalités médiatiques [2].
Cet ouvrage possède une double qualité : la diversité des thèmes abordés et des approches utilisées. Cependant, il suscite d'emblée quelques critiques. Sans attendre une approche de type « temporaliste » [3] des différents thèmes abordés, le lecteur sera surpris par l'absence dans certains articles de concepts centraux liés au temps [4]. Notons également le manque de cohésion interne aux axes proposés : l'accélération de l'information, la construction du temps par les médias ainsi que le processus démocratique et les temporalités médiatiques. L'absence d'introduction au niveau de chacun des axes rend difficile une lecture qui enchaînerait les textes dans l'ordre proposé. Conscient de cet état de fait, le lecteur gagnera à picorer selon ses envies dans les trois parties de l'ouvrage.
En fait, dépassant les axes annoncés, ce sont trois thèmes principaux qui sont explorés tout au long de cet ouvrage. Les rapports entre les temps médiatiques et les temps vécus par les usagers des médias sont très souvent interrogés. Vient ensuite l'analyse de l'influence réciproque entre les temps médiatiques et les temps politiques. Enfin, plusieurs auteurs soulignent la place de la vitesse dans l'histoire des médias. Quelques contributions plus isolées complètent ce panorama.

HAUT Temps médiatiques et temps vécus par les usagers

Une double réflexion est reprise de façon plus ou moins centrale dans de nombreux articles. Elle vise, d'une part, à mettre en lumière la stratégie des médias visant à s'approprier le temps et, d'autre part, à révéler les tactiques mises en place par les usagers de ces médias dans le but de construire leur propre temps. Les auteurs tendent soit à privilégier l'un ou l'autre aspect de cette relation, soit à les relier.

La nécessaire prise en compte des contraintes temporelles imposées par les machines à traiter l'information

Dans son article intitulé « Horloges médiatiques et micro-univers temporels dans les apprentissages à l'aide des machines », Jacques Perriault met en évidence l'influence effective sur les participants de dispositifs de communication pour un apprentissage à distance (vidéotransmission, visioconférence...). Les observations des conduites de ces participants montrent l'importance de la gestion du temps au cours de la formation. Dans cette problématique de « l'espace d'interaction » entre utilisateurs et machines à traiter l'information, l'auteur propose notamment deux nouveaux concepts liés à la temporalité : la fonction « horloge » d'un média et la notion de « micro-univers temporels ». Jacques Perriault reconnaît lui-même que la fonction « horloge » d'un média est un concept aux contours encore flous mais utile afin de comparer les modes de gestion du temps des médias interactifs. Ce travail doit aborder l'hypothèse « que chacun de ces médias s'inscrit dans une temporalité spécifique » (p. 80). Second concept proposé par l'auteur, celui de « micro-univers temporels ». Son attention porte sur la façon dont les individus gèrent les multiples temporalités proposées par les médias. Or comme il l'analyse très justement, « le média provoque les utilisateurs qui, pour en maîtriser l'usage, doivent en discerner l'horloge et ses battements » (p. 82). Les systèmes de communication contemporains requièrent donc une capacité à participer à plusieurs « micro-univers temporels » simultanément. Ceux qui ne posséderaient pas cette capacité risquant d'être exclus des échanges et du débat démocratique passant par ces machines.

Les effets du dispositif médiatique concernant le récit et la temporalité

A travers l'angle de la parole des experts à la télévision, Patrick Baudry propose une double lecture sociologique et anthropologique de la question de la temporalité et du récit, dans son article intitulé « L'expert pressé ». Il souligne comment l'expert est contraint de respecter les règles et impératifs de la fluidité de l'émission, « [...] tenu à l'urgence du dit en lieu et place de la temporalité du dire » (p. 61). En fait, pour l'auteur, le dispositif qui permet l'expression la court-circuite également. L'expert est pris dans l'accélération des débits et des images. Un des enjeux est alors la contraction de la temporalité, une réduction constante de la durée en instantanéité. L'intérêt de cet article est l'ouverture que propose l'auteur quant à la place du récit dans cette temporalité médiatique. Le dispositif médiatique ne serait plus là que pour se reproduire.

La représentation du temps dans les récits d'information est laissée au téléspectateur

Poursuivant sur le thème « récit et temporalité » et s'inspirant de la réflexion de Paul Ricoeur sur la représentation du temps [5], Jean-François Tétu s'intéresse à « La temporalité des récits d'information ». Dans un article précédent [6] il avait indiqué que le seul « présent » de l'actualité semblait être, « la co-présence d'un émetteur, d'un récepteur, et d'un énoncé », orienté non pas « vers le passé, même très proche, mais vers le futur » (p. 91). Il s'interroge ici sur la structuration temporelle de l'actualité qu'il analyse à travers deux des trois représentations caractérisant un récit (la préfiguration et la configuration). L'auteur rappelle notamment que la mise en récit est nécessaire pour représenter le temps de l'action. Il souligne également que cette représentation du temps est différente selon les médias. Jean-François Tétu explique surtout comment les médias tentent de s'approprier le temps bien que les téléspectateurs puissent reconstruire la représentation proposée. Ainsi, dans le cas du direct, en s'inspirant des Media events de Katz et Dayan [7], il montre en quoi la signification de l'action, la représentation du temps, est laissée au téléspectateur et comment une attente est créée.

« Le jeu du présent » de la télévision et de la presse écrite

Après le présent de l'actualité analysé par Jean-François Tétu, Anne-Marie Jannet et Claude Jamet qui travaillent dans son équipe nous invitent - dans un article intitulé « Le jeu du présent » - à réfléchir sur les points communs et les différences dans la construction du présent entre la presse écrite et la télévision. Pour eux, la télévision et la presse « jouent du présent » ; l'idée de « jeu » étant prise dans le double sens de simulation et d'imitation d'un côté, et de marge du présent, de son actualité de l'autre. Ils expliquent notamment le « jeu » du téléspectateur qui agit à l'intérieur des contraintes du dispositif télévisuel, en s'inspirant des travaux de Jauss et de Eco [8]. A l'opposé, ils montrent comment le journal tente de réduire l'écart entre le présent de l'écriture et le présent de la lecture, maîtrisé par le lecteur, par trois moyens (son discours, le dispositif et des procédés de « présentification »). A l'arrivée, dans la marge construite par le quotidien, ils distinguent trois présents : le présent de lecture, le présent de la dimension sociale du journal et le présent de l'actualité. L'intérêt de ce texte est de prendre en compte les attitudes du téléspectateur puis du lecteur dans ces « jeux du présent ». Cependant, les auteurs ne remplissent pas le contrat initialement passé d'une comparaison entre les deux « jeux », celui de la télévision et celui de la presse écrite.

Le temps créé par les genres et intégré par les gens

François Jost s'intéresse pour sa part à un cas particulier : celui des genres télévisuels. Dans son article « Temporalité et genre » il pose une question simple : comment les genres construisent a priori du temps et comment le téléspectateur y navigue ? Un des atouts de cet article est de proposer une typologie et une classification de la temporalité de la télévision. Même si ce découpage peut être discuté notamment en ce qui concerne le temps du média identifié au direct, il constitue une avancée certaine dans l'étude complexe de ce temps spécifique [9]. Parmi les quatre niveaux imbriqués de la temporalité de la télévision qu'il distingue (le temps du média, le temps des genres, la temporalité interne aux programmes et le temps projeté, espéré ou vécu par le téléspectateur), il s'intéresse principalement au second. L'auteur rappelle que tout genre s'accompagne d'une promesse sur le temps qu'il va mettre en oeuvre. Autre intérêt, la démarche exposée, intégrant les temps perçus, vécus par les téléspectateurs, ouvre des pistes très intéressantes aux études sur les temps de la télévision. François Jost explique que le téléspectateur va à la fois développer des croyances, un horizon d'attente quant au temps, en fonction du genre de l'émission suivie. Il situe l'émission dans une temporalité qui peut être différente de celle de l'horloge. « Ce sentiment du temps est moins dans les émissions elles-mêmes que dans la façon dont le téléspectateur les regarde [...] », explique Jost (p. 158). Il va mobiliser également des savoirs temporels c'est-à-dire des connaissances sur la fabrication des émissions, des images, du temps [10]. La prise en compte de ces savoirs est essentielle pour comprendre la façon dont le téléspectateur va recevoir l'émission. Un « genre authentifiant » comme un direct ne sera pas obligatoirement reçu comme tel.

L'autonomie du temps du lecteur

L'article de Claudine Ducol « Le grand public ou le détour du temps » porte lui sur le temps du lecteur. Le rôle du lecteur est étudié à travers l'angle du « grand public » car « il est nécessaire de postuler du grand public dans chaque public aujourd'hui spécialisé et parcellisé » (p.230). Cet article permet de mieux comprendre l'autonomie et les marges de manoeuvre pas si étroites du lecteur à travers quatre détours. Parmi eux, la littérature. Pour l'auteur, le lecteur prendrait plaisir à réinterpréter l'événement. Claudine Ducol s'interroge aussi sur la méthodologie à employer pour atteindre ce lecteur. Elle invite alors à le chercher dans ce qu'il exprime. Autre réflexion présente chez l'auteur, les questionnements du temps des médias par rapport aux temps sociaux et aux temps vécus. Ainsi s'interroge-t-elle en conclusion sur la confusion dominante, récurrente, entre ces deux temps.
Ces interrogations sur les effets du temps des médias sur les temps sociaux ouvrent le second thème dominant dans l'ouvrage, celui des rapports entre les temps médiatiques et la démocratie.

HAUT Temps médiatiques et temps politiques

Dans cet axe, les auteurs montrent comment les temps médiatiques et les temps politiques s'influencent réciproquement. Ils s'interrogent également sur les conséquences des temps médiatiques et de leur place dans la société sur le processus démocratique.

L'influence mutuelle entre les deux temporalités

Dans son article, « Les médias, la démocratie et le temps », Lucien Sfez développe l'idée qu'il n'y a pas d'opposition drastique entre les temporalités démocratiques et les temporalités médiatiques. Il s'attache à montrer à la fois leur opposition mais aussi leur influence réciproque.
Les deux temporalités s'opposent dans le sens où les temps de la démocratie sont des « temps de délais, de procédures, de discussions réglées [...]. Ce sont des temps juxtaposés » explique-t-il (p. 197). Quant au temps des médias, « continu, rapide, [il] ne permet pas justement que ce temps se constitue » (p. 201). La caractérisation du temps des médias est intéressante. Reprenant abondamment les réflexions de Henri Lefebvre [11], Lucien Sfez caractérise ce temps comme « a- » ou « anti-temporel », « a- » ou « anti-présence ». C'est encore un temps répétitif, dilaté, réduit. En fait, pour lui, le temps des médias peut être caractérisé « comme du rite sans rythme » (p. 202). Cette caractérisation du temps des médias peut être utilement intégrée dans une approche proposée par William Grossin [12] mais sa qualification du temps des médias comme un temps sans rythme est discutable. Il se détache ainsi de la position de Henri Lefebvre dont il s'était inspiré auparavant. Il aurait été alors souhaitable de le signaler.
Les deux temporalités s'opposent donc mais elles sont en contact et ne s'annulent pas. L'usage immodéré des médias a pour Lucien Sfez des effets imprévus. Les temps de la démocratie discontinus, hétérogènes, confus l'emporteraient toujours sur le temps homogène des médias.
En fait, tout au long de son article, l'auteur s'interroge sur la place que prend le temps des médias par rapport au temps « déjà-là rituel et rythmé ». Comment s'intègre-t-il ? La réponse qu'il apporte caractérise les deux temps et permet aussi de souligner les liens entre temps des médias et temps quotidiens.

« La révolution des temporalités sociales »

George Balandier propose aussi une réflexion large centrée sur les liens entre les temporalités sociales et la démocratie. Il met surtout en lumière les forces qui orientent toujours davantage ces temporalités. Pour l'auteur, ces forces opèrent dans trois domaines : l'urbain, dans lequel « le temps négociable devient un enjeu valorisé » ; la technique, par laquelle « le temps est appréhendé sous les aspects de l'obsolescence [...], de la performance [...], de la rapidité d'adaptation » ; la communication, sa révolution « introduit le temps de l'immédiat (« temps réel ») » (p. 266). Georges Balandier explique également comment le pouvoir politique est confronté à la temporalité sur le plan du symbolique et de la ritualisation. Il doit ainsi valoriser le passé et inscrire son action dans la durée. Enfin, la place de ce « temps de l'immédiat » explique pour l'auteur que l'effet des médias soit une composante importante de la vie politique. Le texte de Georges Balandier caractérise bien cette « révolution des temporalités sociales » mais nous regrettons que l'auteur n'ait pas abordé le concept de « temps social dominant » développé en particulier par Roger Sue. [13]

Les formes actuelles du temps médiatique ne permettent pas de développer de nouvelles formes politiques

Contrairement à la position de Lucien Sfez, André Vitalis s'attache à montrer uniquement les divergences entre temporalités politiques et temporalités médiatiques, dans son article « Temps médiatique et temps politique : l'improbable rencontre». Sa réflexion repose sur une thèse forte. Les formes actuelles du temps médiatique ne permettent pas de développer de nouvelles formes politiques. Pour étayer sa thèse, il rappelle le rôle du « capitalisme de l'imprimé » dans la détermination de ce nouveau temps et décompte les conséquences négatives de « la surcharge temporelle du présent », selon l'expression de Zaki Laïdi [14]. De l'étude des divergences actuelles entre les deux temporalités, il conclut qu'il n'y a pas de formes politiques innovantes à attendre des nouvelles fonctionnalités offertes par les nouvelles technologies. Car les espaces publics ainsi créés sont « déconnectés des processus de décision et donc sans débouché proprement politique », explique-t-il (p. 263) [15]. Dans son article, André Vitalis défend clairement une position critique face « aux rhétoriques du sublime technologique ». La qualité principale de son argumentation est de revisiter le rôle joué par les médias dans la constitution de l'Etat-nation à la fin du XVIIIe siècle. De plus, il nous propose une relecture de l'avenir tel qu'il est envisagé en termes de « cité Internet » ou de « démocratie virtuelle ».
A signaler également la contribution de Jacques Perriault à cet axe. Ce dernier souligne la nécessité d'interroger le postulat de « la démocratie par les NTIC ». Il rappelle que la gestion de l'interactivité avec les médias évolués (vidéotransmission, visioconférence...) « requiert une réflexion sur les protocoles de gestion des échanges et sur les habiletés requises des participants » (p.73). En effet, l'importance de la gestion du temps ressort des pratiques observées. Pour lui, il existe des risques d'exclusion des échanges et du débat démocratique, des personnes ne présentant pas ces habiletés.
Le thème de la démocratie est enfin abordé par Gloria Awad. Elle analyse l'évolution du rapport au politique et à la démocratie des différents imprimés de l'histoire. Elle explique entre autres qu'avec l'arrivée de l'imprimerie, le journal papier était le média de la démocratie et elle rejette le mirage du journal-écran. Intitulé « Du papier à l'écran : l'espace au fil du temps », son article traite en fait principalement de l'évolution du rapport au temps et à l'espace des différents imprimés dans l'histoire. Il fait ainsi partie intégrante du troisième axe d'étude développé dans l'ouvrage, celui de l'accélération du temps des médias et de l'information.

HAUT Une accélération du temps des médias ? Retours sur l'histoire

Dans cet axe, le processus d'accélération de l'information si souvent admis, avancé comme un postulat, est interrogé. Les auteurs proposent diverses approches historiques afin d'analyser la place et les différentes façons d'aborder les thèmes de la vitesse et de l'accélération.

La vitesse et l'urgence caractérisent le temps des médias

Jean-Jacques Cheval, Michaël Palmer et Claudine Ducol soulignent tous les trois le caractère ancien de la vitesse et de l'urgence dans le temps des médias.
Le premier s'interroge sur la valeur du temps des médias et sur son évolution dans son article « le temps des médias : vitesse ou turbulences ». Il se demande si l'évolution constatée du temps des médias peut être caractérisée par une accélération ou si cette évolution ne serait qu'une succession de turbulences. Dans le premier cas, le temps des médias aurait atteint une vitesse excessive. Dans le second, il serait caractérisé par des retours en arrière, des redondances. Privilégiant les exemples de la radio, Jean-Jacques Cheval rappelle que la critique de la vitesse et de l'urgence est ancienne, déjà présente au XVIIIe siècle.
Pour lui, « tout n'est pas qu'accélération dans le temps des médias... » (p.21) et il faut prendre en compte ce que peuvent représenter les ralentissements, les retards, les répétitions, autres caractéristiques du temps des médias. Cette idée de « turbulences » est très intéressante mais elle reste à l'état de proposition, les nombreux exemples fournis par l'auteur ne l'étayant que trop peu.
Michaël Palmer analyse l'accélération de la circulation de l'information et ses enjeux sur un cas pratique, celui du marché de l'information financière, dans « L'information, c'est l'argent du temps ». Il rappelle que l'accélération des flux d'information n'est pas nouvelle en décrivant les urgences et les réseaux dans l'histoire. L'auteur souligne aussi les enjeux des logiques et pratiques des acteurs de ce marché sur d'autres services tels que celui de l'information à l'attention des médias. Les agences veulent concilier exactitude et rapidité mais l'importance des flux d'informations sur les marchés financiers a des conséquences sur tous les autres marchés, du fait de l'affectation des ressources rédactionnelles en sa faveur.
Quant à Claudine Ducol, elle rappelle de même que le temps des médias a toujours été habité par la vitesse et a été formaté par le journal devenu quotidien.

L'évolution des rapports au temps et à l'espace

Gloria Awad montre quant à elle l'évolution des rapports au temps et à l'espace induits par les différents imprimés au cours de l'histoire dans son article « Du papier à l'écran : l'espace au fil du temps ». L'idée d'accélération est alors abordée sous la forme d'une périodicité plus courte des publications et d'un espace plus étendu de diffusion. Son approche est résolument critique. Pour elle, l'extension de l'espace et l'accélération de la scansion du temps sont devenues excessives. Dans le contexte actuel, l'écran est le support du nouveau dispositif technique. L'espace topographique, typographique « classique » laisse la place à l'immensité de l'espace des écrans. Quant à la périodicité, elle va « de la succession régulière de flash, au dossier plus que mensuel et à l'archive » (p. 59). Sa démarche historique est rigoureuse et elle démolit bien le mythe d'une « presse » perdue mais son rejet du « journal électronique à la demande » est plus discutable. A notre avis, cette position ne tient pas assez compte des pratiques naissantes des usagers de l'Internet.
A côté de ces trois grands axes de réflexion et d'étude, plusieurs contributions plus isolées viennent compléter l'ouvrage.

HAUT D'autres approches du temps des médias

C'est « L'image du futur dans les médias » qui est analysée par André-Jean Tudesq. Le temps est abordé selon la triade passé-présent-futur. L'auteur propose d'évaluer la place accordée au futur dans les médias, les représentations qui en sont données et les sources de ces représentations. Il met également l'accent sur « la tyrannie du présent » qui habite les médias. Selon André-Jean Tudesq, le futur est présent à la radio ou à la télévision notamment sous la forme du « temps fictif » ou de « débats sur le temps ». Pour lui, les médias privilégient le court terme, donnant la priorité aux visions politiques, elles aussi à court terme. Le texte d'André-Jean Tudesq paraît être inachevé dans sa conception. L'étude de l'image du passé dans les médias qu'il avait précédemment effectuée était, elle, beaucoup plus aboutie [16].
L'avènement des liens entre temps et médias sur le long terme est analysé par Claude Labrosse dans son article « L'avènement de la périodicité ». Il rappelle comment le journal a contribué aux développements de rapports au temps à la fois pluriels et complexes. Progressivement une matrice s'est formée entre temps et médium. Claude Labrosse explique alors pourquoi la périodicité tient une place si importante dans notre représentation du temps.
La question de l'horizon d'attente comme contexte de réception de l'information télévisée est étudiée par Natasa Jokic-Baldeck dans « Médias, horizons d'attente et la guerre en ex-Yougoslavie ». Ce texte fournit des éléments d'analyse de la réception de l'information donnée par les médias en France sur le conflit yougoslave lors de l'été 1991. Pour l'auteur, deux facteurs explicatifs doivent être privilégiés : l'horizon d'attente et de compréhension alors présent en France ainsi que le respect de la logique des médias caractérisée par un « diktat de la brièveté » [17].
Enfin, l'ambivalence de l'événement est évoquée par Alain Mons dans « La polymorphie de l'événement ». Dans ce texte, difficile à aborder, l'auteur traite de l'événement médiatisé dans l'amplitude de sa réception sociale et propose une réflexion esthétique du temps.

HAUT Conclusion

« Médias, temporalités et démocratie » ouvre de nombreuses pistes de réflexion et d'analyse concernant l'étude de ces temps particuliers, les temps médiatiques. Le texte de Jacques Perriault propose ainsi deux points qui nous paraissent particulièrement porteurs : son hypothèse selon laquelle chacun des médias s'inscrit dans une temporalité spécifique et son interrogation sur la façon dont les individus s'adaptent à la diversité temporelle qui les entoure. Autre thème récurrent et sous-jacent dans de nombreux articles, les caractéristiques des temps médiatiques. Ce sont des temps spécifiques qu'il convient de définir. Quelques rares auteurs ont également soulignés l'importance de notions « complémentaires » à celle du temps. Ainsi, Lucien Sfez a étudié le rite et le rythme qui sont fortement liés. Claude Labrosse a montré la place que tient la périodicité dans notre représentation du temps.
Par contre, très peu d'auteurs se sont référés aux traditions de recherche et aux apports des études sociologiques sur les temps sociaux. C'est là une des faiblesses majeures de cet ouvrage. Oubli des travaux de Joffre Dumazedier, de Gilles Pronovost ou encore Daniel Mercure côté Québécois, omission de ceux de William Grossin, Giovanni Gasparini, Roger Sue ou encore Nicole Samuel côté européen. Seul André Vitalis a mentionné la réflexion de Norbert Elias sur le temps dans notre société [18]. De plus, le débat sur la multiplicité et la pluralité des temps n'a pas été pris en compte. Le résultat est une utilisation sans règle du singulier ou du pluriel : le ou les temps des médias, le ou les temps vécus côtoient le ou les temps politiques.
En fait, par son caractère collectif, cet ouvrage s'inscrit dans la lignée du numéro de la revue Recherches en Communication consacré directement au temps médiatique (Lits, 1995). Nous avons tenté d'extraire de ces deux publications les principaux axes de recherche sur les temps médiatiques. Quatre axes semblent avoir été privilégiés : la saisie même de l'objet et les modifications provoquées par le contexte médiatique actuel, les temporalités construites par les médias à travers leurs mises en récit, les questions posées par la réception de ces temps médiatiques et les relations complémentaires et/ou antagonistes entre temps politiques et temps médiatiques. Les nouvelles recherches portant sur les temps médiatiques ouvriront peut-être de nouveaux axes de recherche ou participeront-elles à une combinaison des différentes approches ?

HAUT Références

BEAUD, Paul. 1984. La société de connivence : Médias, médiations et classes sociales, Aubier, Paris.

BERTRAND, Gisèle. (dir.). 1994. Temporalités de la Télévision, temporalités Domestiques, INA, CNRS, Paris.

BOULESTREAU, Nicole. 1997. « Sur le dispositif temporel de l'information télévisée », dans Jean-Pierre Esquenazi (ed.), La Communication de l'information, L'Harmattan, Paris, pp. 99-112.

ELIAS, Norbert. [ 1984 version allemande] 1996. Du temps, Fayard, Paris.

GROSSIN, William. 1996. Pour une science des temps : introduction à l'écologie temporelle, Octarès, Toulouse.

GROSSIN, William. 1974. Les temps de la vie quotidienne, Mouton, Paris.

JOST, François. 1999. Introduction à l'analyse de la télévision, Ellipses, Paris.

LEFEBVRE, Henri. 1992. Eléments de rythmanalyse : introduction à la connaissance des rythmes, Editions Syllepse, Paris.

LITS, Marc. (coordonné par). 1995. « Le temps médiatique », Recherches en Communication, n° 3, Louvain.

LOCHARD, Guy et Jean-Claude SOULAGES. 1998. La communication télévisuelle, Armand Collin, Paris.

MERCURE, Daniel et Gilles PRONOVOST. 1989. « Temps et société », Questions de culture, n° 15, IQRC, Québec.

MORLEY, David. 1992. Television Audiences and Cultural Studies, Routledge, Londres.

RICOEUR, Paul. 1991. [1963]. Temps et récit, tome I L'intrigue et le récit historique, Le Seuil, Paris.

SILVERSTONE, Roger. 1994. Television and everyday life, Routledge, Londres, New-York.

SUE, Roger. 1994. [1993]. Temps et ordre social, sociologie des temps sociaux, PUF, Paris.

TUDESQ, André-Jean. (dir.). 1991. L'image du passé dans les media. L'enracinement des événements d'actualité dans le passé par les media, Centre d'études des media, Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, Talence, 60 p.

VITALIS, André. 1999. « Le déni du politique », dans Serge Proulx et André Vitalis, Vers une citoyenneté simulée, Apogée, Rennes.

WILLENER, Alfred. 1990. A la lumière de la vitesse : Essai sur l'accélération du quotidien, Payot, Lausanne.

HAUT Pour en savoir plus...

DOMENGET, Jean-Claude. 2000. « La multiplicité des temps télévisuels : de la production à la réception », dans Vitalis André (dir), « Les temps médiatiques », Temporalistes, n° 42. http://www.sociologics.org/temporalistes

DURAND, Jacques. 1996. « La représentation du temps dans les médias audiovisuels », Communication et Langages, n° 108, Paris, pp. 32-44.
http://perso.wanadoo.fr/jacques.durand/Site/Textes/t26.htm

VITALIS, André. (dir). 2000. « Les temps médiatiques », Temporalistes, n° 42, Université Paul-Valéry Montpellier 3, Montpellier. http://www.sociologics.org/temporalistes

HAUT Notes

[1] Ce colloque national, organisé par le Centre d'Etudes des Médias de l'Université Michel de Montaigne Bordeaux III, avec la participation de l'équipe « Médias et Identités » de l'IEP de Lyon, du CRIFEME de l'Université Sorbonne nouvelle/Paris III et de l'équipe JERICOst de l'IUT de Tours, s'est tenu les 19 et 20 novembre 1998 à Bordeaux sur le thème « Médias, temporalités et démocratie ».
[2] Peu d'ouvrages traitent de cet objet de façon poussée. A noter le chapitre 3 « Temps télévisuel, temps du téléspectateur » de l'ouvrage de François Jost (Jost, 1999). Du côté des revues, le numéro 3 de Recherches en Communication « Le temps médiatique » paru en 1995 est complété par le numéro 42 de Temporalistes « Les temps médiatiques » paru en 2000. A signaler le rapport sous la responsabilité de Gisèle Bertrand. Temporalités de la télévision, temporalités domestiques paru en 1994.
[3] Nous reprenons par ce terme de « temporaliste », l'expression de Jean-Marc Ramos qualifiant la volonté de certains chercheurs de placer le temps au centre de leurs préoccupations de recherche. L'expression évoque à la fois cette « catégorie » de chercheurs en sciences humaines, les « temporalistes », et un bulletin de liaison, édité depuis 1984. Celui-ci est accessible à l'adresse suivante : http://www.sociologics.org/temporalistes
[4] En introduction, André Vitalis déplore ainsi « l'absence » du thème de la démocratie dans certaines contributions.
[5] Il reprend cette grande phrase de Ricoeur sur la question du temps et du récit. « Le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé de manière narrative ; en retour, le récit est significatif dans la mesure où il dessine les traits de l'expérience humaine », Ricoeur, Paul. 1991. [1963]. Temps et récit, tome I L'intrigue et le récit historique, Le Seuil, Paris, p. 17.
[6] Tetu, Jean-François. L'actualité, ou l'impasse du temps, in Sciences de l'information et de la communication, Daniel Bougnoux, Paris, Larousse, 1993, pp. 714-722.
[7] Dayan, Daniel et Elihu Katz, 1992. Media Events. The Live Broadcasting of History, Harvard University Press, Cambridge-Londres. [version française 1996: La Télévision cérémonielle, PUF, Paris.]
[8] Jauss, H. R. 1978. Pour une esthétique de la réception, Gallimard, Paris. Eco, Umberto. 1985. Lector in fabula, Grasset, Paris.
[9] Nous proposons dans un autre texte une approche complémentaire des temps télévisuels. Domenget, Jean-Claude. 2000. « La multiplicité des temps télévisuels : de la production à la réception », dans Vitalis André (dir), « Les temps médiatiques », Temporalistes, n° 42, pp. 7-15.
[10] Le texte est accompagné d'un tableau fort utile, récapitulatif des différentes croyances et savoirs temporels suscités par les genres. Ce tableau renvoie également au travail poursuivi depuis plusieurs années par cet auteur sur la question des genres et de la temporalité. Voir le chapitre 3 de son ouvrage Introduction à l'analyse de la télévision (Jost, 1999).
[11] Lefebvre, Henri. 1992. Eléments de rythmanalyse : introduction à la connaissance des rythmes, Edition Syllepse, Paris.
[12] Grossin William, 1996. Pour une science des temps : introduction à l'écologie temporelle, Octarès, Toulouse.
[13] Voir notamment, Sue, Roger. 1994. Temps et ordre social, sociologie des temps sociaux, PUF, Paris.
[14] Laïdi, Zaki. (dir.). 1997. Le temps mondial, Complexe, Paris. 1997. Laïdi, Zaki et Philippe Petit. 1997. Malaise dans la mondialisation, Ed. Textuel.
[15] André Vitalis reprend ici le thème qu'il avait développé dans une précédente contribution. Vitalis, André. 1999, « Le déni du politique », dans Serge Proulx et André Vitalis, Vers une citoyenneté simulée, Apogée, Rennes.
[16] Voir Tudesq 1991. L'image du passé dans les media. L'enracinement des événements d'actualité dans le passé par les media, Centre d'études des media, Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, Talence, 60 p. Un article de Jacques Durand sur la représentation du temps à la télévision donne des résultats complémentaires. Durand, Jacques. 1996. « La représentation du temps dans les médias audiovisuels », Communication et Langages, n° 108, Paris.
[17] Ce thème du « diktat de la brièveté » est présent dans plusieurs ouvrages ou articles portant sur les pratiques et les valeurs journalistiques. Voir Accardo, Alain. 1995. Journalistes au quotidien : outils pour une socioanalyse des pratiques journalistiques, Le Mascaret, Bordeaux. « La construction de l'information télévisée », 1996. Dossiers de l'audiovisuel, n° 66, La Documentation Française, Paris. Nous nous étions également interrogé sur la question du rythme de l'information télévisée et des conditions et raisons de sa production dans une étude précédente, Domenget, Jean-Claude. 1998. Rythmes et modes de production de l'information télévisée : L'exemple des éditions d'information régionales de France 3 Aquitaine au sein du « 19/20 », Mémoire de Diplôme Universitaire de Recherche en SIC, Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, SICA, Talence.
[18] Elias, Norbert. 1996. [1984 version allemande]. Du temps, Fayard, Paris.
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