Information et démocratie à l'ère des réseaux
Québec,
21 avril 2001. Entre 25 000 et 50 000 personnes, le nombre variant
selon les sources, de tous âges et de toutes conditions marchent dans les
rues de la Basse-Ville pour témoigner leur opposition à la tenue
du troisième Sommet des
Amériques qui se tient à quelques kilomètres de là,
dans la Haute-Ville, et au cours duquel se négocie la formation de la
Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Une forêt
mouvante de pancartes proclame les slogans les plus divers. Sur l'une d'elles,
on peut lire : « Information = Démocratie ».
Simple, voire simpliste, l'équation n'est toutefois pas sans nous
interpeller. La question de l'information est en effet depuis plusieurs semaines
au coeur de l'affrontement entre les autorités politiques
canadiennes chargées d'accueillir les délégations des
34 pays participants et les opposants au projet. Or, malgré les demandes
répétées de ces derniers, les textes sur lesquels avaient
à se prononcer les chefs d'États et de gouvernements sont
restés secrets, échappant ainsi à tout examen critique, non
seulement par les citoyens, mais aussi par les élus parlementaires des
pays concernés.
À
cette occasion et à de nombreuses autres auparavant, ceux et celles que
l'on qualifie un peu trop rapidement d'« anti-mondialistes » se sont
en fait plus ou moins consciemment référés au modèle
de l'espace public tel qu'il a été pensé par
Jürgen Habermas en tant qu'idéal-type issu des Lumières. Le
modèle d'Habermas repose en effet sur la délibération
fondée sur la rationalité des arguments échangés,
l'accessibilité de tous les citoyens et de toutes les citoyennes à
l'information et aux moyens de communication et la transparence des prises
de décision. Et pourtant, quel que soit le bien-fondé de ce projet
normatif, on sait bien que les émotions sont aussi porteuses de sens pour
les êtres humains, que les inégalités devant
l'accès aux médias sont considérables et que les
questions de vie privée, de secret commercial ou de
sécurité nationale vont à l'encontre de
l'idée de transparence.
De
plus, les études en communication montrent que si l'existence de
médias libres constitue une condition nécessaire à la
démocratie, ce n'est certainement pas une condition suffisante et
ce, pour trois raisons. Premièrement, la vie politique comprend bien
d'autres dimensions que l'accès à l'information,
qu'il s'agisse de la représentation de la population par les
partis politiques ou de l'existence de mécanismes qui permettent
des échanges entre le lieu du politique proprement dit et ce que
l'on appelle de plus en plus souvent la « société
civile ». Deuxièmement, être informé n'a
d'intérêt que si cette information a du sens et devient donc
une connaissance qui prend place dans le cadre d'une réflexion. Or
cette équivalence entre information et connaissance n'a rien
d'automatique. Troisièmement, le fait de mettre l'accent sur
la communication tend plus ou moins indirectement à favoriser une
conception consensuelle de la société et à faire oublier
que les individus et les groupes qui la composent peuvent avoir des
intérêts divergents. On retrouve ici une idée un peu
naïve des rapports sociaux. Il n'en reste pas moins qu'en
dehors de l'académie, l'information et la démocratie
sont de plus en plus souvent posées dans un rapport
d'équivalence.
Un
élément semble cependant avoir changé : il est
dorénavant au moins autant question, sinon davantage, de communication
que d'information. Et pour cause : l'Internet est
présenté comme le premier média qui ne distingue pas dans
son principe l'émetteur du récepteur. Les médias
qualifiés plus ou moins péjorativement « de
masse » feraient-ils place à des réseaux informatiques
décentralisés permettant enfin de créer un véritable
espace public électronique habermassien fondé sur la communication
tous azimuts et mettant fin à la transmission unidirectionnelle
d'une information officielle au service de l'appareil
idéologique capitaliste?
La
réalité apparaît pour le moins plus nuancée. Il
suffit pour s'en rendre compte d'observer les grandes manoeuvres
entourant la gouvernance de l'Internet, et qui ne se font pas toujours
clairement au bénéfice des citoyens et des citoyennes. Il est ainsi permis de
s'interroger sur le pouvoir grandissant d'organismes tels l'Union
internationale des télécommunications (UIT) et l'Internet
Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN), au détriment de celui des
États, qui avaient jusqu'alors occupé une place centrale dans
la régulation des moyens de communication. La façon même
dont bon nombre d'États prennent position en faveur d'un
concept comme l'« autoréglementation », qui
distribue une large partie du pouvoir de régulation aux acteurs du
secteur, témoigne de la place prédominante qu'occupent
aujourd'hui les intérêts des entreprises et notamment des
transnationales vis-à-vis du « réseau des
réseaux ».
Cela
ne signifie pas pour autant que les militants et militantes doivent
délaisser les nouveaux moyens de communication regroupés sous le
vocable « Internet ». Néanmoins, toute analyse
pertinente nécessite de croiser les facteurs d'ordre technique
(quelle que soit sa malléabilité, la technique offre un certain
nombre de potentialités et impose un certain nombre de contraintes),
d'ordre économique (il ne faut jamais oublier que les entreprises
ont la mise en valeur du capital pour objectif principal), d'ordre
politique (il s'agit là de tenir compte du fonctionnement des
institutions et des relations du pouvoir politique avec la société
civile, autrement dit de l'état de la démocratie) et
d'ordre social (quel que soit le quadrillage dans lequel ils sont
enserrés, les utilisateurs et utilisatrices gardent un certain pouvoir).
Cela dit, du point de vue de l'innovation sociopolitique, les cas les plus
intéressants sont certainement ceux où il y a critique des
systèmes politique et économique en vue de modifier les rapports
de force institués. Par ailleurs, ce sont sans doute les groupes
organisés, bien plus que les individus isolés, qui doivent
être suivis afin d'observer le développement du
« militantisme cybernétique », voire de nouvelles
formes de participation à la démocratie.
À
cet égard, les études effectuées dans les pays anglo-saxons
depuis les années 80 dans le domaine de la « computer-mediated
communication » (CMC, dont la traduction littérale —
« communication médiatisée par
ordinateur »/CMO — commence à se répandre chez les
chercheurs francophones) s'avèrent précieuses. Des concepts
comme ceux de « communication impersonnelle, interpersonnelle et
hyperpersonnelle », la mise en perspective des relations en
face-à-face et des relations médiées par ordinateur ainsi
que des méthodologies comme les observations en situation ou les
entretiens non directifs peuvent être fort utiles pour
étudier les relations entre les usages de l'Internet et les pratiques
citoyennes.
C'est
d'ailleurs l'un des thèmes qui ont été
abordés lors du colloque co-organisé par COMMposite et
intitulé «
La communication médiatisée par
ordinateur : un carrefour de problématiques » qui a
réuni plus d'une trentaine de conférenciers et de
conférencières (dont la moitié en provenance
d'Europe), les 15 et 16 mai derniers à
l'Université de Sherbrooke dans le cadre du
69
e Congrès de
l'Acfas (Association canadienne française pour l'avancement des sciences
récemment renommée « Association francophone pour le
savoir »). Comme nous l'évoquions en introduction
à ce colloque, il nous semblait naturel que COMMposite participe à
la réflexion sur ces questions, de par sa nature même de
publication « médiatisée par ordinateur »
qui s'est donné pour objectif, entre autres, d'explorer les
possibilités offertes par ces supports encore relativement nouveaux. Ce
colloque s'inscrivait dans la lignée du premier colloque
co-organisé par COMMposite et Vidéazimut en 1999 («
Le droit à communiquer et la communication des droits »), et dont les
échanges étaient exclusivement médiatisés par
ordinateur — d'où sa qualification de « conférence
virtuelle ».
Certains
articles de ce numéro poursuivent également la réflexion
sur les relations entre le développement des TIC et les formes prises par
la démocratie, si ce n'est même les formes de nos
sociétés.
Stéphanie Wojcik nous propose ainsi une
étude comparative de plusieurs sites Internet de villes du Sud-Ouest de
la France et aboutit à des conclusions réservées sur la
correspondance entre la réalité de l'interactivité
proposée par ces nouveaux moyens de communication publique et les
discours officiels sur la participation citoyenne qu'ils sont censés
favoriser et accroître. Avec les mêmes préoccupations
fondamentales,
Michael Totschnig s'intéresse à un tout autre
objet : la standardisation de l'informatique. En appliquant de façon originale la
théorie de l'agir communicationnel de Jürgen Habermas, il montre notamment comment nous devons
tenir compte des artefacts algorithmiques qui font aujourd'hui partie
intégrante de nos moyens d'expression et d'échanges
symboliques, et l'urgence de resituer dans la sphère du politique
ce que certains acteurs économiques aimeraient voir demeurer dans
l'univers purement technicien.
C'est
un peu dans un esprit de cohérence avec l'argument élaboré dans
cet article que COMMposite a tenu à adopter, pour la production du code
source de cette version et des suivantes, une position rigoureuse en
matière de choix techniques, dont l'implication la plus évidente,
pour vous lectrices et lecteurs, risque de se traduire par quelques
anomalies mineures dans la mise en page de nos contenus. Ces
inconvénients résultent de la non-conformité de certains
fureteurs commerciaux avec les normes publiques élaborées au sein
du consortium W3C, et du fait que désormais, l'affichage de COMMposite
n'est plus « optimisé » pour un logiciel de
navigation spécifique. En revanche, notre code est désormais
valide par rapport aux
spécifications XHTML 1.0 et CSS 2.0. Rappelons que CSS
(Cascading Style Sheets) est une
spécification qui permet d'utiliser le principe des feuilles de style
dans la production des pages Web et qui nous semble représenter l'avenir
de la publication électronique, surtout dans le domaine universitaire.
Suivant ce principe, le contenu d'un texte est désormais saisi
indépendamment de sa mise en page, ce qui réduit le travail de
programmation au bénéfice du travail éditorial. Quant
à XHTML, il s'agit d'une mise à jour du HTML, et son utilisation
permet à la revue COMMposite d'être compatible avec tous les outils
basés sur la norme XML (eXtensible
Markup Language), qui est en train d'émerger comme nouveau
standard du Web. En adoptant ces normes, COMMposite espère ainsi
contribuer à faire connaître et soumettre à la
discussion les valeurs à la fois techniques et sociales inhérentes
à ce choix.
Dans
son article,
Hélène Bourdeloie s'intéresse
également à la question de la technique, envisagée cette
fois dans sa relation avec la culture. À partir des travaux des membres
de la première génération de l'École de
Francfort, elle présente tout d'abord les différentes
analyses qui ont posé la question de la conjonction de la technique et de
la culture dans une perspective critique à l'ère des
médias de masse. Elle poursuit cette réflexion en
s'intéressant au multimédia, qui repose avec acuité
la problématique de l'art à l'ère de la
reproductibilité technique soulevée au début du
siècle dernier par Walter Benjamin. À travers cette
problématique, on retrouve bien ici la préoccupation de lier
l'évolution de nos sociétés — cette fois-ci à
partir du mode d'expression culturel — et les développements des
dispositifs médiatiques. Luc Bonneville s'inscrit également
dans cette perspective. Alors qu'il avait réfléchi dans le
précédent numéro de COMMposite sur les aspects
sociologiques de la perception du temps par les usagers de l'Internet, il
s'intéresse cette fois-ci aux aspects psychologiques. Il observe
notamment une reconstitution d'un « temps
vécu » qui vient supplanter le temps objectif propre à
la modernité. Ce temps vécu se caractérise par des
distorsions au niveau de la représentation du passé et de
l'avenir et par la prépondérance de la représentation
du présent comme « moment
d'exécution ». On retrouve ici l'idée selon
laquelle l'Internet serait intrinsèquement lié à la
notion d'« instantanéité ». Or, ce
lien est souvent considéré dans une perspective sociopolitique
comme un bienfait des TIC, alors que le temps est pourtant nécessaire
à toute délibération un tant soit peu approfondie. Ainsi
que nous l'avons déjà souligné, l'accès
à l'information n'est qu'une composante parmi bien
d'autres de la problématique de la démocratie. C'est
d'ailleurs ce que rappelle
Jean-Claude Domenget qui nous présente
sa lecture de l'ouvrage collectif
Médias, temporalités et
démocratie, dirigé par André Vitalis. Il en ressort
qu'on ne peut dissocier les effets des TIC sur la démocratie de
l'articulation entre temps sociaux et « temps
médiatiques ».
On aborde
également dans ce numéro la question de la médiation de
l'information dans le texte de
Mônica Macedo, qui traite plus
précisément de l'enseignement de la communication
scientifique au Brésil. Après avoir effectué un survol
chronologique des programmes brésiliens, tout en les comparant à
plusieurs équivalents à l'étranger, elle analyse une
expérience en cours à l'Université de Campinas depuis
1999 et qui s'adresse simultanément à des chercheurs,
à des chercheuses ainsi qu'à des journalistes dans le but de
développer leur perception des différents savoir-faire et
savoir-être de chaque profession.
Enfin,
Patricia Clermont nous livre les résultats d'une recherche,
menée dans le cadre de sa maîtrise, sur la
télésérie sociétale
Jasmine, qu'elle considère
comme un relais communicationnel, médiatique et télévisuel
pour renouveler la conception de la citoyenneté sur laquelle repose le
projet politique québécois de nation
démocratique.
Finalement, plus que tout
autre, ce numéro reflète le caractère diversifié des
intérêts de recherche des jeunes chercheurs et chercheuses en
communication, tout en signalant les aspects sociopolitiques inhérents
aux problématiques communicationnelles. On constate également
l'intérêt d'auteurs de différents pays pour la
publication de leurs travaux en français, dans la mesure où quatre
pays sont représentés dans ce numéro. Soucieuse
d'exprimer cette identité de plus en plus internationale, la revue
COMMposite a d'ailleurs décidé cette année de se
doter d'un nom de domaine géographiquement — et
institutionnellement — neutre : COMMposite.Org. Signe d'un souci
réaffirmé d'autonomie éditoriale, tout autant que
d'un maintien de sa mission non lucrative, nous souhaitons que ceci soit
perçu comme une invitation renouvelée à publier dans une
revue ouverte aux étudiantes et étudiants qui
s'intéressent aux questions d'ordre
communicationnel.