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2. La standardisation de l'informatique : enjeux et modèles
3. Avantages des standards ouverts
4. L'Internet, un espace numérique ouvert
Depuis au moins le milieu des années 1990, l'idée d'un réseau informatique universel a pris une place centrale dans les stratégies d'acteurs économiques, sociaux et politiques du domaine des technologies de l'information et de la communication. Cette idée a reçu plusieurs appellations : autoroute de l'information, infrastructure de l'information (nationale ou globale), cyberespace. Constitué par l'interconnexion d'un grand nombre de réseaux locaux au moyen d'un ensemble de protocoles communs dont les plus fondamentaux sont les IP (Internet Protocol) et TCP (Transport Control Protocol), l'Internet représente aujourd'hui la concrétisation la plus tangible de cette idée, et cela, essentiellement en raison des modalités selon lesquelles son fonctionnement technique s'est développé et standardisé.
Cet article vise d'une part, à explorer les enjeux de la standardisation de l'informatique - notamment à travers l'exemple de l'Internet - et d'autre part, à montrer que ces enjeux techniques et économiques ont des répercussions importantes sur l'usage de l'informatique et plus particulièrement sur la possibilité de créer un espace public numérique.
J'entends ici par espace public, une infrastructure, à la fois technique et sociale, permettant aux acteurs sociaux de façonner les médiatisations à travers lesquelles ils se rencontrent et s'associent. Je n'entrerai pas ici dans les enjeux historiques, sociaux et politiques que ce concept pose. Je proposerai plutôt une définition heuristique qui, bien qu'elle manque de fondements théoriques, devrait répondre à deux exigences : celle d'être en rapport avec les aspirations démocratiques qui animent les acteurs sociaux et politiques à la recherche de nouvelles formes d'expression, et celle d'être inhérente aux enjeux posés par certaines formes de sociabilité rendues possibles par les médias numériques. En d'autres mots, ce concept ne correspond pas nécessairement à une infrastructure sociotechnique existante mais décrit un horizon idéal qui anime, selon des modalités différentes, les discours et les actions de différents acteurs. Cet espace public serait accessible à tout citoyen selon des conditions équitables, son fonctionnement serait transparent et sa régulation démocratique, son usage serait le moins possible limité par des impératifs purement techniques ou économiques, et le plus possible défini en fonction des intérêts sociaux de ses participants. Je présuppose, dans cet article, qu'un tel espace pourrait constituer un lieu propice à une culture démocratique riche et juste. Si le lecteur me concède cette prémisse que je ne prends pas le temps de démontrer ici, je tenterai de montrer qu'un tel espace ne peut être construit que si la définition de son fonctionnement technique est élaborée selon un modèle ouvert et coopératif.
Dans un premier temps, les enjeux à la fois techniques et sociaux de la standardisation de l'informatique et les modèles selon lesquels celle-ci s'opère seront exposés. Dans un deuxième temps, les particularités du modèle des standards ouverts seront démontrées. Deux domaines dans lesquels ce modèle joue un rôle central, l'Internet et les logiciels libres, seront ensuite présentés. Enfin, en appliquant la théorie de l'agir communicationnel d'Habermas à la communication médiatisée par ordinateur (CMO), un argument philosophique en faveur de ce modèle sera développé.
Les interactions des êtres sociaux que nous sommes sont circonscrites d'une part par les conditions matérielles du monde dans lequel nous vivons, d'autre part par les normes sociales que nous respectons. Ces dernières opèrent à de multiples niveaux, par exemple le langage qui nous est commun ; les normes de conduite dans un groupe socioculturel ; le fonctionnement d'un dispositif médiatique qui nous relie ; les règles économiques qui régissent les échanges de biens ; les lois qui définissent les droits, les devoirs et les interdictions que doit reconnaître tout citoyen. Les normes sociales n'ont pas toutes le même mode d'existence et exercent leurs pouvoirs différemment. Lawrence Lessig (1999) distingue quatre domaines de contraintes qui limitent la marge de manoeuvre d'un acteur social : la loi, le marché, les normes sociales et l'architecture. La loi est explicite et exerce son pouvoir par la menace d'une sanction ; le marché opère par le coût qu'un acteur doit assumer pour la consommation d'une ressource ; les normes sociales agissent par la stigmatisation de certains comportements et par leur intériorisation ; enfin, par architecture, Lessig entend les contraintes physiques, aussi bien celles des objets naturels que celles des artefacts et institutions créés par l'humain.
Ces domaines interagissent, la loi par exemple garantit le fonctionnement du marché, elle vise à renforcer certaines normes et elle régule la construction de l'architecture. Un certain dispositif technique doit, dans la terminologie de Lessig, être décrit comme faisant partie de l'architecture, mais sa construction, sa diffusion et son usage sont souvent soumis à certaines lois, à des normes sociales et à des conditions économiques. Un standard, dans le sens où il est défini dans cet article, est une norme inscrite dans l'architecture, il est codifié, non dans le sens d'une loi, mais parce qu'il opère à travers le fonctionnement technique d'un dispositif. Tout acteur utilisant ce dispositif est - qu'il en ait conscience ou non - sous l'influence de ce standard. On parle plus particulièrement de standard si cette norme caractérise, non pas un artefact isolé, mais un réseau d'artefacts reliés soit physiquement soit par des régularités sociales. Les formats de papier, la forme des prises électriques, la signalisation routière sont des exemples de standards. Un standard peut être juridiquement défini, il peut être le résultat des interactions sur un marché, il peut trouver son origine dans certaines normes sociales, il peut aussi avoir une influence sur chacun de ces domaines, mais il s'en distingue en ce qu'il fait partie d'une architecture, d'un dispositif technique.
Dans cet article, il est question d'un ensemble restreint de standards, ceux qui régissent le fonctionnement des systèmes informatiques et qui permettent à différents acteurs de communiquer au moyen de ces systèmes. Ces standards permettent l'assemblage de différentes composantes matérielles dans la construction d'un système, l'interconnexion de différents systèmes, l'interopérabilité de différentes applications et, ultimement, la communication entre les usagers de tous ces systèmes.
Avec la diffusion extrêmement rapide de l'informatique des vingt dernières années, les répercussions de la standardisation de l'informatique sur des domaines sociaux aussi divers que le travail, l'éducation et les loisirs deviennent de plus en plus évidentes. Notre « agir communicationnel » est de plus en plus souvent médiatisé par l'ordinateur, que l'on pense à l'importance croissante du courrier électronique par rapport au téléphone et au courrier traditionnel, aux formes synchrones de la CMO comme le chat, aux communautés qui se définissent par l'usage collectif des listes de discussion ou des forums Usenet, à l'accès électronique à des informations politiques et culturelles sur le Web, aux services publics comme l'administration, la santé et l'éducation qui misent de plus en plus sur la distribution électronique, et à l'essor, annoncé depuis plusieurs années déjà, du commerce électronique. Chacun de ces exemples pose évidemment des questions spécifiques qu'abordent les disciplines des sciences sociales et humaines.
Cet article ne vise pas à proposer des réponses à ces questions spécifiques mais à les positionner dans l'horizon d'un espace public numérique. Cet espace est circonscrit par les définitions techniques des dispositifs médiatiques (leurs standards), et il se construit à travers les usages qu'en font les acteurs sociaux. Ce qui est en jeu dans la standardisation de l'informatique, c'est la modalité de l'interaction entre l'usage et la définition de ces standards.
Dans les deux prochaines sous-sections, je présenterai plus spécifiquement le fonctionnement des standards informatiques pour les distinguer ensuite selon les processus et les institutions qui leur donnent consistance.
La construction d'un système informatique implique un grand nombre de composantes, aussi bien au niveau du matériel (hardware) que du logiciel (software). Chacune de ces composantes peut communiquer avec d'autres selon des spécifications précises qu'on appelle des interfaces. Les producteurs de différentes composantes sont obligés de se coordonner pour rendre leurs produits compatibles ou interopérables, ils standardisent ces interfaces. Quand un standard est accepté par un certain nombre d'acteurs, on peut parler d'une plate-forme. Dans le cas du matériel (hardware), l'architecture physique d'un PC, c'est-à-dire les connexions entre carte mère, processeurs et périphériques, forment une plate-forme utilisée par un nombre considérable de producteurs.
Dans le cas du logiciel (software), on peut penser au fonctionnement d'un système d'exploitation qui définit les règles selon lesquelles les applications peuvent accéder aux ressources gérées par le système. On parle ici d'une interface de programmation d'application (application programming interface ou API). Microsoft Windows, par exemple, est une collection de routines et de ressources auxquels les informaticiens font couramment référence en utilisant le terme Win32. Toute application qui fonctionne sous ce système d'exploitation est écrite en utilisant cette collection, elle fait partie de la plate-forme Win32. Il est important de comprendre que la plate-forme ne dépend pas spécifiquement du produit en question (Windows), mais de la spécification de son interface (Win32) avec une classe d'autres composantes, en l'occurrence les applications. Ceci permet à un acteur de l'industrie du logiciel d'écrire un autre système qui répond aux mêmes spécifications et qui est capable d'exécuter toutes les applications qui fonctionnent sous cette plate-forme [1].
Les protocoles de l'Internet constituent un autre exemple de plate-forme. TCP et IP définissent des règles qui permettent de gérer l'interconnexion de plusieurs ordinateurs. Tout producteur de système informatique peut les implémenter et ainsi faire participer ses produits à la plate-forme. Sur la base de cette plate-forme sont développées des applications spécifiques qui ont leurs propres protocoles, par exemple le système du courriel ou le Web. Les usagers d'un système qui intègre ces protocoles peuvent donc communiquer entre eux, et les producteurs peuvent développer de nouvelles applications à partir de ces protocoles.
Les différences en termes de niveaux de fonctionnement des systèmes informatiques importent peu dans le cadre de mon argumentation. Il suffit de mentionner comme Libicki et al. (2000) qu'un standard devrait normalement répondre à au moins un des trois objectifs suivants : l'interopérabilité (une composante peut être intégrée dans une autre), l'échange de données (des informations générées par un système peuvent être réutilisées par un autre) et la portabilité (une application peut être utilisée par des systèmes différents). Ce qui m'intéresse ici, ce sont les différents processus par lesquels ces standards se construisent. Ils n'impliquent pas tous les mêmes rapports entre les acteurs et ils distribuent différemment les droits et les pouvoirs.
Les processus de standardisation revêtent une importance stratégique pour les acteurs qui peuvent y participer, voire les contrôler. Les acteurs peuvent en effet s'assurer des avantages très importants vis-à-vis de leurs compétiteurs, soit en détenant une propriété intellectuelle sur la spécification standardisée, soit en acquérant très vite une expertise dans la maîtrise de la technologie. Dans certains cas, un acteur peut exercer un contrôle tel sur un standard qu'il peut s'assurer une position de monopole. La domination de Microsoft dans les domaines des systèmes d'exploitation et des applications de bureautique due à sa mainmise sur la plate-forme Win32 en est l'exemple le plus prégnant.
Les processus de standardisation peuvent être caractérisés essentiellement selon les institutions impliquées et les rôles que celles-ci peuvent jouer :
Cette classification qui distingue les rôles des institutions néglige le rôle que l'usager joue dans le processus de standardisation. Néanmoins, j'essaierai de montrer par la suite que le caractère institutionnel de ce processus offre différentes possibilités de participation pour l'usager. Dans le cas d'un standard fermé, contrôlé par un seul acteur, l'usager peut influencer le standard par l'effet que son usage a sur les actions du propriétaire. Le vendeur d'un logiciel peut observer les usagers à travers les relations qu'il entretient avec eux (par exemple via le support technique) et essayer d'adapter le standard pour mieux servir l'usager. Par ailleurs, l'usager agit à travers le marché dans la mesure où il choisit certains produits plutôt que d'autres, jouant ainsi, en masse, sur l'émergence des standards de facto.
Dans le cas d'un standard ouvert, l'usager influence également le standard indirectement par l'effet de son usage sur les acteurs qui promeuvent le standard, soit en communiquant avec ces acteurs, soit à travers le marché. Certes, cette influence n'a pas la même portée selon que l'usager s'adresse à un ou plusieurs acteurs. Si un standard est défini par la coopération de plusieurs acteurs, l'usager a plus de chances de voir ses intérêts reconnus par l'un d'entre eux. Et, à partir du moment où un standard ouvert est établi, le marché des produits qui implémentent ce standard est ouvert. L'usager peut donc plus facilement trouver une implémentation correspondant à ses besoins. Cependant, cette influence indirecte de l'usager sur la standardisation ne remplace pas sa participation directe. Dans les faits, la standardisation ouverte est souvent perçue comme réservée aux techniciens experts qui peuvent être aussi des usagers mais des usagers « experts » [3]. Il reste que l'usager a toujours la possibilité d'acquérir les compétences qui lui permettront de participer au processus de standardisation ou encore de se faire représenter par un expert dans les forums au sein desquels les standards ouverts sont élaborés. Sans résoudre ce problème, les chapitres suivants visent à montrer que la standardisation ouverte crée un environnement au sein duquel les intérêts de l'usager et la possibilité d'un espace public seraient mieux assurés.
En comparaison avec les standards fermés et propriétaires, les standards ouverts présentent deux caractéristiques essentielles qui ont des conséquences importantes sur la possibilité d'un espace public numérique. D'une part, leur définition et leur évolution constituent les enjeux d'un débat public dans lequel peuvent intervenir un grand nombre d'acteurs concernés ; d'autre part, comme leur utilisation ne peut être contrôlée par un seul acteur, tout acteur qui veut les intégrer à de nouveaux produits peut se les approprier. Cependant, en tant que biens collectifs, ils n'appartiennent à personne dans le sens où aucun acteur ne peut profiter plus qu'un autre de la valeur ajoutée générée par l'adoption publique d'un standard [4].
Selon François Horn, les technologies de l'information présentent des caractéristiques qui donnent un sens particulier à leur standardisation : « leur fusion tendancielle en un seul complexe technologique, leur évolution extrêmement rapide et la grande incertitude sur les formes de cette évolution » (Horn, 1999, p. 101). La standardisation de ce domaine est soumise à un dynamisme important qui d'une part, réduit l'applicabilité de la standardisation par les organismes officiels dont le fonctionnement est perçu comme trop lent par les acteurs, et d'autre part, accroît le nombre d'acteurs concernés complexifiant ainsi les enjeux. Dans une telle situation, deux voies opposées sont envisageables : soit un acteur puissant arrive à convaincre les autres de la fiabilité et de la supériorité d'une solution propriétaire, soit les acteurs se coordonnent et élaborent collectivement les standards nécessaires au développement des technologies.
Cette deuxième voie comporte plusieurs avantages :
Dans les deux prochains chapitres, j'étayerai l'argumentation en faveur des standards ouverts en m'appuyant sur deux exemples : l'Internet, ce réseau télématique mondial dont l'essor est dû en grande partie aux standards ouverts qui régissent son fonctionnement, et les logiciels libres, ce nouveau modèle de production du logiciel basé sur la coopération autour des standards ouverts. Évidemment, de nombreux autres facteurs d'ordre politique, économique et culturel devraient être pris en considération pour comprendre la globalité de ces deux phénomènes. Je ne prétends pas que le processus de standardisation suffirait à lui seul à faire d'un domaine technique un élément d'un espace public numérique. L'argument central défendu dans cet article est que ce processus est une des conditions de l'émergence de cet espace.
Dès le début de son histoire, l'un des défis les plus importants de l'Internet a été de permettre à des systèmes informatiques hétérogènes de communiquer entre eux. Ses protocoles fondamentaux, IP et TCP, ont été conçus de telle sorte qu'ils ne présupposent rien ni sur la nature du matériel qu'ils relient, ni sur la nature des applications qui se construisent à partir d'eux. Le fait que ces protocoles soient ouverts a favorisé leur intégration dans un grand nombre de matériels différents [7] ainsi que le développement d'applications populaires comme le courrier électronique ou le Web. Aucune autre plate-forme dans l'histoire de l'informatique n'a probablement connu un tel dynamisme innovateur. Pour comprendre comment cette plate-forme a pu se développer en tant que plate-forme ouverte, il est nécessaire d'expliquer brièvement la structure de l'institution qui assume la responsabilité de son fonctionnement technique.
L'Internet correspond à une interconnexion d'un grand nombre de réseaux locaux. Il n'est pas soumis à un pouvoir central qui pourrait lui imposer de jure une certaine configuration. Néanmoins, tous les acteurs de l'Internet (les vendeurs aussi bien que les administrateurs et les usagers) reconnaissent implicitement ou explicitement l'autorité et la compétence de quelques institutions qui élaborent et diffusent les spécifications de différents aspects de son fonctionnement.
L'Internet Engineering Task Force (IETF) constitue l'une de ces institutions qui rassemblent les techniciens concernés ou intéressés par les problèmes opérationnels de l'Internet. La participation au travail de l'IETF, qui s'effectue à travers un grand nombre de groupes de travail spécialisés, est volontaire, bénévole et ouverte. Les groupes de travail proposent des standards en matière de fonctionnement de l'Internet et leurs propositions sont soumises à un processus élaboré d'examen public. La spécificité de la standardisation de l'Internet telle qu'elle est réalisée au sein de l'IETF peut être mieux comprise si on la compare aux deux autres modèles : la standardisation par un organisme officiel et la standardisation par l'hégémonie d'un seul acteur. Contrairement au premier, le travail de l'IETF est indépendant des contingences politiques et des difficultés de la coordination diplomatique ; il est ainsi plus apte à répondre à la vitesse de changement qui caractérise le domaine de la télématique aujourd'hui. De plus, à la différence du deuxième, le travail de l'IETF ne peut être soumis aux stratégies commerciales d'un seul acteur puisqu'il implique une recherche de consensus parmi tous les acteurs participants [8].
Sans l'ouverture qui a caractérisé son processus de standardisation, Internet n'aurait pu évoluer vers son infrastructure actuelle qui rend possible un espace public numérique. Les propriétés suivantes, qui me semblent nécessaires à la possibilité d'un tel espace, peuvent être comprises à partir des qualités du processus de standardisation.
Ces trois propriétés ont permis le développement des multiples pratiques socioculturelles qui se sont construites au moyen des applications de l'Internet : le développement du courrier électronique vers une infrastructure unifiée de messagerie, le Usenet comme espace mondial de discussion, l'IRC comme infrastructure ouverte de chat, le Web comme toile hypertextuelle mondiale. Chacune de ces applications mériterait des études spécifiques pour montrer comment le potentiel d'un espace ouvert et public est mis en pratique dans l'usage, et il faudrait dans chaque cas identifier l'écart entre potentiel et réalisation. Cependant, ces écarts ne contredisent pas l'idée développée ici que c'est à partir de la définition d'un standard ouvert qu'un dispositif peut prendre l'allure d'un espace public universellement accessible dont le fonctionnement est soumis à une critique publique, et qui est, dans certaines limites, malléable selon les besoins de ses usagers. Je présente par la suite un exemple d'une construction coopérative de savoirs et de compétences rendue possible grâce à l'Internet et fortement inspirée par sa tradition de standards ouverts : le mouvement des logiciels libres.
Quand un nouveau standard est proposé par un acteur, il doit être en mesure de démontrer sa fonctionnalité en présentant un logiciel qui l'implémente. Dans l'histoire de l'Internet, ces implémentations expérimentales ont souvent été distribuées gratuitement et ouvertement dans la communauté des usagers qui ont eux-mêmes contribué de façon collective à l'évolution du standard et des logiciels. Un logiciel qui est distribué avec son code source et qui donne aux usagers le droit de l'étudier, de le modifier et de le redistribuer, est appelé un « logiciel libre ». Libre ne peut être identifié à gratuit. Beaucoup de logiciels gratuits ne sont pas libres parce que l'usager n'a le droit ni de les étudier, ni de modifier leurs codes sources. Les logiciels libres peuvent et sont souvent vendus par des distributeurs.
Entre un standard ouvert et un logiciel libre, il n'y a pas de lien univoque : un standard ouvert peut être intégré dans un logiciel qui n'est pas libre (ce qui est le cas pour tous les logiciels propriétaires qui utilisent les standards ouverts de l'Internet), et un logiciel libre peut, dans certaines limites [10], intégrer des standards fermés. Néanmoins, comme l'a prouvé l'histoire de l'Internet, c'est dans un contexte de production de logiciels libres que les standards ouverts se développent le mieux. Un élément explicatif majeur est certainement le fait qu'un standard ouvert et un logiciel libre sont conçus en priorité pour répondre aux besoins de ceux qui les utilisent. Il peut y avoir des intérêts commerciaux de la part de ceux qui les promeuvent - un acteur peut proposer un standard ouvert parce qu'il a acquis une expertise technique dans un domaine dont il veut profiter, il peut distribuer un logiciel libre, et vendre des services qui s'y attachent - mais les usagers ne sont pas dépendants de cet acteur dans la mesure où un standard ouvert et un logiciel libre créent un marché libre pour les services qui s'y attachent. En revanche, pour le vendeur d'un logiciel propriétaire, il est souvent intéressant d'utiliser des standards fermés sur lesquels il peut conserver un contrôle pour s'assurer un avantage sur ses compétiteurs.
En utilisant l'expression « monde de la création » pour qualifier l'univers de la production du logiciel libre, François Horn exprime cette capacité de créer des standards ouverts qui répondent à un intérêt public :
Il ne s'agit pas ici d'entrer dans les détails du fonctionnement technique, juridique et social des logiciels libres. Je mentionne ce cas simplement pour montrer qu'ils partagent la logique des standards ouverts selon laquelle le fonctionnement d'un système informatique est conçu comme un enjeu public auquel tout acteur concerné peut contribuer. C'est dans un contexte où les acteurs coopèrent pour créer des infrastructures informatiques qui correspondent à leurs besoins qu'un espace public devient possible, un espace qui est indépendant des stratégies commerciales des vendeurs d'informatique. J'essaierai dans la partie suivante d'ancrer cette argumentation dans une perspective issue de la théorie de l'agir communicationnel du philosophe allemand Jürgen Habermas.
J'ai présenté dans la partie précédente l'Internet et les logiciels libres comme des arguments factuels en faveur des standards ouverts. En concluant cet article, j'essaierai de montrer que l'usage des standards ouverts dans la communication médiatisée par ordinateur peut aussi être promu à la lumière d'un argument théorique.
Dans sa « Théorie de l'agir communicationnel », Jürgen Habermas (1981) essaie de reconstruire les fondements rationnels de la communication interpersonnelle [11]. Pour ce faire, il explicite les rapports qu'un acteur social établit en accomplissant un acte de langage : un locuteur partage avec son interlocuteur des références communes qui constituent leur monde vécu. La plus grande partie de ces références restent implicites mais il y a toujours un aspect qui devient thématique et qui constitue l'enjeu de la situation. Le locuteur propose une certaine définition de la situation. Si cette définition est acceptée, l'acte réussit et un engagement est établi entre les personnes communicantes. Ce qui intéresse Habermas, c'est la nature sociale et rationnelle de cet engagement. Il distingue trois types de critères de validité de cet engagement : le monde objectif de la nature externe, le monde normatif de la société et le monde subjectif de la conscience interne.
Habermas ajoute un quatrième critère qui n'est toutefois pas sur le même niveau que les autres. Un acte de langage doit être compréhensible en regard des normes d'un langage commun aux interlocuteurs. Il est normalement présupposé et n'est pas soumis à une critique ; les acteurs peuvent se reconnaître mutuellement comme membres d'une communauté linguistique ; ils peuvent chercher un dénominateur commun dans le cas d'une langue étrangère par exemple ou à travers un langage gestuel, préverbal.
Si un allocutaire comprend ce qu'un locuteur dit, il doit évaluer son acte selon les trois autres critères, il forme un jugement sur sa vérité, sa justesse et sa sincérité. S'il conteste l'acte de langage dans une de ces dimensions, les interlocuteurs peuvent essayer de remédier à leur différent en trouvant un consensus par l'argumentation.
Ce processus est évidemment aussi valable pour la communication médiatisée par ordinateur. Mais, c'est le quatrième critère, me semble-t-il, celui de la compréhensibilité, qui peut devenir problématique si la médiation ne fonctionne pas selon les attentes des interlocuteurs. C'est la fonction des standards (tels que définis précédemment) d'exclure de tels cas.
Si un usager de l'informatique s'attend à ce que les systèmes soient fonctionnels sans qu'il ait à se soucier des protocoles techniques utilisés, ceux-ci sont à ce point constitutifs de la réussite de ses actions communicationnelles qu'il devrait avoir le droit de participer à leur définition. Or, ceci n'est assuré que pour les standards ouverts, car dans le cas des standards propriétaires, la participation de l'usager se limite nécessairement à un choix de consommateur entre différents systèmes.
On pourrait opposer à cet argument qu'il ne concerne que le niveau de la compréhension, un niveau qui n'est pas davantage sous le contrôle d'un acteur dans le cas du langage oral ou écrit. Nous ne pouvons pas modifier librement la langue qui nous a été laissée par les générations qui nous ont précédés, elle évolue indépendamment de notre volonté, et pourtant, dans chaque interaction nous devons nous assurer de nous comprendre.
Cependant, même si on ignore que la communication langagière est le siège d'enjeux de pouvoir où se joue le droit de définir les significations des signes linguistiques, on peut argumenter que la définition du fonctionnement technique de la médiatisation a des répercussions sur notre possibilité d'évaluer les autres critères de validité d'un agir communicationnel. Les traitements algorithmiques auxquels nos actions sont soumises ne sont pas neutres par rapport à leur validité. La référence d'un acte de langage médiatisé par ordinateur au monde objectif, sa conformité à des normes sociales et sa sincérité peuvent être constituées, modifiées ou protégées par le fonctionnement informatique [13]. J'illustrerai chacune de ces dimensions par un exemple.
Dans chacun de ces exemples, les informations traitées par les systèmes informatiques sont ancrées dans le monde vécu des usagers. Elles réfèrent à un monde objectif, se légitiment par des normes sociales, et proviennent de ou se prolongent dans des décisions subjectives. Pour évaluer la vérité, la justesse et la sincérité de l'acte accompli, les protagonistes d'un acte de langage doivent avoir le droit d'étudier le fonctionnement informatique, de le critiquer et de participer à la définition de ses standards, de la même façon qu'une société démocratique doit exercer un contrôle collectif sur toutes les autres infrastructures qui médiatisent les actions sociales. L'informatique peut être soumise à une critique publique et favoriser une responsabilisation individuelle si, et seulement si ses standards sont ouverts. Une éthique de l'agir communicationnel qui invite tous les partenaires à prendre conscience des propriétés de la médiation, à les adapter à leurs besoins et à contribuer à leur évolution, devient possible. J'espère avoir montré dans cet article comment cette éthique est la seule qui permet le développement d'un véritable espace public numérique.
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