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Biographie

L'articulation de la citoyenneté dans la télésérie <i>Jasmine</i>

par Patricia Clermont

Doctorante en communication à l'Université de Montréal
© Patricia Clermont - 2001 - Tous droits réservés.

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HAUT Résumé

Dans la télésérie sociétale Jasmine, j'ai voulu repérer les éléments susceptibles de marquer et d'affecter les multiples perceptions, constructions, attitudes et comportements des Québécois. D'abord, j'ai cherché à montrer comment les statuts sociaux et les relations — entre individus et entre groupes sociaux — sont mis en scène par le biais des personnages. Ces mises en scène sont véhiculées entre autres à travers la représentation de l'Autre (ethnoculturel, sexuel ou générationnel). L'identification de pivots privés/publics a ensuite fait ressortir l'existence de moments de conjonction entre sphères privée et publique construisant, à travers les intrigues, plusieurs problématiques sociales et dans celles-ci, les personnages à la fois comme individus et sujets sociaux. Mes résultats me conduisent à considérer cette télésérie comme un relais communicationnel, médiatique et télévisuel pour renouveler la conception de la citoyenneté sur laquelle repose un certain projet politique québécois de nation démocratique.
( Abstract | Resumen | Resümee )
Descripteurs : télévision, fiction, télésérie, citoyenneté, intrigue, personnage, pivot privé/public, Autre, utopie
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HAUT Sommaire

Introduction

1. De la télévision à la citoyenneté

1.1 Télévision et culture publique

1.2 Culture publique et citoyenneté

2. La fiction télévisuelle et ses nouvelles tendances

2.1 Préoccupations collectives et personnages

2.2 Le téléroman comme instance de normativité

3. Corpus et méthodologie

3.1 Principes méthodologiques

3.2 Les étapes de l'analyse

4. Résultats et analyses

4.1 Intrigues et personnages

4.2 L'articulation des intrigues et des personnages : les pivots

5. La citoyenneté dans toutes ses dimensions

5.1 Dimensions affective et juridique de la citoyenneté

5.2 Citoyennetés et utopies nationales

Annexe

Notes

Références

Pour en savoir plus

HAUT Introduction

À une époque où de grandes interrogations collectives occupent l'ensemble des Québécois aux niveaux social, économique, politique et culturel, la question de la citoyenneté québécoise se pose chaque jour avec un peu plus d'acuité, notamment dans ses liens avec l'immigration, l'économie, la politique et la culture, liens qui se développent ici chaque jour. Le dernier référendum sur la souveraineté du Québec, tenu à l'automne 1995 [1], avait mis en lumière un débat longtemps occulté : celui du positionnement des communautés ethniques en lien avec le projet de souveraineté politique du Québec. Peu après l'annonce des résultats, le premier ministre du Québec, Jacques Parizeau, avait déclaré que la victoire du « Non » était due à l'argent et au vote ethnique, ce qui avait soulevé de vives réactions au sein de différentes communautés culturelles et contribué à la démission de Jacques Parizeau.
En décembre 2000, Yves Michaud, aspirant-candidat péquiste dans la circonscription de Mercier (Montréal), a provoqué une onde de choc en évoquant de nouveau « le vote ethnique contre le peuple québécois » et en déclarant que « l'organisation juive B'Nai Brith est extrémiste, anti-souverainiste et anti-québécoise ». Peu après, l'Assemblée nationale du Québec votait une motion de désaveu à l'égard de ces affirmations, adoptée à l'unanimité, et incitait M. Michaud à retirer sa candidature, ce qu'il a fait plusieurs semaines après les événements. « L'Affaire Michaud » a soulevé une énorme controverse, en particulier au sein du Parti Québécois, mettant en lumière des divergences d'orientation majeures. Certains estiment que la démission du premier ministre du Québec et chef du Parti Québécois, Lucien Bouchard, annoncée en janvier 2001, aurait été causée en partie par cette affaire. À tout le moins, l'« Affaire Michaud » nous rappelle qu'une redéfinition de la citoyenneté québécoise reste à faire et à fonder.
L'intérêt de la dimension citoyenne réside dans le fait qu'actuellement la conception de la citoyenneté québécoise tend à se confondre de plus en plus avec celle de la territorialité (plutôt qu'avec celle de l'histoire par exemple). Dans le cadre d'un projet politique, il semble en effet que la territorialité  pourrait contribuer à l'élaboration d'un point de jonction entre les dimensions juridique, affective et culturelle de la citoyenneté. Il est donc nécessaire de resituer l'histoire de la citoyenneté québécoise dans le mouvement actuel de sa redéfinition, entre autres à l'aide du pivot ressemblance-différence, de continuité-développement, mis en évidence à propos des textes du national-populaire par les chercheurs Allor et Gagnon [2]. Il s'agit aussi d'inventer et de fonder un nouveau langage et de nouveaux codes que l'ensemble des Québécois (au sens de tous les habitants du territoire du Québec) pourraient s'approprier. Pour y arriver, on doit établir de nouvelles bases de dialogue et de communication, ce qui n'est possible que « lorsqu'un langage est inventé pour saisir des formes d'allégeance complexes, non-territoriales et post-nationales » [3].
Les préoccupations entourant la citoyenneté prennent aussi une grande place dans les médias, qui contribuent à favoriser, chez leurs usagers citoyens, la redéfinition active et continue de leur appartenance, de leurs droits et responsabilités, notamment via la télévision, et plus particulièrement les produits de fiction. L'adhésion, la contestation ou l'indifférence aux définitions proposées par les médias sont autant d'interactions qui participent à la redéfinition des citoyens par eux-mêmes. Les définitions qui concernent la citoyenneté sont intégrées aux représentations individuelles et collectives, perpétuellement remises à l'ordre du jour. À cet égard, les médias offrent de multiples possibilités. Le visionnement de la télévision peut agir comme un lien qui, à la fois, propose et participe à la construction de la réalité sociale et politique et ce, autant par le biais de l'information que de celui de la fiction.
En choisissant d'analyser la télésérie Jasmine [4], un produit télévisuel de fiction qui a eu un certain succès, j'ai voulu repérer les éléments susceptibles de marquer et d'affecter les multiples perceptions, constructions, attitudes et comportements des Québécois. Dans un premier temps, j'ai cherché à montrer comment les statuts sociaux et les relations — entre individus et entre groupes sociaux — sont mis en scène par le biais des personnages dans la télésérie Jasmine, une télésérie sociétale, c'est-à-dire une télésérie dont l'objectif est de promouvoir certaines causes ou attitudes socialement jugées adéquates et valables [5]. En effet, avec son message d'ouverture, de tolérance et de justice face aux cibles de la discrimination, la télésérie Jasmine propose assez explicitement de changer des comportements et des attitudes sociales, particulièrement chez les jeunes. Ces mises en scène, comme je le montrerai plus loin, sont véhiculées entre autres à travers la représentation de l'Autre (qu'il soit ethnoculturel, sexuel ou générationnel). L'identification de pivots privés/publics a ensuite fait ressortir l'existence de moments de conjonction entre sphères privée et publique construisant, à travers les intrigues, plusieurs problématiques sociales et à l'intérieur de celles-ci, les personnages à la fois comme individus et sujets sociaux.

HAUT 1. De la télévision à la citoyenneté

HAUT 1.1 Télévision et culture publique

Comme de la Garde (1992), je conçois les médias d'une part, comme une agora, une place publique où se rencontrent et se confrontent divers acteurs de la société et différentes opinions et visions du monde, et d'autre part, comme une instance de normativité. À mon avis, on peut considérer que la télévision est un médium dominant car elle a des répercussions multiples, non seulement sur la société en général mais aussi sur les autres médias. En effet, la télévision détermine en grande partie l'agenda des autres médias de masse (radio, journaux et magazines) et rejoint par le fait même ses propres consommateurs ainsi que ceux des autres médias. La télévision a donc une portée très large dans la société, agissant un peu de manière tentaculaire avec les autres médias et avec les autres acteurs de la société.
À l'instar de Saint-Jacques et al., qui s'inspire d'Allor et Gagnon, je considère que les médias sont le lieu de production d'une culture distincte : la « culture publique » [6]. Cette culture publique combine « des modes particuliers de production (le travail collectif de type industriel), de circulation (le marché de masse) et de consommation et son succès se comprend comme la convergence de ces différentes économies de valeurs et comme la reconnaissance explicite de cette convergence ». La télésérie Les Filles de Caleb [7], par exemple, a impliqué la convergence de diverses économies de valeurs : commerciales (commanditaires, institutions, produits dérivés, etc.), politiques (cadre historique québécois, implication du gouvernement), esthétiques (collaboration d'artisans reconnus), sociales (référence à une époque), affectives (personnages attachants et crédibles, situations heureuses et tragédies, etc.).

HAUT 1.2 Culture publique et citoyenneté

L'émergence de la culture publique participe à la constante affirmation et au développement de l'identitaire québécois. Cette notion de « champ identitaire » reste une clé dans la définition du citoyen, notamment québécois:
[it is] the terrain where identity is constructed through a continued referencing to our own sameness. This is to insist on the socially constructed nature of collective identity as a result of continued processes and dialogue and, at the same time, to underline the historical contingency of the relations between culture and other levels of social life (Allor et Gagnon, 2000, p. 4).
Circulation, situation et interprétation des produits culturels québécois sont liées à la définition et à la protection de l'état de la collectivité québécoise dans sa spécificité. En ce sens, la culture peut être vue comme un champ de gouvernementalité, attendu que la gouvernementalité désigne « les relations entre les arts de gouvernance, l'appareil administratif de l'État et l'élaboration des formations du savoir génératrices de distinctions du peuple et de l'ensemble des citoyens » (Allor et Gagnon, 1994, p. 4). Ainsi, de plus en plus, les champs politique, culturel et économique québécois se réfèrent les uns aux autres en même temps qu'ils élaborent la notion d'identitaire québécois. Allor et Gagnon résument assez bien la spécificité de la production du culturel quand, en parlant du peuple québécois, ils affirment :
This production of the cultural involves the elaboration of new forms of knowledge about le peuple québécois and hence new articulations of social differences within the population. L'identitaire québécois is thus articulated across a dispositif which links temporal (language and ethnicity as the historical grounds of le peuple), spatial (the regions as the figuration of cultural difference within l'identitaire) and administrative (the structuring perspective of cultural development logics in the formation of emergent state practices). At the same time, it involves the production of the field of la citoyenneté culturelle; a field of distinction of the citizen as both the social subject, the sovereign subject of a nation, and as the object of new forms of political power linking the distinctive traits of the citizen with those of the cultural producer and consumer. (Allor et Gagnon, ibid., p. 26).
Comme le citoyen culturel est un consommateur de produits culturels et que la culture est liée étroitement à l'identité et à la notion de citoyenneté culturelle, la culture relève donc en grande partie de l'identitaire. On peut d'ailleurs observer qu'un nombre croissant de messages véhiculés par les médias ont une certaine tendance, « to associate the corporation with the images of the national-popular and address the consumer as the people — the citoyen québécois » (Allor et Gagnon, ibid., p. 26). C'est ainsi qu'au Québec, le champ culturel désigne la relation État/identitaire.

HAUT 2. La fiction télévisuelle et ses nouvelles tendances

HAUT 2.1 Préoccupations collectives et personnages

Depuis une vingtaine d'années, on peut constater, dans les téléromans et téléséries, « l'instauration progressive d'une nouvelle esthétique télévisuelle qui privilégie le décloisonnement des univers de discours et des genres et souligne l'acte de l'énonciation. [Cette esthétique s'appuie sur] une mise en scène de l'énonciation et la réalité qu'elle cherche à souligner, la véracité dont elle tente de faire la preuve, n'est plus uniquement celle de l'énoncé mais aussi celle de l'énonciation » (Nguyên-Duy, 1995b, pp. 261-262).
De plus, il y a indubitablement une « ouverture des téléromans vers des préoccupations collectives. Il est en effet de plus en plus fréquent de retrouver dans des téléromans des intrigues reliées à divers problèmes sociaux » (Nguyên-Duy et Cotte, 1995, p. 202). En fait, on observe non seulement que l'ensemble des produits de fiction télévisuels s'inspire de faits réels, mais surtout que ces derniers sont de plus en plus actuels et conjoncturels. « Le syndrome du plus vrai que vrai contamine progressivement l'ensemble des dramatiques télévisuelles, faisant des récits fictifs des relais significatifs pour certains débats sociaux. » (Nguyên-Duy, 1996, p. 106). Toutefois,
[...] même les intrigues reliées aux grands débats sociaux sont développées dans une perspective strictement privée, et il apparaît que l'exploitation de ces thèmes controversés a alors pour principale fonction de nourrir la complexité des relations interpersonnelles. (...) [où que l'action se déroule,] ce sont toujours les relations interpersonnelles, essentiellement amoureuses, d'ailleurs, qui sont à la base de ces intrigues.  (Nguyên-Duy et Cotte, 1995, pp. 202-203).
C'est que « l'assimilation réciproque des sphères fictive et réelle s'articule [...] à partir des personnages, pivots des processus d'identification » (Nguyên-Duy et Cotte, 1995, p. 198). Autrement dit, c'est en créant des personnages qui auront des caractéristiques susceptibles de se retrouver dans le public que l'on compte induire de l'identification et en dernier ressort, des changements ou de la réflexion. Les personnages doivent donc apparaître cohérents et crédibles. Ils peuvent aussi dépeindre des personnes réelles, ou « faire des clins d'oeil » à la sphère réelle.
Par ailleurs, « [...] si le téléroman tend progressivement à s'inscrire dans une esthétique privilégiant le décloisonnement des univers de discours, on peut présumer que le contrat de lecture [8] du réseau téléromanesque [9] s'appuie sur une compétence à naviguer dans ce dédale référentiel et que le travail interprétatif sera nécessairement différent » (Nguyên-Duy, 1995b, p. 269). Ainsi, le public peut « reconnaître » certaines choses; suivre adéquatement le récit présenté et réfléchir; discuter et s'informer. La compétence interprétative requise est de plus renforcée par toutes sortes de supports et produits médiatiques, comme la promotion, les entrevues, les making-of, les critiques, etc. Même les téléromans et les téléséries manifestent une tendance à déborder la fonction de divertissement qui leur est traditionnellement assignée.

HAUT 2.2 Le téléroman comme instance de normativité

En fait, comme Méar (1981) et Nguyên-Duy (1995a) le constatent, le téléroman non seulement divertit les individus mais influence leur relation au monde, tant au niveau de la perception que de l'intériorisation. De la Garde (1993) abonde dans le même sens, en considérant le téléroman comme un « relais dans le débat public sur la normativité, c'est-à-dire sur ce-qui-est-en-train-de-devenir-normal ».
« Les médias multiplient les rapprochements entre la réalité sociale et sa représentation fictive » (Nguyên-Duy, 1996, p. 106) : les produits médiatiques participent ainsi très activement à la construction sociale des thèmes, des objets et des sujets. De ce fait, la fiction joue un rôle beaucoup plus complexe que le simple divertissement et déborde du strict horizon des médias. Les intérêts des différents acteurs se superposent et les autres « fonctions » ou « mandats » de la télévision s'insinuent dans l'espace du divertissement, tout autant que celui-ci les pénètre de son côté. Comme le dit Nguyên-Duy (1995b), de nombreux procédés font en sorte que les sphères de la réalité et de la fiction se confondent, de même que les fonctions d'information, de divertissement et de promotion.
Ainsi, les acteurs qui avancent leurs définitions à divers niveaux de création d'un produit médiatique se trouvent souvent en situation de confrontation et de négociation, chacun des intervenants ayant ses codes et ses prérogatives. Au-delà des médiations créées et diffusées par les acteurs plus directement impliqués dans la production d'un téléroman ou d'une télésérie, d'autres intermédiaires interviennent, mouvants, fluides et intangibles — comme les valeurs et les attitudes sociales. Ces codes sociaux peuvent être modifiés et peuvent évoluer dans la mesure où plusieurs paliers d'acteurs (institutions, artisans, commanditaires, etc.) négocient dans ce sens. Cependant, ces derniers peuvent tout aussi bien décider de renforcer les représentations de certains codes, valeurs et attitudes sociaux qui seraient moins typés, ou différents, dans la réalité.

HAUT 3. Corpus et méthodologie

J'ai choisi de travailler sur les produits médiatiques télévisuels parce qu'ils sont largement consommés par l'ensemble des Québécois (De la Garde, 1992, p. 82) et parce que je désirais explorer la place et la fonction de la fiction, comme le suggère Véronique Nguyên-Duy :
[Le] réseau téléromanesque, qui s'articule surtout à partir d'un processus de transtextualité, convoque et engendre un univers référentiel particulier [...] brouille la frontière entre réalité et fiction - et d'une façon plus particulière entre objet culturel et objet marchand. [...] Quelles sont la place et la fonction de la fiction dans une société qui produit des procès de signification amalgamant réalité et fiction, temps présent, passé et futur ? (Ibid., 1995b, p. 270).
La télésérie Jasmine était un terrain particulièrement pertinent pour ma recherche en raison des thèmes sociaux sujets à controverses qui en constituent la trame narrative, notamment la discrimination raciale et les tensions linguistiques, évoquées dès l'annonce publique de la diffusion de la télésérie.
Enfin, le contexte social et politique de la première diffusion (hiver 1996) [10] était intéressant à plus d'un titre. D'abord, c'était l'époque d'implantation de la police communautaire dans la grande région montréalaise. L'Opération Espoir offrait beaucoup de points communs à la fois avec l'optique dans laquelle cette nouvelle image et ce nouveau mode de fonctionnement de la police étaient promus [11], mais également avec la campagne promotionnelle du Ministère de l'Immigration du Québec [12], « Les yeux en amande », présentée quelques mois avant le référendum. Par ailleurs, les Québécois sortaient tout juste d'une période référendaire au terme de laquelle les propos controversés du premier ministre avaient mis à l'ordre du jour la relation entre l'adhésion au projet souverainiste et l'appartenance à une communauté culturelle autre que celle des Québécois « pure laine », c'est-à-dire de souche française. Quant à l'accent mis sur les femmes dans le télésérie Jasmine, il prolongeait en quelque sorte les revendications de la marche « Du pain et des roses », organisée par la Fédération des femmes du Québec en 1995 [13]. Rappelons qu'à l'époque, le gouvernement québécois, alors en période pré-référendaire, avait accueilli favorablement les demandes liées à l'équité salariale et s'était prononcé pour une plus grande représentation féminine en politique provinciale.
Pour toutes ces raisons, Jasmine allait me permettre de vérifier la présence, dans une nouvelle télésérie sociétale, des dernières tendances de la fiction télévisuelle, notamment l'utilisation des personnages comme porteurs des préoccupations collectives et l'assimilation réciproque des sphères fictive et réelle que ceux-ci favorisent comme pivots des processus d'identification.

HAUT 3.1 Principes méthodologiques

Deux principes méthodologiques fondamentaux m'ont guidée dans l'analyse de la télésérie. Le premier principe est que le langage construit des réalités socio-historiques et en définit des significations. Pour comprendre un phénomène médiatique comme Jasmine, j'ai donc voulu étudier le langage de cette télésérie. Le second principe est que toute signification est à la fois sociale et culturelle, c'est-à-dire qu'elle est inscrite dans les rapports sociaux et les codes constitutifs d'une communauté culturelle donnée. Cela m'a menée à considérer Jasmine sous l'angle des codes culturels qui informent sa production comme réalité signifiante à un moment donné, pour les membres d'une collectivité donnée, en l'occurrence le Québec de la fin des années 1990.
Ma démarche d'analyse a été à la fois inductive — les grilles d'analyse ont été développées à partir des propriétés des textes constitutifs du corpus — et déductive — ces grilles ont été inspirées en partie de concepts analytiques (intrigue, narratif, pivots). Cette démarche d'analyse textuelle mixte a comporté deux étapes principales.

HAUT 3.2 Les étapes de l'analyse

HAUT 3.2.1 Description des épisodes (intrigues et personnages)

Le premier moment a été celui de la description, épisode par épisode, de la télésérie. Cette description m'a permis de dégager les intrigues. Je traduis par le terme « intrigue » ce que Bennett et Woollacott nomment « a story » : « Story will refer to the way in which, in a particular novel, such elements are organized into a temporally and causally coherent sequence. Similar plot elements may thus be ordered into different stories depending on the way they are combined and logically developed. » (1987, p. 70).
Ainsi, dans le narratif Jasmine, au cours des dix épisodes, j'ai identifié onze intrigues, abordant chacune une problématique plus spécifique. Je me suis intéressée particulièrement au découpage de la télésérie à l'aide des catégories « intrigues », « personnages » et « problématiques ». Un tableau synthèse de ces trois catégories d'analyse est proposé en annexe (« Personnages, intrigues et principales problématiques »).

HAUT 3.2.2 Pivots

La deuxième étape de la démarche a consisté à mettre en relation des observations portant sur les intrigues et les personnages. J'ai ainsi dégagé trois moments de conjonction entre sphères privée et publique, sur la base des mécanismes narratifs relatifs à la construction des lieux, des statuts et professions des personnages, des institutions et des événements au sein desquels évoluent les intrigues et les personnages. À partir de ces trois moments, j'ai commencé à élaborer le concept de « pivot privé/public », en m'inspirant des travaux de Nguyên-Duy (1995a) relativement à l'amalgame réalité/fiction. C'est ce concept que j'ai utilisé analytiquement, et c'est donc essentiellement en termes de « pivots privé/public » que les résultats d'analyse seront présentés plus loin.

HAUT 4. Résultats et analyses

HAUT 4.1 Intrigues et personnages

HAUT 4.1.1 Les intrigues

HAUT 4.1.1.1 Problématiques
Le découpage du texte Jasmine en intrigues révèle que chacune d'elles s'élabore autour de problématiques définies soit par le déroulement de l'intrigue ou encore par sa logique narrative. Ces problématiques sont abordées par le biais d'une enquête policière, d'un personnage ou d'un événement (professionnel, social, religieux ou culturel) et peuvent revenir au sein de plusieurs intrigues (voir annexe). J'ai donné à la grande majorité des intrigues le nom d'un personnage, étant donné non seulement l'étroite conjonction entre certains personnages et certaines problématiques mais aussi le fait que ces personnages contribuent eux-mêmes à camper les enjeux autour desquels les intrigues évoluent.
Par ailleurs, j'ai délimité les intrigues en faisant coïncider leur début avec le moment où on abordait une problématique et ses enjeux (le plus souvent par le personnage au centre de cette intrigue) et leur fin, avec la résolution, temporaire ou définitive de la situation à l'origine de l'intrigue. Il faut remarquer qu'à l'exception de l'intrigue Cohen, les intrigues se chevauchent, s'entrelacent et ne correspondent donc pas nécessairement à un seul épisode.
Les problématiques professionnelles apparaissent très souvent dans les intrigues impliquant des policiers et policières. Les policières Jasmine et Mariette sont respectivement touchées par l'impact du racisme et de l'homosexualité sur leur profession. D'autres personnages sont touchés par la problématique de la prostitution : des policiers sont alors confrontés à la conjugaison difficile de deux métiers (police et prostitution) dont les statuts légaux diffèrent, l'un attaché à la loi, l'ordre et leur respect social ; et l'autre défini comme illégal. Dans le cas de Tony, il s'agit de choisir entre son métier et sa conjointe (Lolita) ; pour Pauline, il est question d'un choix plus immédiat puisque elle-même exerce les deux métiers. Dans les deux cas, la prostitution est finalement abandonnée pour ne pas nuire au métier de policier.
Les intrigues « Jennifer » et « Leyla » font, pour leur part, ressortir des problématiques (respectivement linguistiques et religieuses) dans des perspectives surtout sociales. D'autres problématiques sociales sont aussi présentées en lien avec l'expérience de jeunes en rupture, de même qu'avec celles de certains adultes. Pour sa part, l'Opération Espoir reprend en quelque sorte l'ensemble des problématiques soulevées (particulièrement l'homosexualité et l'intégration des minorités culturelles) pour les orienter positivement, dans une perspective tournée vers l'ouverture, le dialogue et la tolérance plutôt que la répression, la confrontation et l'intolérance (voir annexe).
HAUT 4.1.1.2 Secrets et révélations
Les secrets et révélations constituent une indication du caractère délicat d'une problématique. En effet, certains consensus et résolutions liés aux problématiques (individuelles, professionnelles et/ou publiques) sont amenés par le biais de secrets. Certains secrets sont révélés professionnellement (à l'intérieur du milieu ou de situations de travail) et publiquement (dans des lieux construits comme publics et au-delà des lieux de travail). Ces révélations s'avèrent particulièrement intéressantes parce qu'elles permettent de dégager la perspective publique dans laquelle sont envisagés certains secrets/sujets controversés. D'autres révélations sont effectuées dans l'intimité des confidences féminines et un sentiment de trahison accompagne la divulgation non voulue de cet ordre de secret. Certaines révélations prennent place dans le groupe d'amies de Jasmine et plus tard, dans celui d'Opération Espoir : ces révélations débordent des relations privées et concernent l'espace social.
Par ailleurs, les policiers partagent certains secrets liés à leur profession. Certaines de ces non-révélations professionnelles et publiques valent à Jasmine, qui fait preuve d'une attitude médiatrice, d'être acceptée au sein de l'équipe du Poste 35. La « couverture » entre collègues, la solidarité et le souci de préserver de bonnes relations et une bonne cohésion au  sein de l'équipe du Poste 35 comptent pour beaucoup dans ces non-révélations. Les révélations professionnelles (au sein du Poste 35) portent notamment sur les cas de harcèlement, de menace et d'agression (qui concernent tous des femmes). Elles sont parfois le fait des policières elles-mêmes mais aussi le fait de tiers, extérieurs au poste de police. D'autres révélations proviennent de trahisons ou de dénonciations. Enfin, les révélations publiques (à l'extérieur du Poste 35) se font surtout par l'intermédiaire des médias, à la suite de fuites provenant du milieu policier et donc en enfreignant le silence professionnel. Parfois, les révélations amorcent des résolutions d'intrigues, notamment lorsqu'il s'agit d'intrigues et d'enquêtes policières.
Enfin, les secrets et révélations concernant les personnages sont souvent liés aux relations hommes-femmes. Dans les cas de Corinne et Antonia, ils sont d'ordre privé et concernent les relations non seulement hommes/femmes mais aussi femmes/femmes.

HAUT 4.1.2 Les personnages

Pour les fins de l'analyse, les personnages de la télésérie ont été répartis en deux grandes catégories : celle des personnages principaux (essentiels ou du moins importants dans le déroulement des intrigues) et celle des personnages secondaires (plus « accessoires » et intervenant ponctuellement). À l'intérieur de la première catégorie (personnages principaux), j'ai particulièrement distingué les personnages centrales [14], c'est-à-dire les protagonistes au coeur de mon analyse, les « héroïnes », en l'occurrence Jasmine et ses cinq amies (qui, à l'exception de Leyla, sont présentées dans le premier épisode). Ce sont ces personnages que je présente dans les sous-sections qui suivent. Alors que les problématiques concernant les premières amies de Jasmine (Antonia et Corinne) traversent et émaillent la télésérie, Jasmine et ses amies subséquentes (Mariette, Jennifer et Leyla) font l'objet d'intrigues « concentrées ».
HAUT 4.1.2.1 Jasmine
Première policière de minorité visible au sein de la police, Jasmine est aussi la fille d'un ex-policier. Sa formation universitaire contribue à la méfiance des policiers, qui sont moins scolarisés et redoutent une attitude de supériorité de sa part. Idéaliste et éprise de justice, Jasmine se fait aussi remarquer par des entorses à l'autorité : elle est prête à contourner le système légal et policier lorsqu'elle le juge nécessaire. C'est particulièrement dans son rapport aux Noirs que l'on remarque une évolution de la personnage Jasmine au cours de la télésérie. Au départ, ses amies et son entourage immédiat sont majoritairement Blancs et elle croit fermement que l'on est responsable de sa propre condition. Ses contacts avec les Noirs sont empreints de distance et la communauté noire se montre méfiante face à l'intégration d'une mulâtresse dans la police. Au cours de la télésérie, différentes confrontations viendront modifier l'attitude de Jasmine face aux Noirs, qui deviendra plus empathique et ouverte.
HAUT 4.1.2.2 Les amies de longue date : Corinne et Antonia
Corinne et Antonia oeuvrent toutes deux dans des milieux professionnels (Corinne est travailleuse sociale et Antonia, journaliste). Amies de longue date, elles sont à même de collaborer avec Jasmine et de partager leurs joies et peines intimes et professionnelles. Les problématiques centrales et la définition de ces deux personnages concernent surtout les relations hommes/femmes, particulièrement en ce qui a trait au contrôle des premiers sur les secondes. Ainsi, on évoque les problèmes de violence conjugale de Corinne avec son conjoint, qu'elle quitte par la suite, puis les problèmes d'une relation amoureuse interculturelle avec son amoureux arabe. Quant à Antonia, sa relation avec son supérieur immédiat suggère l'existence d'un certain sexisme dans le milieu journalistique. Ces dynamiques ne font pas l'objet d'intrigues particulières, mais se déploient tout au long de la télésérie.
HAUT 4.1.2.3 Les nouvelles amies : Mariette, Jennifer et Leyla
Au cours de la télésérie, Mariette, Jennifer et Leyla deviennent les amies des trois premières acolytes. Leurs relations amoureuses se présentent différemment de celles de leurs amies, étant donné leurs particularités individuelles. Chacune à sa façon confronte ses amies à l'acceptation et à l'intégration de ses différences.
Jeune policière réservée, Mariette s'affirme tout au long de la télésérie, tant sur le plan professionnel (notamment face aux hommes) que de l'affirmation publique (homosexualité annoncée vers la fin de la télésérie). Première policière à manifester à Jasmine de l'ouverture, elle lui démontre par la suite une loyauté et un attachement sans failles. Au premier abord réservée, Mariette cache un caractère volontaire et un ardent besoin de justice entre les sexes. Les problématiques de la prostitution et de la religion islamique la heurtent particulièrement.
Grande amie de Mariette, Jennifer est une Juive anglophone qui se débrouille plutôt bien en français. Très ouverte, Jennifer est souvent en position « d'aidante » face à ses amies. Douée d'un pouvoir prémonitoire, qui lui permet de « voir » et « sentir » les événements avant qu'ils adviennent, elle se sent cependant parfois seule à ressentir la gravité des situations. De plus, Jennifer n'a pas le pouvoir de changer le cours des choses, ni même d'y échapper elle-même. Elle en prend pleinement conscience lors de l'affaire Cohen (du nom de son père), lorsqu'elle se retrouve déchirée entre son sentiment d'appartenance, tant familial que linguistico-culturel, et ses amies francophones, notamment Mariette, avec qui elle se brouille. Les deux amies se réconcilient, illustrant ainsi le dépassement des différences culturelles. Le personnage de Jennifer symbolise l'adhésion à un projet de société ouverte et pluraliste, tournée vers l'avenir et motivée par l'ouverture plutôt que par les revendications prenant leur source dans le passé.
Pour sa part, Leyla est une jeune femme musulmane moderne et ouverte. Arrivés au Québec depuis cinq ans, elle et sa famille semblent apprécier particulièrement la liberté de pouvoir pratiquer leur religion et vivre selon leurs croyances et leur culture. Consciente des préjugés à l'endroit de sa culture et de sa religion, Leyla, qui porte le hidjab, confronte calmement ses amies à leurs préjugés et les fait réfléchir sur leur propre intolérance. Leyla tente de faire le lien entre sa culture d'origine et la société québécoise, notamment au moment de la fugue de sa jeune soeur (Naoual). Vers la fin de la télésérie, elle-même victime d'intolérance (elle est congédiée à cause de son voile), Leyla se retrouve doublement marginalisée, à la fois au niveau public (son père insiste fortement pour que l'incident soit débattu médiatiquement) et au niveau privé (même ses amies l'incitent à abandonner le voile). Ébranlée par ce rejet, Leyla l'est aussi dans sa foi, déchirée entre le désir de vivre une relation amoureuse épanouie et sa foi religieuse. Après une période de doute, elle réaffirme cependant ses convictions et ses choix : l'Islam, le mariage, la vie de famille et la sexualité conformes à la morale islamique. Leyla revendique le respect et la liberté de choisir et de faire ce qu'elle veut et elle insiste pour que ses amies n'oublient pas ces valeurs précieuses.

HAUT 4.2 L'articulation des intrigues et des personnages : les pivots

Dans ce deuxième volet d'analyse, j'ai cherché à dégager des observations générales à partir des régularités et récurrences qui unissent des intrigues et des personnages, par ailleurs fort distincts, tant du point de vue des thèmes qu'ils construisent que de celui des mécanismes qui concourent à leur mise en récit (notamment les secrets et révélations).
J'ai d'abord observé que les divers problèmes et situations difficiles qui informent les intrigues et la vie parfois tumultueuse des personnages sont définis en regard de problématiques sociales dont l'existence déborde les frontières de la télésérie ou de la fiction. C'est le cas en particulier de la problématique du racisme dont certains aspects sont illustrés dans différentes intrigues (controverse autour du hidjab, meurtre d'un jeune noir par une policière en fonction...), aspects par ailleurs discutés dans différents secteurs de la société québécoise, à partir de situations réelles. Pour employer les termes de Nguyên-Duy et Cotte (1995, p. 202), il y a donc dans Jasmine « des intrigues reliées à divers problèmes sociaux ».
J'ai également observé la subordination des actions et des points de vue individuels des personnages à ceux de différentes collectivités notamment professionnelles et affectives (linguistiques, nationales, ethniques, religieuses ou sexuelles) au sein desquelles les problématiques soulevées par le récit les inscrivent. Par exemple, les dilemmes auxquels fait face Jasmine, eu égard à la relation amoureuse de son partenaire de patrouille et d'une prostituée, débordent le malaise personnel de la jeune femme, dans la mesure où ils renvoient aux questions d'éthique auxquelles elle est confrontée en tant que membre de la profession policière. De façon similaire, le rapport intime que vit Jasmine avec un supérieur hiérarchique la confronte aux règles professionnelles qui régissent son comportement et ce, que ce soit dans l'exercice de ses fonctions ou dans sa vie privée. Les personnages sont donc à la fois porteurs des préoccupations collectives, inscrivant Jasmine dans les tendances de la fiction télévisuelle identifiées notamment par Nguyên-Duy, mais aussi porteurs d'une certaine vision de la citoyenneté, puisque leur capacité d'agir (agency) est en bonne partie déterminée par leurs différentes appartenances.
Ces deux caractéristiques (personnages porteurs des préoccupations collectives et personnages subordonnés aux groupes auxquels ils appartiennent) contribuent à organiser la télésérie Jasmine en tant qu'espace narratif complexe où se chevauchent, s'unissent et se confondent parfois le personnel et le collectif. Plus précisément, cet espace narratif articule des histoires au niveau des enjeux personnels et collectifs vécus par des humains en tant qu'individus/personnes et sujets sociaux. J'appelle ces articulations des « pivots » pour marquer les rapports entre le « privé » et le « public » qu'elles permettent de mettre en évidence. Mon propos vise à démontrer comment ces pivots, au nombre de trois, constituent les histoires racontées par Jasmine -- histoires fictives mais non sans lien cependant avec les histoires « réelles » qu'elles évoquent, discutent, commentent et informent.

HAUT 4.2.1 Pivot des interventions sociales (professionnelles) dans un contexte multiculturel

Ce pivot privé/public prend place d'abord dans la problématique de l'intégration professionnelle des minorités visibles (ethniques), notamment au sein des corps policiers. Jasmine est la personnage emblématique de cette problématique, devant se faire accepter dans une institution professionnelle publique dominée par une double majorité (blanche et masculine). La mulâtresse doit non seulement se positionner face aux deux groupes raciaux et à son groupe professionnel, mais aussi dans le privé (par ses origines et son appartenance à la communauté noire) et dans le public (par sa profession et son milieu professionnel). À noter que les difficultés d'intégration publique et professionnelle d'autres communautés « visibles » sont également soulevées, comme dans le cas de Leyla, congédiée parce qu'elle porte le voile islamique.
Le rôle des travailleurs sociaux illustre une autre dimension de l'intégration professionnelle des minorités visibles. Leur « fonction » d'agent facilitateur-médiateur entre la police et le public apparaît à plusieurs reprises. Les travailleurs sociaux interviennent notamment auprès des communautés culturelles et des jeunes aux prises avec des problèmes (familiaux et/ou de délinquance). Oeuvrant d'un autre point de vue que la police, les personnages des travailleurs sociaux sont davantage construits comme des agents d'aide que comme des agents de coercition, y compris auprès du corps policier auquel ils dispensent une certaine formation.
Il faut aussi noter l'approche de la police communautaire dont Jasmine fait la promotion et vers laquelle l'ensemble du corps policier semble vouloir évoluer au fur et à mesure que la télésérie progresse. Cette approche vise un changement des pratiques et de l'image de la police face aux communautés culturelles, au moment où l'immigration change le visage de Montréal et pousse les divers groupes ethniques à apprendre à vivre ensemble, en tant qu'une seule et même collectivité. Dans cette approche, la police travaille avec les organismes communautaires et participe à des activités axées sur des valeurs laïques, universelles et fondamentales (comme la compassion, le respect, l'égalité des sexes), pour créer, chez tous les individus, un sentiment d'appartenance à la société.
Trois autres problématiques peuvent aussi être reliées à ce premier pivot et se développent au sein de plusieurs intrigues: ce sont celles de la discrimination et du racisme ; des tensions entre les policiers et la communauté noire ; et de la brutalité policière. Au début de la télésérie, les Noirs sont souvent perçus par les policiers comme sources de problèmes, de délinquance, de criminalité alors que la plupart des policiers Blancs sont dépeints comme ayant des préjugés envers les membres des communautés ethnoculturelles mais pouvant évoluer vers une plus grande acceptation de ces individus. L'exemple type de ce policier est Tony: abusant de son pouvoir professionnel envers des Noirs et exprimant des préjugés envers les Arabes, il accorde de plus en plus sa confiance et son amitié à sa partenaire mulâtresse, au fur et à mesure que la télésérie progresse. Par contre, le policier Boudrias constitue la caricature du policier rigide, qui s'oppose à l'intégration des communautés ethnoculturelles. Une amélioration des rapports policiers/Noirs prend place dans les intrigues « Jasmine », « Marcel » et « Francis-Caroline ».
La problématique de l'éthique professionnelle revient chaque fois que l'intégrité professionnelle d'un membre du corps policier est mise en cause publiquement, notamment avec le concours des médias puisque c'est la dimension du mandat public et social de la police qui est mise en doute et, par extension, l'institution dont il fait partie. Par ailleurs, les professionnels oeuvrant auprès du public sont confrontés aux problèmes familiaux et intergénérationnels des immigrants et constatent les limites de leur pouvoir d'action professionnel et public, notamment par rapport au domicile personnel des citoyens et aux problèmes qui se posent dans cette sphère « privée ».
Très conscients de l'importance de l'image qu'a la société de leur profession, les policiers vivent, avec les médias, une relation ambiguë combinant collaboration et méfiance. Alors que chaque bavure policière est susceptible d'être reprise par les médias et de remettre la crédibilité de la police en cause, on ne voit jamais la manière de travailler des médias questionnée par rapport à une éthique professionnelle définie. De plus, les médias, qui se concentrent sur les bourdes et les controverses et font preuve de sensationnalisme, agissent parfois en catalyseurs de tensions et de conflits sociaux, rendant de ce fait le travail des policiers plus ardu.
Le même type de relation existe aussi entre médias et immigrants. Certains membres des minorités culturelles reprochent aux médias leur influence négative sur la perception du public et leur encouragement à l'intolérance. Les immigrants savent toutefois, eux aussi, utiliser l'influence des médias et le sensationnalisme qui y prévaut. Les médias constituent à la fois un moyen pour le public de constater l'état de certains débats sociaux et, pour les immigrants, de connaître les valeurs et normes de la société d'accueil. À travers l'actualité qu'ils présentent et commentent, les médias contribuent aussi à définir qui est inclus et donc accepté dans la société québécoise. En effet, on observe dans la télésérie une évolution concernant les notions d'inclusion et d'exclusion : d'abord présentées comme relatives à des caractéristiques particulières (individuelles ou collectives), à la fin de la télésérie, ces notions sont plutôt mises en perspective, par les personnages féminines, par rapport à l'adhésion à des valeurs communes positives et constructives (justice, tolérance, équité...) ou négatives et destructrices (intolérance, injustice...).

HAUT 4.2.2 Pivot des relations amour/travail

Le pivot des relations amour/travail apparaît quand les relations privées posent problème dans la vie professionnelle et publique d'individus. Certaines liaisons amoureuses sont perçues comme pouvant entacher l'intégrité des policiers, en raison des relations privilégiées qui peuvent en découler. Jasmine fait face à de tels dilemmes lorsqu'elle entretient des relations amoureuses avec Marcel (le jeune Noir délinquant) et plus tard avec Desroches (un supérieur hiérarchique).
Ce pivot s'illustre aussi dans les intrigues « Lolita » et « Pauline ». La première concerne le secret et la révélation de la relation amoureuse de la prostituée Lolita/Armande et du policier Tony (partenaire de Jasmine) ; et la seconde porte sur le fait que la policière agent-double pratique secrètement la prostitution « de luxe ». Dans ces deux cas, l'intégrité professionnelle est remise en question puisqu'il y a incompatibilité « éthique » (professionnellement) entre le métier policier (ayant pour mission de faire respecter la légalité) et la prostitution (activité illégale).
Considérées « Autres » du point de vue policier, les prostituées sont également marginalisées par les femmes qui considèrent que leur activité professionnelle est dégradante. Les collaborations entre policières et prostituées menées dans le cadre d'affaires policières fournissent des occasions de rapprochement entre les deux groupes de femmes (intrigues « Lolita » et « Pauline »).
La construction des personnages centrales Corinne et Antonia participe encore plus directement au pivot amour/travail et met en scène la problématique du contrôle des femmes par les hommes, que ce soit dans le privé, dans le public ou encore dans les deux sphères simultanément. Par exemple, à un certain moment, la travailleuse sociale, Corinne, victime de violence conjugale, protège son conjoint en attribuant ses blessures à une chute plutôt qu'à un coup porté par celui-ci, tandis que la journaliste Antonia entretient une relation amoureuse avec son supérieur immédiat.

HAUT 4.2.3 Pivot minorités/majorités

Les rapports ethnoculturels minorités/majorités [15] sont vécus différemment selon les générations, ce qui occasionne des conflits que j'associe à un troisième pivot. Cette perspective se déploie au niveau interculturel (entre les cultures) mais aussi intraculturel lorsque des personnages doivent confronter les normes culturelles, sociales et religieuses de leur milieu d'origine (musulman) aux valeurs de la société d'accueil québécoise (occidentale), comme la liberté individuelle (intrigue « Naoual »). Le rejet des conventions établies à l'intérieur de la culture et de la religion d'origine se confond alors avec des revendications sociales qui trouvent aussi écho dans la société d'accueil, en termes de relations hommes/femmes. Les affrontements linguistiques (intrigue « Cohen ») et la problématique de l'affirmation des minorités sexuelles au sein d'une profession et d'une société majoritairement hétérosexuelles sont d'autres illustrations de ce pivot minorités/majorités.
Les rapports hommes/femmes constituent également un axe important de ce pivot. Ils sont abordés notamment dans la famille de Leyla, où les femmes sont soumises à l'autorité du père, autorité culturellement, religieusement et socialement instituée dans leur pays d'origine. Ils sont également abordés au sein du Poste 35, où les policières sont d'abord plutôt effacées face à leurs confrères. Dans les deux cas, l'évolution de la télésérie s'accompagne d'une affirmation et de la montée de l'influence féminine tant dans l'espace privé que public.
Au niveau intergénérationnel, on remarque que les personnages adultes (particulièrement les hommes) optent plus facilement pour la confrontation, alors que les jeunes (incluant les « déviants ») semblent plus conciliants, ce qui inspire les adultes, qui modifient alors leur comportement. Par ailleurs, la déviance des jeunes est présentée comme résultant de circonstances familiales difficiles (par exemple, abandon ou abus d'autorité du père).
Au niveau socio-religieux, les musulmans apparaissent comme une minorité religieuse tant par leur « visibilité » (par le hidjab) que par leurs valeurs (le mariage, la piété et l'affirmation publique de leurs convictions, valeurs apparemment délaissées par les jeunes femmes occidentales de la télésérie). Dans le couple que forment Corinne et Ramez, ces problématiques, de même que celles de la place et du rôle sociaux de la femme, ressortent d'une manière particulière, par les négociations interculturelles que les deux amoureux doivent effectuer pour évoluer ensemble.
Enfin, le pivot minorité/majorité se trouve aussi articulé dans la marginalisation de l'orientation homosexuelle incarnée tout particulièrement par Mariette. D'abord présentée comme pathologique et taboue [16], l'homosexualité de Mariette est finalement acceptée et on décide de réintégrer Mariette au sein de l'Opération Espoir.

HAUT 4.2.4 L'« Autre » fondamental : l'autre sexe

Il ressort que la dimension des rapports hommes/femmes mise en lumière dans l'analyse constitue le rapport à l'Autre le plus structurant dans Jasmine. Les personnages d'hommes sont souvent associés au cynisme, à la lâcheté, à l'arrivisme et à l'hypocrisie alors que les femmes sont présentées comme porteuses d'espoir, d'idéalisme, d'audace et promoteures d'attitudes et de comportements plus « humains ». Jasmine nous présente le pouvoir féminin comme étant davantage lié à des causes et mobilisé dans la sphère privée (et non-médiatisée) mais dont les conséquences peuvent cependant rejaillir dans la sphère publique et sociale. C'est à force de changer les choses individuellement, localement, patiemment et petit à petit que les personnages féminines de la télésérie parviennent à faire survenir des changements dans leur vie privée, leur milieu de travail et dans la société.
La reconnaissance du pouvoir féminin se ferait donc dans la durée et la répétition, alors que celle du pouvoir masculin s'effectuerait plus rapidement et en empruntant des voies hiérarchique et d'autorité socialement établies. La particularité de la télésérie Jasmine réside donc dans la façon dont on y suggère que les femmes ont un rapport au politique qui passe par le travail. Cependant, l'égalité des hommes et des femmes n'est abordée que dans le cadre professionnel (via les rapports entre policiers et policières) et jamais sous l'angle de la législation.
En projetant une vision des rapports hommes/femmes comme la confrontation de deux visions du monde, le féminisme « interpersonnel » présenté dans Jasmine me semble contribuer à évacuer le politique. En effet, des questions particulièrement actuelles (dans la réalité) concernant l'égalité entre les genres (par exemple l'équité salariale) ne sont pas abordées dans la télésérie. D'autres questions féminines et féministes sont à peine évoquées, comme la violence conjugale, la pauvreté et la condition des mères monoparentales, et n'accèdent jamais à leur problématisation politique. L'égalité des femmes n'est abordée qu'une seule fois et indirectement, lors de la remise en cause de la religion et de la culture musulmanes. En fait, les changements qui surviennent dans la vie (privée ou professionnelle) des personnages féminines sont dus à l'affirmation individuelle plutôt que collective.

HAUT 5. La citoyenneté dans toutes ses dimensions

Je voudrais terminer ici en insistant sur les différentes dimensions de la citoyenneté afin de souligner comment, d'après moi, la télésérie Jasmine intervient dans les débats sociaux afférents à une problématique générale de la citoyenneté au Québec à l'aube d'une nouvelle utopie nationale.

HAUT 5.1 Dimensions affective et juridique de la citoyenneté

La citoyenneté construite dans Jasmine illustre ses dimensions juridique et affective. La dimension juridique de la citoyenneté touche notamment les droits et devoirs. Les droits évoqués dans la télésérie ont surtout trait au respect et à la non-discrimination (raciale, religieuse, culturelle, linguistique, sexuelle, bref aux diverses communautés de valeurs), de même qu'au caractère confessionnel ou laïc de l'éducation et de la société en général. Quant aux devoirs, ils sont explicitement convoqués sur le plan professionnel, en termes d'éthique et d'intégrité, surtout en ce qui concerne la police (mandatée pour défendre les citoyens et assurer l'ordre) et les médias. Toutefois, l'appel aux devoirs collectifs est éclipsé au profit d'appels individuels à la responsabilisation. Autrement dit, la responsabilité individuelle est convoquée pour remplir les devoirs collectifs, les individus étant en quelque sorte interpellés comme membres de diverses collectivités. Or, les collectivités partagent des valeurs qui relèvent essentiellement de l'affect, comme le suggèrent Hall et Held (1990) quand ils affirment qu'au-delà des droits et devoirs réciproques entre les individus et la société, interviennent le membership (le fait et le sentiment d'être membre) et la participation effective des citoyens.
Pour assumer leur différence, les individus « Autres » doivent à la fois manifester leur appartenance à leur communauté et se positionner face à la société en général. Les droits et devoirs doivent être établis et faire l'objet d'un consensus suffisant pour obtenir leur attestation juridique. La reconnaissance, l'acceptation et le développement d'un sentiment d'appartenance sont tout aussi importants au niveau affectif. En effet, que ce soit au niveau professionnel ou social, l'aspiration d'un « Autre » à devenir membre, à ressentir un sentiment d'appartenance et à voir reconnaître ce sentiment est souvent déterminante [17]. C'est cette aspiration qui amène la remise en question des conditions du membership et qui motive la revendication des droits par laquelle un « Autre » ou une minorité tente d'affirmer ou de réaffirmer et de légitimer son appartenance. En résulte la participation effective de l'« Autre », admis et reconnu.
Dans Jasmine, les questions relatives au membership et à l'appartenance à la société québécoise se posent non seulement entres collectivités différentes mais aussi en termes d'égalité entre les sexes (entre autres via le débat sur l'Islam, à la fois société et religion).
La nation citoyenne dépeinte dans Jasmine est composée d'individus appartenant à des groupes et des collectivités variés où se jouent différents rapports de force — individuels, professionnels et sociaux. Cette nation citoyenne se réalise — dans la fiction, à l'écran — par la production d'un consensus sur la primauté du domaine public et de ses règles de fonctionnement. Les principes de la nation doivent donc primer sur toutes les solidarités.

HAUT 5.2 Citoyennetés et utopies nationales

Les dimensions culturelle et territoriale de la citoyenneté font également bonne figure dans Jasmine. La citoyenneté culturelle repose sur la conjugaison (et même la confusion) des sphères culturelle, politique et économique, comme l'expliquent Allor et Gagnon (1994). Il en ressort que l'individu québécois est à la fois interpellé comme citoyen, consommateur et sujet culturel. Je crois comme Simon [18] qu'il faut maintenant recadrer le discours de la citoyenneté afin de prendre en compte la prolifération des différences culturelles à l'intérieur des frontières nationales. Quant à la dimension territoriale de la citoyenneté, elle repose sur le principe selon lequel est citoyen québécois tout individu résidant au Québec, territoire régi par des lois et par un projet politique démocratique (Bouchard, 1999).
La nation et la citoyenneté sont les produits d'une culture, voire d'une éducation, et la citoyenneté constitue le moyen par lequel une nation vise la transcendance des particularismes en vue d'accéder à l'universalité des valeurs de liberté et d'égalité, de même que l'intégration et la participation de tous les citoyens à la nation. « C'est l'effort d'arrachement aux identités et aux appartenances vécues comme naturelles par l'abstraction de la citoyenneté qui caractérise en propre le projet national. » (Schnapper, 1994, p. 24) Toutefois, en raison de la diversité et de la concurrence des groupes et collectivités, cet effort doit continuellement être renouvelé, en rappelant et relégitimisant les principes fondateurs de la citoyenneté et le consensus sur leur primauté. Les résultats de mes recherches m'amènent à considérer la télésérie Jasmine comme un relais communicationnel, médiatique et télévisuel pour renouveler la conception de la citoyenneté sur laquelle repose le projet politique québécois de nation démocratique.
Les sphères politique et culturelle étant étroitement liées et participant à l'élaboration de l'identitaire par le processus de citoyenneté culturelle, la télésérie sociétale Jasmine utilise l'union étroite de la fiction et de la réalité pour mettre en scène des débats afférents aux différentes définitions de la citoyenneté et de la nation. Plus encore, Jasmine privilégie la vision d'un certain projet citoyen, dans un certain projet politique de nation. Je considère que ce dernier constitue une utopie au sens où l'entendait le sociologue Dumont (1993) :
À l'encontre du mythe, l'utopie se veut prospection des possibles, travail d'anticipation. Le mythe ne donne à vivre que s'il reporte à un passé en discontinuité avec la temporalité présente : un âge d'or qui n'a une valeur exemplaire que par cette discontinuité. L'anticipation de l'utopie suppose aussi l'accès à un autre palier de temps historique. Elle est de même essence que le mythe, mais elle en inverse la pointe. Elle devient un mythe pour voir, un imaginaire qui préside à l'expérimentation. (Ibid. p. 28)
Après les utopies fondatrices (religieuse et politico-économique) de la société québécoise et celles que Dumont a nommées les utopies républicaines du progrès (basées sur l'organisation sociale et l'émancipation économique et qui comprennent notamment la notion de survivance), il m'apparaît que les utopies de la reconquête (dont le projet de souveraineté est une version) et de la mission providentielle (particulièrement en ce qui concerne la mission québécoise d'assurer la survivance et la vitalité de la langue française en Amérique du Nord) restent présentes dans la société québécoise. Toutefois, il me semble qu'une nouvelle utopie émerge, résultant à la fois des mesures législatives prises par les gouvernements québécois depuis la Révolution tranquille et de la cohabitation des différents groupes et collectivités vivant au Québec.
Cette nouvelle utopie participe à l'identitaire et influe sur un nationalisme replié sur lui-même et préoccupé de sa survivance pour le faire évoluer progressivement vers un nationalisme plus ouvert et pluraliste, incluant des individus qui ne sont pas des Canadiens français d'origine. Toujours basé sur les valeurs démocratiques et porteur d'une nouvelle conception de la citoyenneté, ce nationalisme est plus susceptible d'insister sur ce que Gérard Bouchard nomme « des valeurs de civilisation » : la démocratie, l'entraide, la solidarité, la non-violence (Montpetit, 1999). 
Quant aux citoyennetés contenues dans cette utopie, j'estime qu'elles sont explicitées dans la télésérie Jasmine via les pivots privés/publics que j'ai mis en lumière et que je pourrais résumer par l'idée de métissage. Le métissage est ici synonyme de médiation et il progresse au fil de la télésérie. Du point de vue public, le pivot privé/public des interventions sociales (professionnelles) (qui prend place dans un contexte multiculturel et médiatique) et celui des rapports minorités/majorités mettent en perspective le métissage professionnel entre travail social et police, dans le but de favoriser une meilleure relation entre ces deux professions et le public. En outre, les personnages métissés se présentent comme des agents médiateurs entre différents groupes. Du point de vue privé, certains personnages vivent des relations amour/travail (deuxième pivot privé/public) qui non seulement constituent des situations dramatiques aidant à l'identification et à la caractérisation des personnages mais soulèvent aussi des enjeux sur le plan des relations hommes/femmes. Le métissage provient dans ce cas de la mixité des couples en cause, sur le plan racial, générationnel, professionnel ou social.
Ce métissage me semble en lien avec la nouvelle utopie que je discerne dans Jasmine, qui s'apparente selon moi à ce que Simon (1999) appelle l'hybridité culturelle. Dans le régime de l'hybridité, les individus n'ont plus une identité culturelle stable et unitaire mais une identité culturelle toujours en mouvement et en émergence. Pour toutes ces raisons, je préfère parler d'utopie nationale hybride.
La télésérie Jasmine a été rediffusée au Québec de la fin avril à juillet 1999. À peu près au même moment, le Bloc Québécois [19] remettait en question la notion de « peuples fondateurs » et proposait une définition des Québécois pouvant englober tous les habitants du Québec. Pour sa part, le Parti Québécois mettait sur pied des chantiers portant sur la souveraineté. Ces deux événements politiques s'inscrivent dans un contexte où les identités métissées - hybrides - sont désormais chose courante et les définitions de la citoyenneté, en effervescence.

HAUT Annexe

Personnages, intrigues et principales problématiques
Personnages et intrigues
Principales problématiques
1. Jasmine

Arrivée d'une policière mulâtresse au Poste 35, qui doit se positionner à la fois vis-à-vis les (policiers) Blancs et la communauté noire.
Intégration des communautés ethnoculturelles.

Éthique professionnelle.

Relations hommes/femmes.

Relations Blancs/Noirs.

Relations communauté noire/police.
2. Lolita

Le partenaire de patrouille de Jasmine (Tony) doit choisir entre son métier et sa conjointe, une prostituée (Lolita).
Éthique professionnelle.

Intégration (tolérance).

Prostitution.

Relations hommes/femmes.
3. Marcel

Un jeune Noir (Marcel) rejette toute forme d'autorité et touche à la délinquance (relations Noirs/Blancs et intergénérationnelles); rapproche Jasmine des Noirs.
Relations Noirs/Blancs.

Relations intergénérationnelles

(relations adultes/jeunes).
4. Tony (couple Tony - Lolita)

La révélation publique du couple Tony/Lolita intervient au moment où Tony est soupçonné de corruption.
Éthique professionnelle.

Prostitution.
5. Naoual

La jeune soeur de Leyla (Naoual) s'enfuit de chez elle, en bute à l'autorité de son père musulman.
Relations intergénérationnelles.

Relations hommes/femmes.

Tensions interculturelles.

Tensions religieuses (Islam/Occident).
6. Cohen (Jennifer)

Le père de Jennifer ravive les tensions linguistiques et culturelles par une lettre d'opinion dans les médias. Suite à ces tensions, Jennifer se brouille avec Mariette.
Tensions interculturelles (linguistiques).
7. Caroline / Francis

Jasmine tue Francis, un jeune Noir (qui fait les commerces de la drogue et de la prostitution) en voulant défendre Tony; la seule témoin, une prostituée (Caroline), est tuée par ses souteneurs.
Éthique professionnelle.

Relations Noirs/Blancs.

Prostitution.
8. Leyla

Leyla est congédiée par ses employeurs (Noirs), à cause de son voile musulman.
Tensions religieuses.

Tensions interculturelles.

9. Pauline

Jasmine et Mariette découvrent qu'une agente-double (Pauline) exerce aussi le métier de prostituée de luxe.
Homosexualité.

Éthique professionnelle.
10. Mariette

Mariette se retrouve marginalisée après la révélation publique de son homosexualité
Homosexualité.

Relations femmes/femmes.
11. Opération Espoir

Jasmine et ses amies organisent un spectacle et un projet ayant pour thèmes la tolérance et la justice.
Promotion de la tolérance et de la justice dans l'approche de l'intégration des communautés ethnoculturelles, de l'homosexualité, et la résolution des tensions interculturelles et religieuses.

HAUT Notes

[1] La question référendaire de 1995 se lisait comme suit « Acceptez-vous que le Québec devienne souverain après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique dans le cadre du projet de loi sur l'avenir du Québec et de l'entente signée le 12 juin 1995 ? » Le « Non » l'a emporté avec 50,6 pour cent des suffrages contre 49,4 pour cent pour le « Oui ».
[2] Allor et Gagnon (2000, p.3) définissent ainsi le national-populaire au Québec: « As distinct from most of English Canada, there exists in Québec a network of cultural genres, reaching across media, which are both genuinely popular and productive of a "national" affective community. The key example of these generic forms of expression is the téléroman, a stylistic range of televisual narratives which represent the past and present of Québec across the personal stories of men and women in their everydayness. [...] Thus, texts and performances [...] share a field of reference in which popular memory and public knowledge are condensed. These cultural genres then function as a representational network of references to both public and private events which link the pleasures of cultural consumption to aspects of collective recognition, what we refer to as a national-popular. »
[3] « [...] when a language is found to capture complex, nonterritorial, postnational forms of allegiance » (Appadurai, 1993, p. 418).
[4] Le présent texte s'inspire essentiellement du mémoire de maîtrise de l'auteure (Clermont, 2000), en sciences de la communication à l'Université de Montréal.
[5] Nguyên-Duy définit ainsi le « téléroman sociétal » : « [...] terme qui réfère directement à la publicité sociétale dont l'objectif est de promouvoir certaines causes ou attitudes socialement jugées adéquates et valables [et dont] les campagnes visant à transformer les attitudes [...] sont autant d'exemples. » (Nguyên-Duy, 1996, p. 106).
[6] « En raison de la nature particulière des produits de [l']industrie [culturelle] - produits liés à une articulation spécifique du culturel au Québec, une articulation qui lie les traits du citoyen, et de son identité, à celui du producteur ou du consommateur culturel (Allor et Gagnon, 1994) - on a vu apparaître, à côté des cultures existantes et parfois des emprunts à celle-ci, une nouvelle culture moderne, celle qu'on nomme la « culture publique » ou « culture des médias » (...) » (Saint-Jacques et al. 1995, p. 5b).
[7] Basée sur le roman d'Arlette Cousture (Les Filles de Caleb - Tome I : Le Chant du coq), cette télésérie, réalisée par Jean Beaudin, a été diffusée pour la première fois pendant la saison 1990-1991. Considérée comme un des fleurons télévisuels québécois, elle a ensuite été rediffusée, tant en français qu'en anglais, et a donné lieu à de nombreux produits dérivés (vidéocassettes, village touristique s'inspirant de la télésérie, etc.). L'oeuvre d'Arlette Cousture romance la vie de deux femmes ayant réellement existé. Les Filles de Caleb raconte principalement l'histoire d'amour d'Émilie Bordeleau (une jeune institutrice) et d'Ovila Pronovost, qui prend place dans le Québec de la fin du XIXième siècle et du début du XXième siècle. Une autre télésérie, Blanche (du nom de l'une des filles d'Émilie Bordeleau), a été diffusée en 1993-1994 : cette « suite » se concentre pour sa part sur la vie et les amours de Blanche (qui occupe la fonction d'infirmière) et s'inspire du Tome II du roman d'Arlette Cousture - Le Cri de l'oie blanche).
[8] Pour les concepts de « contrat de lecture », de « compétence encyclopédique » et de « coopération interprétative », voir Eco, Umberto. 1985. La guerre du faux, Paris, Grasset; et 1989. Lector in fabula, Paris, Grasset.
[9] C'est-à-dire le « réseau complexe de circulation d'informations qui se caractérise par le décloisonnement des univers de discours et des genres [...] qui constitue un nouveau procès de signification » (Nguyên-Duy, 1993, p. 265) et auquel participent un grand nombre de médias.
[10] La télésérie a été présentée une première fois à l'hiver 1996, puis au printemps 1999.
[11] L'Opération Espoir « fictive » devait introduire le lancement réel d'un projet de rapprochement interculturel et de lutte contre le racisme et l'intolérance, impliquant notamment le Service de police de la Communauté urbaine de Montréal (SPCUM) et les jeunes issus de communautés ethnoculturelles. Mais devant les critiques des médias envers ce lancement « réel » conjugué à la fin d'une télésérie de fiction, le projet « réel » s'est réalisé un peu plus tard, de manière autonome et très discrète, pendant six mois. Toutefois, le lien du projet avec la télésérie Jasmine est demeuré présent et a été souligné lors d'une soirée clôturant le projet « réel », le 17 avril 1997. En effet, le réalisateur et plusieurs comédiens assistaient à cette soirée et on a pu remarquer que ces derniers ont été présentés par les noms de leurs personnages (chaudement identifiés et acclamés par les jeunes).
[12] Depuis septembre 1996, le ministère québécois dont relève le dossier de l'immigration se nomme le ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration.
[13] L'événement a connu une ré-édition mondiale à l'automne 2000. Pour plus d'informations, on peut consulter le site de la Fédération des Femmes du Québec : http://www.ffq.qc.ca/
[14] Selon la féminisation employée dans Nardella (1994) et étant donné que les sujets de cette catégorie sont tous féminins.
[15] Ici, « majorité » désigne le pôle dominant de la relation.
[16] Mariette n'assumera son orientation sexuelle qu'au cours de l'intrigue portant son nom, c'est-à-dire presque à la fin de la télésérie. La révélation publique de son homosexualité proviendra cependant de dénonciations plutôt que de cette démarche personnelle d'affirmation. Cette présentation de l'homosexualité comme marginale et même pathologique rejoint les propos de Nardella (1994).
[17] Probyn (1994) illustre cette double aspiration par l'expression belonging/be-longing.
[18] « There is a need to reframe the discourse of citizenship in order to take account of the proliferation of cultural differences within national borders. » (Simon, 1996, p. 123)
[19] Parti politique souverainiste représenté au niveau fédéral.

HAUT Références

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ALLOR, Martin et Michelle GAGNON. 1994. L'État de culture - Généalogie discursive des politiques culturelles québécoises, Montréal, Groupe de recherche sur la citoyenneté culturelle (GRECC), Université Concordia/Université de Montréal.

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NGUYÊN-DUY, Véronique et Suzanne COTTE. 1995. « Le discours de presse sur les téléromans : le cas de la télésérie Scoop », note de recherche dans Communication - information, médias, théories, pratiques 16 (2), Sainte-Foy, Université Laval.

PROBYN, Elspeph. 1994. Love in a Cold Climate - Queer Belongings in Quebec, Montréal: Groupe de recherche sur la citoyenneté culturelle (GRECC), Université Concordia/Université de Montréal.

SAINT-JACQUES, Denis, Roger DE LA GARDE, Claude MARTIN, Claude LEMIEUX, Roger CHAMBERLAND et Line GRENIER. 1995. Les produits culturels à succès au Québec - Modes de valorisation, demande de subvention au Fonds pour la Formation de Chercheurs et l'Aide à la Recherche (Fonds FCAR) 1995-96 (texte inédit), Montréal.

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SIMON, Sherry. 1996. «  Membership and Forms of Contemporary Belonging dans Québec », in Language, Culture and Values in Canada at the Dawn of the 21st Century (sous la direction d'André Lapierre, Patricia Smart et Pierre Savard), Ottawa, Carleton UPress.

HAUT Pour en savoir plus

Sur le premier référendum (1980) :
http://www.ccu-cuc.ca/fran/bibliotheque/referendum/referendum1980.html
Sur le deuxième référendum (1995) :
http://www.ccu-cuc.ca/fran/bibliotheque/referendum/referendum1995.html
Sur la question constitutionnelle canadienne :
http://radio-canada.ca/nouvelles/dossiers/constitution/index.html
Sur l'immigration au Québec :
http://www.mrci.gouv.qc.ca/15_2.asp
http://www.immq.gouv.qc.ca/francais/index.html
Sur l'Affaire Michaud :
http://www.iquebec.com/QUEBECUNPAYS/texte.html
http://radio-canada.ca/nouvelles/dossiers/ (voir Biographie Lucien Bouchard)
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