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La conjonction de la technique et de la
culture :<br /> des médias de masse au multimédia
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par
Hélène Bourdeloie
Doctorante en sciences de l'information - Université Paris II
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| ©
Hélène Bourdeloie
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Résumé
Cet article a pour objet
d'étudier la question de la diffusion de la culture par
l'entremise d'une technique qui contribuerait à la faillite de la
culture. Dans un premier temps, à partir des travaux de
l'École de Francfort, nous présentons les différentes
analyses qui ont posé la question de la conjonction de la technique et de
la culture dans une perspective critique, et ce à l'ère des
médias de masse. Dans un deuxième temps, nous poursuivons cette
réflexion en nous intéressant au multimédia qui
réitère la problématique soulevée jadis par
Benjamin. Le multimédia, caractérisé par son mode
numérique et interactif, pose néanmoins d'autres
questions ; par exemple la crainte d'une concurrence entre la visite
traditionnelle et la visite virtuelle à domicile. Nous verrons alors que
l'étude des usages invite à dépasser ces
débats liés à la dévalorisation de
l'oeuvre du fait de sa reproduction technique, et à la crainte
d'une concurrence entre les deux médiations (le musée et le
multimédia de musée). Dans cette perspective, les produits
multimédias de musée semblent davantage accueillis comme des
techniques supplémentaires qui élargissent l'offre
muséale que comme des produits de substitution.
Descripteurs :
technique, technique de reproduction, culture, École de Francfort,
industrie culturelle, culture de masse, art, multimédia de
musée d'art, oeuvre artistique, musée virtuel,
cédérom, pratique culturelle,
usages.
Sommaire
Introduction
À chaque apparition d'une
nouvelle technique, et dès que celle-ci pénètre le champ
culturel, on observe de sévères diagnostics à
l'encontre de la culture véhiculée par ces outils. Des chefs
de file de l'École de
Francfort [1] au courant critique
actuel de certains analystes concernant le
multimédia [2], les techniques
qui diffusent la culture ont fait l'objet de divers procès, sous
prétexte qu'elles porteraient atteinte à la
« haute culture ». Les oeuvres artistiques transmises
par la technique, plus spécialement les médias et le
multimédia, ne seraient-elles que de simples marchandises qui vulgarisent
la culture ou détiendraient-elles aussi une légitimité en
tant que produit culturel ? La culture — entendue ici comme
ce qui renvoie au patrimoine, au savoir, à la création et à
la connaissance — se trouve-t-elle dégradée du
fait de sa propagation par un ensemble de techniques ?
En puisant dans diverses approches
théoriques, ce texte vise moins à savoir si les oeuvres
culturelles diffusées par la technique peuvent revendiquer la même
légitimité que la culture non médiatisée,
qu'à comprendre comment a émergé cette
problématique et pourquoi elle est réactualisée
aujourd'hui. Dans un premier temps, une perspective historique permettra
de dresser un état des différentes
critiques — appel est fait ici à divers analystes, issus
de champs différents [3], qui
ont apporté une pierre à la réflexion sur la culture
transmise et/ou reproduite par un dispositif
technique [4]. Dans un deuxième
temps, nous nous intéresserons au multimédia,
caractérisé par son mode numérique et interactif, en nous
interrogeant sur la problématique de la diffusion culturelle.
Nous verrons que la question de la
numérisation du musée et de la reproduction des oeuvres
d'art prolonge des problématiques existantes mais en ouvre
également de nouvelles. Cette seconde partie sera l'occasion de ne
plus seulement s'attacher au double versant de la technique et du statut
de la culture véhiculée par cette technique, mais aussi de
considérer les destinataires ; une incursion par
l'étude des usages de multimédia dans le domaine artistique
constituera ici un élément de réflexion.
1. La culture à l'ère des
médias de masse
1.1 Genèse du concept d'industrie
culturelle
Les travaux de l'École de
Francfort marquent le point de départ de la réflexion sur la
relation entre les médias et la culture. Dans les années 40,
l'essor des médias de masse suscite de nombreuses critiques parce
que ces derniers pervertiraient la « haute
culture », à savoir celle qui se réalise dans
l'objet artistique. C'est en 1947 que Max Horkheimer et Theodor
Adorno créent le concept d' « industrie
culturelle » [5] ,
expression qui regroupe l'ensemble des activités et des techniques
qui reproduisent massivement les oeuvres culturelles, selon les principes de
rationalisation et de standardisation. Dès lors, ce nouveau concept
permet de développer une critique sans appel envers ces nouvelles
techniques. La production de l'art correspond désormais aux
mêmes critères que la production industrielle, celle-ci
étant marquée par la sérialisation du mode de production,
la standardisation des produits et la division du travail. Cette tendance
n'est pas due à un quelconque déterminisme technique qui
imposerait à la technique de tenir tel ou tel rôle mais au
rôle de la technique dans le système économique
capitaliste.
Inspirée de Marx et de
Freud, l'École de Francfort jette les bases d'une
théorie critique à l'encontre de ces techniques qui
transforment la culture en une véritable industrie. Ainsi, selon les
philosophes, les nouveaux moyens de production et de transmission culturelle que
sont la radio, le cinéma, la
télévision [6] ne
fournissent que des biens standardisés qui alignent les consommateurs
dans le conformisme et entraînent les oeuvres dans la vulgarité
et la marchandise. La nouveauté, dans l'industrie culturelle
n'est pas que l'art et la culture soient des marchandises, car les
oeuvres d'art ont toujours été des marchandises
(Horkheimer, Adorno, 1974, p. 165-166) mais qu'aujourd'hui,
l'art « se reconnaisse délibérément comme
tel » (ibid.) et que le profit n'est plus seulement une
intention mais devient son principe même (ibid., p. 167). Ce qui est
nouveau, c'est qu'en mêlant culture et divertissement, en
privilégiant la rationalité technique et la standardisation,
l'industrie culturelle entraîne une « dépravation
de la culture » (ibid., p. 152). Alors que l'art sublime,
l'industrie culturelle réprime : la répulsion
d'Adorno pour le jazz, pure marchandise qui prétend exprimer la
libération, en est une illustration. Industrielle, cette culture ne
nourrit les hommes que de stéréotypes (ibid., p. 157) et
morcelle de facto l'unité
des oeuvres.
Les travaux d'Adorno, musicologue
autant que philosophe, indiquent comment la retransmission de la musique
à la radio modifie l'écoute et fait perdre dès lors
le caractère sacré de l'oeuvre. Ces quelques aspects de
la réflexion liés à la conjonction entre art et technique,
et le principe du caractère d'unicité de l'oeuvre
n'avaient pas échappé à Walter Benjamin. En effet,
dans un texte célèbre intitulé
« L'oeuvre d'art à
l'époque de sa reproduction
mécanisée », publié en 1936,
l'auteur analyse comment le principe même de la reproduction en
série, notamment la photographie, détruit l'aura de
l'oeuvre. Ainsi, ce qui n'était donné qu'une
fois est donné en de multiples exemplaires alors que le caractère
d'unicité permettait, seul, de conférer l'aura de
l'oeuvre. En fait, l'auteur montre que les techniques de
reproduction ne font qu'accélérer la déchéance
du règne de l'aura déjà sensible avec le
musée. Walter Benjamin propose deux pôles (1991, p. 147) que
sont la valeur rituelle et la
valeur d'exposition de
l'oeuvre. Alors que la première « exige presque que
l'oeuvre d'art demeure cachée », la seconde
renvoie au caractère
d'exposabilité de
l'oeuvre qui commence à refouler la valeur
rituelle :
Jadis, le tableau n'avait pu
s'offrir qu'à la contemplation d'un seul ou de
quelques-uns. La contemplation simultanée des tableaux par un grand
public, telle qu'elle s'annonce au
XIXe siècle, est
un symptôme précoce de la crise de la peinture, qui ne fut point
exclusivement provoquée par la photographie mais, d'une
manière relativement indépendante de celle-ci, par la tendance de
l'oeuvre d'art à rallier les masses (ibid.,
p. 161-162).
Si chez Benjamin, il apparaît
clairement que la technique entraîne la déchéance de
l'aura de l'oeuvre et la dissolution éventuelle
d'une expérience authentique, les analyses d'Adorno et
d'Horkheimer stigmatisent l'industrie culturelle aussi parce que son
processus de fabrication porte atteinte à une certaine sacralisation de
l'art.
Il apparaît que les
réflexions de ces philosophes sont très idéologiques,
liées à la nostalgie d'une expérience culturelle
libre d'attache avec la technique (Mattelart, 1995, p.44).
Néanmoins, ces auteurs sont les premiers à avoir pointé du
doigt l'écueil du dispositif technique pour l'oeuvre
d'art, et la chute de celle-ci dans la marchandise, par le truchement de
la technique mais surtout du fait de son mode de fabrication dont
rationalisation et standardisation sont les caractéristiques. Leurs
analyses respectives concernant la fusion de la culture et de la technique, du
processus de fabrication de ces biens culturels ouvrent le point de
départ du clivage entre culture dite
noble ou
cultivée et
culture de masse, débat qui
s'inscrira dans le temps.
1.2 L'opposition entre culture
cultivée et culture de masse
Dans les années 60, alors que se
développent les médias de masse, notamment la
télévision, un regain de regards critiques relance le débat
suscité par l'École de Francfort, aussi bien dans les
milieux anglo-saxons [7] qu'en
Europe continentale. La notion d'« industrie
culturelle » est abandonnée au profit de la notion de
« culture de
masse » [8], qui va
connaître un grand succès. C'est en effet avec
l'apparition de la société de
masse — entendue comme société de production et de
consommation de masse — que l'opposition entre
culture cultivée et
culture de masse se manifeste. Si la
première notion fait référence au goût et à la
connaissance des produits les plus élaborés et les plus
légitimés — ceux qui renvoient à
l'idée de création, d'oeuvres — la
seconde notion comprend la culture diffusée par les médias de
masse, devenue un bien de consommation comme tous les autres objets de
consommation (Caune, 1995, p. 45).
Dès lors, plusieurs auteurs posent
avec acuité la question de la culture de masse, analysant les dangers que
représenterait cette
néo-culture pour la
culture noble. En France, en 1962, dans
L'esprit du
temps, Edgar Morin
développe une critique sans appel de cette
néo-culture. Le sociologue y
oppose la culture cultivée
à la culture de
masse, qu'il définit comme une culture
« produite selon les normes massives de la production
industrielle ; répandue par des techniques de diffusion massives
[...] s'adressant à une masse sociale, c'est-à-dire un
gigantesque agglomérat d'individus saisi en deçà et
au delà des structures internes de la société (classes,
famille, etc.) » (1962, p. 15). L'auteur y expose en quoi
les deux cultures obéissent à des logiques différentes,
voire antagonistes : « tout semble opposer la culture des
cultivés à la culture de masse : qualité à
quantité, création à production, spiritualité
à matérialisme, esthétique à marchandise,
élégance à grossièreté, savoir à
ignorance » ( ibid., p. 21). Les oeuvres s'en trouvent
vulgarisées, formatées selon les lois du commerce : il suffit
de regarder la transposition à l'écran de l'oeuvre
de Stendhal Le
Rouge et le Noir pour se rendre compte
des transformations que l'oeuvre a subies (ibid., p. 71). Les
principaux chefs d'accusation sont relatifs à la standardisation et
à la médiocrité. Ainsi, l'auteur reconnaît que
les oeuvres culturelles véhiculées par les médias de
masse ne sont ni bonnes ni mauvaises : le courant moyen triomphe,
« il favorise les esthétiques moyennes, les poésies
moyennes, les talents moyens, les audaces moyennes, les bêtises
moyennes », et de constater que la culture de masse est
moyenne (ibid.,
p. 67).Marcuse, l'une des figures
emblématiques de l'École de Francfort va également
dans ce sens (1964), utilisant une double approche : marxiste et
freudienne. Au lieu de favoriser la démocratisation, les oeuvres
diffusées par les moyens de communication de masse transmutent les
oeuvres originelles, dépourvues dès lors de cette
transcendance qui caractérise la culture
cultivée : il s'ensuit une déperdition de
sens et de sacralité dans cette
néo-culture, qui en outre,
favorise le conformisme. Cet ouvrage ne manque pas d'être
polémique mais a le mérite de dénoncer le déclin de
la culture dans la vulgarité, à l'instar d'Adorno et
d'Horkheimer en 1947.Néanmoins, ces
diagnostics souffrent d'imprécisions. La notion de masse n'a
jamais été définie clairement, celle-ci renvoyant
tantôt à l'ensemble de la population, tantôt à
sa composante populaire. Les réponses ne se sont pas faites attendre. En
1963, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron défient les
auteurs [9] qui emploient cette notion
d'en définir les critères :
Qu'entend-t-on par la notion de
"masse" [...] — par une expression comme "moyens de
communication de masse", veut-on nommer des moyens de diffusion dont le
caractère essentiel est de toucher le plus grand nombre ? [...]
S'agit-il de toucher massivement et continûment la "grande
masse" ? [...] Ce qu'on fait surgir, ce n'est plus seulement la
portée exceptionnelle de la diffusion [...] c'est la nature
même de la "culture" véhiculée : le moyen de
communication est dit "de masse" parce qu'il communique massivement une
"culture de masse" (1963, p.1005).
Il semble
qu'il s'agisse d'une définition circulaire, qui
« révèle ses contradictions quand il s'agit
d'énumérer précisément ce que sont les
mass media : on hésite alors
entre deux critères, à savoir l'ampleur de la diffusion
propre au véhicule et la qualité du contenu
véhiculé » (ibid., p.1006). Un livre savant
diffusé à grand tirage sera-t-il apparenté à la
culture de masse ? Il semble que cette question n'ait pas
été tranchée, remarquent les auteurs de
l'article.
Comme le soulignera plus tard Hannah
Arendt, la culture de masse n'est pas une forme dégradée de
la culture du fait de son extension ; elle le devient « quand
ces objets eux-mêmes sont
modifiés — réécrits, condensés,
digérés, réduits à l'état de pacotille
pour la reproduction et la mise en image » (1972, p.266). Cette
notion de « masse », qui ne manque pas d'être
idéologique, se prête à plusieurs critiques. Elle semble se
définir par rapport à une culture supérieure, plus
classique. Par ailleurs, la notion de « masse » telle
qu'elle a été utilisée ne tient pas compte des
publics. En admettant que la culture de masse revêt un caractère
conformiste, cela n'autorise pas à en déduire pour autant
l'uniformisation de la réception des messages. En effet, les
études culturalistes ont bien mis en lumière la complexité
du processus de réception et surtout l'existence d'une
diversité de lectures de la part des récepteurs (cf. Hall, 1994,
Hoggart, 1970, Morley, 1992, Williams, 1966).
1.3 Un débat qui s'inscrit dans le
temps
Si à travers les recherches sur la
réception, la figure passive du récepteur est
délaissée au profit d'une réhabilitation du
rôle actif de ce dernier dans les années 80, les critiques
relatives à la culture de masse — devenue
désormais culture médiatique avec l'essor de
l'audiovisuel, perdurent. Certes, ces critiques semblent
éloignées des thématiques de l'École de
Francfort dans la mesure où elles ne concernent plus seulement la
transmission des oeuvres culturelles mais la diffusion de la culture au sens
large — et c'est la télévision qui se trouve
principalement au centre des débats. Ainsi, la question d'une
crise de la
culture — dénoncée notamment par
Hannah Arendt en 1972 — se pose à nouveau vers le milieu
des années 80, période où Alain Finkielkraut écrit
La défaite de la
pensée (1987), ouvrage qui
connaît un grand retentissement en France. L'auteur tient les
médias pour responsables de la crise de la culture que traverse notre
société. Le
philosophe [10] ne relance pas
directement le débat sur le clivage entre
culture de
masse et
culture cultivée qui avait
animé les passions dans les années 60, mais son pamphlet
révèle néanmoins la nostalgie d'une culture
supérieure. L'auteur y montre comment le capitalisme
hédoniste — notamment depuis les événements
de 68 qui rejetaient une conception restrictive de la
culture — a aboli toute autorité morale ou
esthétique, par le refus d'un certain élitisme. Il
résulte la volonté de mettre toutes les pratiques culturelles sur
le même plan. Dès lors, tout se vaut : « une paire
de bottes vaut Shakespeare [...] ; une bande dessinée [...] vaut un
roman de Nabokov ; [...] un slogan publicitaire efficace vaut un
poème d'Apollinaire ou de Francis Ponge ; un rythme de rock
vaut une mélodie de Duke Ellington [ ...] » (ibid.,
p. 152-153 ). De la fin des années 70 jusqu'à la fin
des années 80, plusieurs intellectuels n'auront pas manqué
de stigmatiser ce relativisme culturel et ce déclin de la culture. Ainsi,
Jean Baudrillard [11], à sa
manière très provocatrice, s'en était
déjà pris aux médias de masse et à
l'industrialisation de la culture. Les causes en sont la transmutation de
la société en un « grand public » informe.
La culture « implose » sous l'effet de sa diffusion
industrielle et de sa consommation massive : le succès du centre
Beaubourg, un « hypermarché de la culture » en est
l'illustration. Le centre Beaubourg serait une usine à produire de
la masse. Mais le diagnostic que portent ces essayistes sur cette
néo-culture n'est-il pas extrême ? Il semblerait que les
hiérarchies entre les genres, les pratiques et les oeuvres
n'aient pas disparu, entretenues par ceux qui ont vocation de les
suggérer tels les enseignants, critiques etc. (Quilliot, 1997,
p. 247).
Des années 30 aux années 80,
plusieurs auteurs, issus de divers horizons, s'en prennent à la
culture reproduite et convoyée par les
médias — culture destinée à être
consommée par la masse. Mais cette notion n'en demeure pas moins
idéologique : son « extrême indétermination
sémantique » fait de cette notion un concept qui relève
du prophétisme ou encore de la mythologie (Bourdieu et Passeron, 1963).
La culture de masse se voit définie négativement par rapport
à une autre culture qu'on semble lui tenir pour
supérieure : la culture des élites (Balle, 1997, p.583),
renvoyant aux arts les plus nobles, ceux issus de la création
artistique. A l'origine de ce manichéisme, ces accusations ne
sont-elles pas portées à l'aune d'une fausse
représentation de ce qu'est la « vraie »
culture ? Avec la société de production de masse, la culture
n'a t-elle pas été une « arme » pour
se situer dans l'échelle sociale ? N'a t-elle pas
été instrumentalisée (Caune, 1995, p.44)
— en en faisant un signe de
distinction selon le canon de Pierre
Bourdieu ? Pour Francis Balle — auteur qui s'inscrit
dans une approche opposée à celle de Pierre
Bourdieu — la notion de « culture de
masse », née de la marchandisation des médias,
n'est qu'un mythe (1997, p.584). Celui-ci survit, sans doute
parce que le vieux péché du snobisme est toujours bien vivant. Si
cette notion semble aujourd'hui dépassée, l'expansion
du multimédia dans le champ culturel pose à son tour quelques
interrogations qui réitèrent des problématiques existantes,
mais semble également en ouvrir de nouvelles.
2. La culture à l'ère du
multimédia
2.1 Le multimédia : un modèle
en rupture avec celui des médias de masse
Dans les années 80, les nouveaux
médias marquent une rupture avec le modèle d'usage des
médias de masse. En effet, du câble au multimédia, ces
technologies inaugurent une tendance à un émiettement accru de la
réception et à une individualisation des pratiques. Les
récepteurs peuvent ainsi adopter des conduites autonomes (Jouët,
1997, p. 298), dans le cadre de ce qui leur est
offert [12]. Avec le
multimédia, l'interactivité appelle
de facto l'intervention de
l'individu pour permettre le dialogue être humain-machine. Le
multimédia se fonde alors sur des principes d'utilisation
différents de ceux des médias de masse. Ces nouvelles technologies
échappent au modèle de la diffusion et donc de la réception
stricto-sensu (ibid., p. 299),
c'est en ce sens qu'on peut parler de rupture car l'usager ne
peut plus être appréhendé comme passif : ce dernier
construit son usage en fonction des possibilités et des contraintes de
l'outil ou du service utilisés. Cette question de la
réception remet ainsi en cause les débats liés à
l'uniformisation et au conformisme engendrés par les médias
de masse. D'une part, du fait de leur caractère interactif, ces
nouvelles technologies renforcent la figure active du consommateur,
d'autre part elles permettent une
« déstandardisation »
des biens matériels et culturels qui se traduit par une
« démassification »,
c'est-à-dire une spécialisation plus poussée (Balle,
1997, p.549).
Mais si segmentation et
personnalisation [13] sont permises
par la nouvelle technologie, la question de la culture
via la technique se pose de nouveau. Les
capacités que renferme cette technologie multimédia sont telles
qu'elles renouvellent la question de la diffusion culturelle par le
truchement de la technique, et de sa légitimité. Les oeuvres
culturelles sont-elles menacées du seul fait qu'elles sont
véhiculées par un dispositif médiatique ? Les
capacités d'interactivité et d'individualisation
relatives au multimédia se traduisent-elles par de nouvelles pratiques
culturelles qui menaceraient la vie du musée
réel ? Tels sont les questionnements qui ont
agité et continuent d'agiter aujourd'hui une partie de la
communauté travaillant sur le sujet. Nous polariserons ici notre
attention sur l'exemple du
multimédia [14] de
musée d'art, d'une part parce que la question des oeuvres
d'art s'inscrit dans la continuité des réflexions sur
l'industrie culturelle, d'autre part parce que la
numérisation du musée représente d'importants enjeux
qui complexifient le champ muséal.
2.2 Le multimédia :
désacralisation de l'oeuvre d'art et du musée
versus transmutation de
l'oeuvre d'art
Dans un contexte de marchandisation du
musée — lequel se traduit par le développement des
expositions temporaires, des boutiques, des divers produits
dérivés — la diffusion des produits
multimédias semble s'inscrire dans la nécessaire
évolution de l'institution muséale. Or,
l'émergence des produits multimédias liés au
musée — produits qui ont du reste constitué un
phénomène inédit en
France [15] — pose un
certain nombre de questions. Ainsi, plusieurs
analyses [16] consacrées au
multimédia de musée abordent la question de la relation à
l'oeuvre d'art. La thèse de Benjamin selon laquelle la
reproduction photographique de l'oeuvre d'art entraînerait
la perte de son unicité en laquelle résidait son aura retrouve
ainsi une nouvelle actualité.
La relation médiatisée par une
technique de reproduction ne constitue pas une relation directe ou
« en vrai » avec l'oeuvre, c'est pourquoi
certains peuvent considérer la reproduction comme un simulacre venant
à l'encontre de la valeur d'authenticité, de
l'expérience authentique, ce qui rejoint le débat
soulevé jadis par le philosophe de Francfort. Selon cette perspective,
les musées virtuels [17]
opèrent une sorte de dématérialisation des contenus, de
l'oeuvre elle-même qui renouvelle l'expérience
esthétique et cognitive du visiteur. Cette
dématérialisation conduit à une forme de
désacralisation de l'oeuvre d'art, celle-ci devenant
dès lors « transportable » hors de « ses
murs traditionnels ». Cette question n'a pas
échappé à Chaké Matossian qui établit un
diagnostic sévère à l'encontre du
cédérom de musée : « le
visiteur », écrit-elle, « "installe" le
musée dans son ordinateur, et par ce geste, le
désacralise » (1996, cité dans Davallon et al., 1999,
p. 144). Cette dernière craint que les manipulations telles la
navigation, la possibilité de cliquer qui offrent au visiteur une
position de maîtrise, transforment le musée « espace
public » en « espace dominé,
intériorisé » (ibid.). Cette facilité
d'accès fait de la culture une « culture
possédée » (ibid.) alors que cette culture
n'est pas faite pour tout un chacun. Cette analyse qui porte à la
fois sur la technique et les masses rejoint de près celle de Benjamin
(Davallon et al., 1999, p. 144).
Dans cette perspective, il
résulte de cette mise à disposition du musée un
appauvrissement de l'oeuvre d'art. Non seulement cette perte de
matérialité de l'oeuvre lui ôte son
caractère sacré, mais elle serait aussi la cause de la perte
d'émotion, alors que comme le rappelle Hannah Arendt, le pouvoir de
toute chose culturelle est « d'arrêter notre attention et
de nous émouvoir » (1972). Dans le prolongement de cette
réflexion, certains notent que le cédérom est incompatible
avec la définition du musée comme espace public, comme lieu
d'exposition d'oeuvres originales. Par exemple, le
cédérom intitulé
Musée d'Orsay, visite
virtuelle se revendique presque comme un musée
puisqu'il propose des guides personnalisés et une visite virtuelle.
Néanmoins, remarque Frédérique Payn, il s'agit
d'une « utopie du musée » : le
cédérom présente en effet un lieu où il n'y a
pas de visiteurs, cette pratique muséale devient solitaire et
isolée — la logique de socialisation propre au
musée traditionnel s'en trouve donc évincée (1999).
Cette situation reste des plus contradictoires étant donné
qu'avec le musée virtuel dans la sphère domestique,
l'individu est « imaginairement » dans un
musée et physiquement à son domicile :
« l'espace du musée est contenu dans un disque que je
possède, que je peux tenir dans ma main » (ibid.,
p. 171).Mais si de telles critiques, qui
s'appuient notamment sur la thèse de Benjamin, ont lieu ; en
revanche, d'autres reprochent à ces nouvelles techniques de ne pas
exploiter toutes leurs potentialités, ces critiques provenant aussi bien
d'usagers que d'analystes. Intéressons-nous ici à
l'analyse d'Isabelle Rieusset-Lemarié (1999) dont nous ne
partageons pas complètement les propositions mais qui offre une analyse
originale. Pour étayer sa réflexion, l'auteur s'appuie
sur le musée imaginaire
d'André Malraux (1965), lequel avait eu l'idée de
concevoir un musée de reproduction qui ne cherche pas à reproduire
mais à créer des effets. En effet, ce dernier reconnaissait
à la reproduction photographique — non la
possibilité de faire ressusciter l'aura de
l'oeuvre — mais plutôt celle de redonner une
nouvelle vie à l'oeuvre, notamment celle qui n'est pas
concernée par les modes d'exposition traditionnels comme le
monument, la grotte etc. Ainsi, le
musée imaginaire de Malraux
repose sur la reproduction métamorphique de l'oeuvre
grâce à la photographie. De
facto, c'est cette dernière qui deviendrait
oeuvre d'art, et non plus le modèle reproduit à savoir
l'oeuvre d'art photographiée. Mais alors
pourquoi — s'interroge Isabelle
Rieusset-Lemarié — avoir besoin de reproduire une
oeuvre d'art pour que la photo ait valeur artistique ? Parce que
manifestement, selon Malraux, la photographie, en tant que reproduction, ne
pourrait créer un « art
fictif » [18] que si elle
se nourrit de la décomposition d'une oeuvre d'art, et
pour que cela soit possible, il faut que la reproduction
photographique — au lieu de chercher à dupliquer le plus
fidèlement possible l'oeuvre — au contraire, la
transmute. En écho à la perspective malrucienne, on pourrait
adapter cette proposition au musée virtuel qui aurait le pouvoir de
métamorphoser l'oeuvre, grâce à
l'exploitation de ses potentialités numériques et
multimédiatiques. Mais il semble qu'il en soit autrement :
Isabelle Rieusset-Lemarié regrette ainsi que les musées virtuels
proposent de simples reproductions des oeuvres sans procéder à
quelconque transformation. Les musées virtuels seraient dans ce sens
prisonniers des musées
réels ; ce qui, selon elle, semble paradoxal au moment
même où ces techniques interactives pourraient permettre
d'offrir de nouvelles possibilités esthétiques, transmettant
dès lors de nouvelles expériences.
Toutefois, comme le reconnaît
l'auteur, les musées virtuels n'en sont qu'à
leurs débuts, et à l'écart des musées,
réels ou virtuels, les artistes contemporains mettent en oeuvre la
reproduction interactive de l'oeuvre d'art qui s'invente
ses propres espaces dans les réseaux. Mais à la différence
de l'oeuvre d'art « traditionnelle »,
caractérisée par sa mise en
mémoire [19], les oeuvres
d'art dans les réseaux, du fait « qu'elles se
transforment perpétuellement, présentent constamment une forme
aussi unique qu'éphémère qui est, comme telle,
irreproductible » (Rieusset-Lemarié, 1999, p. 186). Ce
nouveau type d'oeuvre d'art, jouant de la reproduction
interactive en temps réel — qui actualiserait une
unicité non reproductible, ferait naître une nouvelle forme
d'aura, non reproductible sur un support, et non mis en mémoire,
mais transmissible comme expérience (ibid.,
p. 188).
Sans aller jusqu'à cette
analyse poussée qui propose la transformation de l'oeuvre
d'art via les réseaux pour lui conférer une nouvelle forme
d'aura, il semble en effet que les musées
virtuels apparaissent souvent en deçà des discours qui
annoncent parfois des prouesses technologiques et artistiques (Vidal, 1998a,
p. 94). Il est vrai que les musées, qui commencent seulement
à pénétrer ce monde de la technologie, ont une diffusion en
ligne et hors-ligne multimédia qui n'est pas encore
stabilisée. Néanmoins, certains cédéroms offrent de
véritables visites
virtuelles [20] susceptibles de
renouveler l'expérience du visiteur, d'inviter à
l'exploration de nouvelles possibilités esthétiques et
peut-être de proposer de nouvelles relations à l'oeuvre.
Ces critiques, qui s'appuient en partie sur la thèse de Benjamin
concernant la modification du statut de l'oeuvre, semblent
négliger l'aspect de la
médiation [21]. Or, le
cédérom ou le site Web sont des objets médiatiques, et pas
seulement des techniques de reproduction à l'instar de la
photographie (Davallon et al., 1999, p.143). Les potentialités offertes
par le multimédia permettent de nouveaux rapports entre les oeuvres
et les publics, des protocoles
d'appropriation [22] de
l'oeuvre, et non une simple reproduction qui vulgariserait cette
dernière. Enfin, les craintes liées au développement des
musées dans la sphère domestique et à la
déchéance du statut de l'oeuvre d'art du fait de
sa « reproduction technique » vont au-delà. Elles
débouchent sur une autre question intimement liée à
savoir la crainte d'une possible désaffection du musée au
profit du cédérom et du site Internet, soit la crainte d'une
concurrence entre les deux médiations (Davallon, 1998, p. 8). Mais
cessons ici ce débat pour nous pencher vers des analyses plus
concrètes, à savoir les usages de multimédia de
musée.
2.3 La relation entre l'oeuvre
« médiatisée » et ses publics
Le rapport de l'utilisation du
multimédia avec la visite du musée pose la question
suivante : la consultation d'un musée virtuel peut-elle
remplacer l'expérience de la visite réelle ? Si cette
question est étroitement liée à celle du statut de
l'oeuvre, elle renvoie au problème de la
légitimité de la pratique muséale au moyen d'un outil
technique. Non seulement, il s'agit ainsi d'une concurrence entre la
vision réelle de l'oeuvre, et celle de sa reproduction mais
aussi entre deux formes de médiation, l'une directe, l'autre
indirecte (ibid., p.8). De fait, cette question en induit une autre liée
à la pratique. Dans le cas du cédérom, on pourrait
confondre la pratique d'achat avec la pratique culturelle (Le Marec, 1998,
p. 28), et si ces pratiques sont prises l'une pour l'autre, on
dénoncera la consultation du cédérom d'art comme une
pratique médiocre, un simulacre de pratique culturelle car relevant
fondamentalement de la consommation (ibid., p. 29). En revanche, on sera
tenté de considérer la pratique du musée traditionnel plus
légitime car dépourvue d'une perspective directement
marchande. Cela fait donc écho à une norme implicite dont les
pratiques culturelles feraient l'objet. Mais nous plaidons ici pour un
rejet de tout jugement de valeur qui supposerait une hiérarchisation de
la pratique muséale. Il convient plutôt de s'interroger sur
les significations que les usagers accordent à leurs pratiques
culturelles via la médiation
technique afin de comprendre les diverses fonctions du cédérom et
des sites Internet de musée. Il apparaît ainsi que les produits
multimédias traitent moins l'oeuvre qu'ils ne servent
à faire accéder, découvrir, comprendre, aimer et
éduquer le regard du visiteur (Davallon, 1998,
p. 8).À ce sujet, il y a lieu de faire
référence à une étude importante sur les usages de
cédéroms culturels liés aux musées, menée par
Jean Davallon, Hana Gottesdiener et Joëlle Le Marec (1997). Au-delà
du rapport entre oeuvres et cédéroms, l'objet de
l'étude visait à saisir comment les cédéroms
liés aux musées impliquaient la construction de nouveaux usages et
comment cette technologie pouvait éventuellement changer notre rapport au
contenu. Les chercheurs ont étudié plusieurs
« groupes » qui étaient à différents
stades dans la construction de leurs usages : les « usagers
assidus », les « primo-utilisateurs » qui
n'avaient jamais utilisé leur lecteur de cédéroms et
les « clients consultant ou achetant ce type de
produits ». Sur la question de la concurrence entre la
visite virtuelle et la
visite réelle, on constate que
celles-ci semblent relever de deux logiques bien distinctes. Il ressort que les
différences s'opèrent dans le goût ou non pour la
peinture et les musées d'art. Ainsi, pour la majorité, la
visite est considérée comme irremplaçable car
l'expérience avec l'oeuvre originale est
essentielle — même si pour une minorité ayant une
faible pratique, le livre constituerait la meilleure alternative à la
visite. Au contraire, selon certains néophytes des musées, le
multimédia constituerait une approche préalable de l'espace
physique du musée agissant comme un moyen d'éveil et comme
un tremplin incitant à la visite réelle. Pour ces derniers, le
cédérom donne lieu à un début d'apprentissage
du regard et d'analyse des tableaux. Le cédérom peut
également inciter à la visite parce que sa réussite
plastique donne envie de se retrouver « devant
l'original ». Par ailleurs, la consultation du
cédérom permettrait une pré-sélection des
oeuvres qui ont suscité l'intérêt ; cette
consultation aurait donc une fonction de repérage dans l'enceinte
du musée grâce aux cédéroms qui offrent la
possibilité d'une visite
virtuelle. Enfin, pour certains usagers assidus ou clients
qui achètent ces produits, le cédérom peut avoir valeur de
souvenir : l'acquisition de cet objet après une visite peut
lui conférer une fonction de catalogue ou de fonds
documentaire.Cette analyse sur les usages montre que
ceux-ci ne sont pas encore stabilisés : les attentes et exigences
varient selon la compétence des utilisateurs, technique d'une part
et artistique de l'autre. Par exemple, certains utilisateurs assidus ont
des attentes qui résultent d'une logique de projet, laquelle
consisterait à intervenir réellement sur le contenu du
cédérom, à constituer des documents, etc. Il existe
dès lors une variété de relations entre
cédérom et usager qui invite à considérer les
diverses fonctions et apports de cet outil. Pour certains usagers, le
cédérom peut être vu comme un équivalent à la
visite, non qu'il permette de se passer du contact avec l'oeuvre
mais parce qu'il propose un traitement des images à des fins
pédagogiques : une meilleure compréhension des oeuvres
via les commentaires sonores,
l'apprentissage du regard via le
zoom, la loupe, ou encore la lumière à l'écran.
Enfin, l'interactivité — bien que certains usagers
assidus la trouvent limitée — et les possibilités
techniques de l'outil sont autant de procédures qui proposent de
nouveaux accès cognitifs et esthétiques aux oeuvres. Certes,
les plus experts en matière artistique regrettent la mise en valeur
d'« oeuvres vedettes » au coeur de ces
produits, au détriment d'oeuvres qui avaient attiré leur
attention lors de visites réelles. Ils mentionnent aussi la perte
d'émotion du fait de la médiation technique. Ces critiques
ont été développées par plusieurs
auteurs [23] qui voient dans le
musée une stratégie commerciale, destinée à flatter
le public en lui donnant accès au champ de la connaissance et de la
compétence (Matossian, 1996, cité par Davallon et al., 1999,
p. 144), une proposition qui rejoint de près les critiques
liées à la culture de masse.
Enfin, le cédérom
n'est-il pas un produit créé pour le public ? Pour
comprendre les apports éventuels du multimédia et le rapport qui
s'instaure entre les oeuvres et leurs publics, et le statut que
ceux-ci leur attribuent — l'étude des usages se
révèle
nécessaire :
L'analyse de
l'usage montre qu'il faut renverser la proposition qui veut que la
médiation opérée par l'outil soit une
dévalorisation de l'oeuvre : elle est un moyen de
construire de nouvelles relations avec celle-ci, d'augmenter la
compétence du public ou d'en construire de nouvelles ; de
susciter peut-être une relation esthétique. [...] Le média
traite moins l'oeuvre qu'il ne sert à accéder,
découvrir, comprendre et aimer. Dans un tel contexte, la relation entre
le CD-Rom et le musée n'est pas de substitution au sens où le
premier menacerait l'existence du second (Davallon et al., 1999,
p. 146).
Si le recours au multimédia
relatif aux objets artistiques ne peut remplacer l'expérience de la
visite réelle du musée, où l'émotion
naît de la rencontre entre le visiteur et la matérialité de
l'oeuvre, les sites Internet ou les cédéroms peuvent
constituer une approche préalable de l'espace physique du
musée, invitant éventuellement à une visite (ibid., 1997,
1999). On peut dès lors relativiser les discours chargés de
craintes concernant une substitution à la visite du musée
via une technique interposée,
telle le multimédia par exemple. Il convient plutôt de
s'interroger sur la manière dont ces médias viennent
compléter les autres médias (exposition, livre, vidéo etc.)
pour contribuer à construire la compétence du visiteur (Davallon,
1998, p. 8) et élargir l'offre
muséale.
2.4 Les musées virtuels : vers de
nouveaux musées ?
Les spécificités du
multimédia soulèvent d'autres interrogations, auxquelles
nous ne pourrons répondre dans les limites de ce texte mais qui
méritent d'être soulevées : les
cédéroms et les sites Web de musée sont-ils des produits
dérivés ou touchent-ils à ce qui fait le coeur
même du musée (Davallon, 1998, p.8), notamment avec la mise en
oeuvre de musées virtuels ? Si avec l'édition
papier ou la vidéo, il s'est installé une
complémentarité entre le musée, en tant
qu'institution et ces produits dérivés, cette
activité commerciale reste toutefois marginale par rapport à ce
qui définit le musée en tant qu'institution (ibid., p.8).
Mais avec les cédéroms et les sites Internet, la situation se
complexifie. Comme le suggère Jean Davallon, dès lors que ces
outils techniques peuvent proposer une visite virtuelle, n'offrent-t-ils
pas un accès parallèle à l'espace du
musée [24] ? Cette
question génère en effet un véritable débat :
tandis que certains considèrent que les produits multimédias sont
des produits
dérivés [25], à
l'instar du livre, de la cassette vidéo, de l'exposition
etc., d'autres remarquent que le musée virtuel peut se revendiquer
d'être un musée, au même titre que le musée
traditionnel. Mais cette dernière proposition ne remet-elle pas en cause
la définition du
musée [26] en tant
qu'institution, se devant d'exposer « les témoins
matériels de l'homme » ?
Nous ne rentrerons pas ici dans ce
débat, mais à l'heure où les produits interactifs se
développent et où s'accroîent leurs capacités,
il y a lieu de faire cas de ces discussions, qui dépassent
désormais le cadre de l'expérience avec l'oeuvre
originale et de sa « déchéance » du fait de
sa médiation technique. Pour notre part, au moment où nous
écrivons ce texte, à l'heure où les usages de
multimédia de musée ne sont pas encore stabilisés et
où ces produits semblent représenter une faible part dans
l'activité du musée, il semble opportun de regarder le
multimédia de musée comme un média ou produit
dérivé, qui vient s'ajouter aux autres médias qui
dynamisent alors l'activité du musée. Certes, la technique
multimédia réunit à elle seule plusieurs composantes, comme
le texte, l'image et le son etc. et permet de sa dégager du
principe de linéarité propre au livre ou à la vidéo.
Hypertexte et interactivité introduisent donc une nouveauté par
rapport à ces produits. Mais la nouveauté se traduit surtout par
la possibilité d'une consultation interactive dans la sphère
domestique puisque les bornes interactives existaient déjà dans le
musée et ont précédé de loin l'Internet et le
cédérom. Ainsi, le cédérom et le site Web seraient
des médias différents, porteurs d'expériences
différentes, excellant sur leur propre terrain comme le livre avec
l'image et l'écriture, la vidéo avec l'image
animée et le son, etc. A l'heure où se développe le
musée virtuel, le musée, en tant qu'institution
chargée de transmettre le patrimoine ne semble pas menacé par la
technique. Ce serait faire fi de la pratique rituelle de la visite.
Conclusion
Depuis la genèse des techniques de
production de masse, la question de la conjonction entre la technique et les
oeuvres culturelles, et donc de leur appauvrissement est une idée
récurrente. Néanmoins, il s'avère que les critiques
concernant le statut des oeuvres culturelles via la médiation
technique semblent parfois mépriser le public. A l'heure des
médias interactifs, si on considère les usagers, le devenir de
l'aura de l'oeuvre d'art ne semble pas condamné,
car personne ne semble confondre originaux et reproductions (Davallon, 1998,
p.8). Les débats sur la culture de masse, sur la question de la diffusion
de l'oeuvre via une technique interposée ayant fait long feu,
il semble aujourd'hui opportun d'étudier la réception
de ces produits culturels et les apports des nouvelles techniques pour le champ
culturel.Ainsi, cette diffusion culturelle
qu'est le multimédia de musée met en jeu un rapport
singulier : les potentialités de la technique permettent de
s'approprier autrement l'oeuvre, de personnaliser son parcours
par la possibilité que les usagers ont de naviguer à leur guise
dans le contenu. Certes, les nouveaux médias ne pourront jamais se
substituer aux oeuvres originales mais la fréquentation des
oeuvres par une technique interposée doit-elle être
ignorée pour autant ? La transposition de l'oeuvre sur les
techniques altère probablement l'oeuvre et le mercantilisme qui
atteint la sphère du musée peut donner en partie raison à
cette vision, mais Pierre Coural, collaborateur du musée du
Louvre, n'est-il pas pertinent
lorsqu'il écrit : « il y a un grand
intérêt à ce que les oeuvres d'art circulent. En
matière artistique, l'ignorance est beaucoup plus destructrice que
la connaissance [...] cette mise à disposition de l'oeuvre
d'art est infiniment préférable à la disparition de
l'oeuvre » [27] ?
Si les débats ont tant animé
les esprits depuis la réflexion sur l'industrie culturelle au
multimédia, on conviendra que les hiérarchies au sein des genres
n'ont pas disparu et que les oeuvres artistiques ne semblent pas
menacées du fait de leur production industrielle. En raison de la
complexité que ces nouvelles technologies introduisent, elles impliquent
un certain nombre de débats mais rien n'est
« révolutionné » (Le Marec, 1998, p.30) ni
du point de vue de l'oeuvre, ni du point de vue des relations entre le
musée et le public (ibid.). Ne faut-il pas plutôt considérer
le multimédia comme une technique supplémentaire qui
élargit les différentes activités proposées par le
musée et offre une nouvelle forme d'accès aux contenus
muséaux ? Puisque les usages du multimédia de musée ne
sont pas encore stabilisés et que les recherches sur la consultation du
musée virtuel à domicile n'en sont qu'à leur
début, il faudra attendre d'explorer le terrain pour y
répondre sérieusement. La pratique du multimédia de
musée pourrait peut-être se révéler une pratique en
soi.
Notes
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