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Sur l'édition, la démocratie et la pertinence des comités de lecture Cet éditorial est aussi disponible
en format PDF.
En décembre 1999, à l'occasion d'un colloque portant sur l'Internet, Patrice Flichy a émis l'hypothèse selon laquelle la sphère académique constituerait un modèle de fonctionnement démocratique pour l'ensemble des sociétés. Quelques années plus tôt, en 1995, en évoquant notamment l'ouverture des protocoles, Nicholas Negroponte affirmait la « nature démocratique » du réseau Internet, conçu - en partie du moins - au sein des laboratoires universitaires. Or, qu'en est-il du mode de fonctionnement de l'édition scientifique et académique ? Par exemple, sommes-nous certains que la sélection des propositions d'articles dans les revues de recherche traditionnelles et en ligne s'effectue selon le principe démocratique fort, conforme à la maxime de Voltaire : « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire ». Qu'en est-il de COMMposite, cette revue scientifique issue de la sphère académique qui a pris place sur l'Internet depuis quatre ans ? Peut-on qualifier son mode de fonctionnement comme étant de « nature démocratique »? Depuis le lancement de la revue, nous avons favorisé la pluralité des idées, des champs et des objets de recherche en concordance avec nos valeurs démocratiques et le caractère composite des études en communication. Alors que la première version de COMMposite (v97.1) était entièrement composée d'articles de jeunes chercheuses et chercheurs affiliés à des universités montréalaises, nous avons franchi depuis une série de barrières géographiques, culturelles, linguistiques et même disciplinaires en publiant des contributions d'étudiantes et d'étudiants provenant d'universités européennes et anglophones. Bien que bon nombre d'articles traitent des technologies de l'information et des communications (TIC) et notamment de l'Internet, l'ensemble témoigne de la diversité des champs, des approches et des objets de recherche. Cette ouverture témoigne aussi de notre souci constant d'enrichir les études consacrées à la communication et reflète notre conviction du rôle clé qu'une publication comme COMMposite peut jouer dans le domaine de la démocratie dite « participative ». Sur ce point, COMMposite peut se targuer d'avoir favorisé la participation d'un bon nombre d'étudiantes et d'étudiants aux activités scientifiques. Sans compter la réalisation de la conférence virtuelle (durant l'été 1998) qui a permis à près de 300 intervenants de prendre la parole sur un sujet aussi important que le « Droit à communiquer et la communication des droits », plusieurs dizaines de jeunes chercheuses et chercheurs auront participé aux différentes versions de COMMposite. Participation essentielle, qui prend différentes formes, du comité de lecture à l'édition électronique en passant par la traduction et la révision, mais qui s'effectue toujours de façon responsable et gratuite sur le modèle de la participation citoyenne. Certes, la contribution la plus visible et la plus significative se présente sous la forme des articles et notes de lecture. Mais nous tenons à souligner l'énorme travail accompli par les membres des comités de lectures, qui ont lu et annoté chacun des textes proposés plutôt deux fois qu'une. Merci aussi, aux auteures et auteurs pour la qualité de leurs articles et, le cas échéant, pour leur consciencieux travail de réécriture, signe de l'importance qu'ils accordent à la publication dans COMMposite. Les critiques reçues à ce jour saluent la qualité des textes publiés, la rigueur et la cohérence du raisonnement, et COMMposite est référencée dans des sites Web de plus en plus nombreux, notamment des sites de laboratoires et groupes de recherche. Or, malgré la diversification progressive du profil de nos contributrices et contributeurs, la reconnaissance et la crédibilité que COMMposite acquiert à chaque nouvelle version, nous devons bien reconnaître que la difficulté à recueillir des textes représente encore un obstacle majeur. Ceci explique d'ailleurs que nous ayons dû réduire nos ambitions de production initiale de deux numéros par année à une seule publication. Celles et ceux qui ont visité dernièrement la section « Balises » de COMMposite ont sans doute remarqué que nous avons modifié le libellé au sujet des dates de remise des textes. Afin d'éviter les contraintes imposées par la « date de tombée », nous avons choisi de « mettre en ligne » un numéro, seulement lorsque nous disposons d'un minimum de cinq articles laissant ainsi toute liberté à d'éventuels auteurs de proposer un texte au moment qui leur convient le mieux. La relative jeunesse du médium et de la revue est peut-être en cause, mais nous questionnons aussi la motivation de nos consoeurs et confrères, non seulement à écrire mais également à s'engager dans un processus de publication, de soumission, et donc d'évaluation de leurs idées et de leur travail auprès de leurs pairs dans un premier temps, puis auprès d'un plus vaste public. Si l'étape du comité de lecture peut constituer un moyen supplémentaire pour « apprendre » le métier et les aléas de la rédaction et de la publication de textes scientifiques, d'aucuns questionnent le caractère démocratique de l'exercice. Pourquoi, faudrait-il en effet que deux ou trois personnes dites spécialistes de la question, qui plus est faisant partie des pairs (jeunes chercheuses et chercheurs eux aussi), évaluent le travail avant publication alors que celui-ci pourrait, une fois publié, tout aussi bien être discuté par un nombre beaucoup plus important de lectrices et de lecteurs qui s'intéresseraient à la problématique abordée ? Certains estiment que les chercheuses et les chercheurs pourraient s'appuyer sur le principe de l'autocritique avant publication puis sur celui de la réception des critiques de leurs collègues ou plus largement des lectrices et des lecteurs après publication. Au nom de l'application de la démocratie au sein de l'Académie, il n'y a justement aucune raison de déléguer son jugement à qui que ce soit, même aux membres d'un quelconque comité de lecture. Certes, les partisans de ce choix sont bien conscients que cela remettrait en cause l'un des principaux moyens de reconnaître le travail de la chercheuse et du chercheur. Mais les évaluations effectuées sur de tels critères sont-elles vraiment rigoureuses ? Ce questionnement pourrait tout aussi bien être posé pour les revues plus traditionnelles. D'ailleurs, les classements des revues qui permettent soi-disant d'évaluer une carrière sont-ils vraiment pertinents notamment en sciences sociales et humaines ? Le point de vue provocateur d'Alain Caillé incite à la réflexion avant de répondre trop rapidement :
D'autres préfèrent s'appuyer sur le principe démocratique de délégation, en référence aux principes de la démocratie dite de « représentation », qui revient en fait à opter pour un choix des meilleurs (ce que l'on appelle en d'autres lieux l'« élection »), des plus aptes à porter un jugement sur la qualité d'un article. Ils estiment que le principe de la sélection effectuée au sein d'un comité de lecture constitue l'un des piliers du fonctionnement de la recherche qu'il convient de ne pas toucher. S'il n'y a plus de comité de lecture, ils redoutent un appauvrissement des débats. Après tout, chacune et chacun d'entre nous a déjà suffisamment lu d'articles des revues scientifiques pour estimer que s'il n'y avait pas de sélection préalable, une bonne partie des articles publiés serait de qualité moyenne, voire de mauvaise qualité. Dans cette perspective, une sélection sérieuse, à l'aveugle, effectuée par des spécialistes de la question constituent le seul moyen de lutter contre le « copinage ». Or, ne peut-on pas rétorquer à ces derniers que ces pratiques de lecture critique sous couvert d'anonymat sont souvent largement faussées par le fait que, les problématiques pointues ne touchant que quelques individus, ceux-ci finissent par reconnaître les écrits de leurs collègues ? En marge de toute justification scientifique, la question divise encore. Pour les uns, le principe de la sélection constitue également un moyen de limiter le nombre d'articles publiables dans une revue en fonction des moyens matériels et financiers de reproduction et de distribution. Pour les autres, cette dernière barrière tend à être passablement remise en question grâce au développement des revues électroniques beaucoup moins sujettes à ce type de problème. Bref, les arguments ne manquent pas. Au terme de ces quatre années, nous pensons avoir réussi à bâtir un « nouvel espace de recherche en communication » possédant quelques caractéristiques démocratiques. Mais nous aimerions maintenant savoir ce que vous en pensez. Il vous est facile de nous transmettre votre avis en adressant, sans plus tarder, un courriel au comité éditorial. Tout comme vous pouvez adresser vos remarques directement aux auteures et auteurs à partir du lien vers leurs adresses de courriel figurant au début des textes. Dites-nous ce que vous pensez du débat amorcé ici à propos de la pertinence de l'existence d'un comité de lecture dans les revues scientifiques et du caractère démocratique de COMMposite. Votre opinion, en tant que lectrice/lecteur, auteure/auteur, chercheuse/chercheur est indispensable pour que COMMposite continue d'évoluer « démocratiquement ». Enfin, au-delà de ces préoccupations, nous souhaiterions en savoir plus sur vos attentes vis-à-vis d'une revue comme COMMposite. Dans quelle mesure le contenu vous satisfait-il ? Quelles rubriques vous intéressent le plus ? Auriez-vous des critiques, des suggestions à propos de la forme ? du fond ? Aimeriez-vous disposer de rubriques que nous n'offrons pas ? Avez-vous déjà envisagé de collaborer, ou envisagez-vous de collaborer à COMMposite ? Si oui, de quelle manière ? Si non, pourquoi ? Nous vous invitons à nous donner votre point de vue sur ces questions. Si cette pratique d'« échanges électroniques » se développait, nous pourrions envisager de publier vos opinions, idées et commentaires dans une page interactive peut-être même de créer un forum de discussion consacré au « dialogue » entre jeunes chercheuses et chercheurs en communication. Un espace public qui ajouterait au caractère démocratique de COMMposite et nous permettrait d'échanger régulièrement. Il est précisément question d'échanges dans cette version 2000.1 de COMMposite ; échanges entre les positions de Bourdieu et de Schneidermann au sujet du rôle des journalistes grâce à l'analyse de Pascal Fortin ; échanges sur l'approche des Cultural Studies, entre les chercheuses et chercheurs en communication au Québec, dans l'article de François Yelle. Une large place est aussi faite à l'étude des technologies de l'information et de la communication. Trois auteurs s'intéressent à l'influence d'Internet et des objets techniques dans le champ de la communication et surtout à la manière dont ils peuvent être pensés en relation avec le fait social. Tout d'abord, Luc Bonneville analyse le rôle de l'Internet dans la construction sociale du temps ; ensuite, Guillaume Latzko-Toth appréhende l'Internet Relay Chat (IRC) comme un « dispositif socio-technique » dont la structuration est riche d'enseignements sur les médiations croisées entre technique et société ; enfin, Élisabeth Gladu se penche sur le statut des objets techniques à travers l'analyse des premiers travaux de Gilbert Simondon. Pour conclure cette livraison de COMMposite, Mireille Lalancette nous propose une note de lecture portant sur le livre de Denis Monière: Votez pour moi. Une histoire politique du Québec moderne à travers la publicité électorale, tandis qu'Éric George résume et commente quelques articles du collectif : Vers une citoyenneté simulée. Médias, réseaux et mondialisation paru récemment sous la direction de Serge Proulx et André Vitalis. Références CAILLÉ, Alain. 1997. « Brève réplique à Michel Callon et Bruno Latour », La Revue du MAUSS, 1er semestre, pp. 71-76 NEGROPONTE, Nicholas. 1995. L'Homme numérique, Paris : Robert Laffont. (Édition originale en langue anglaise: Being Digital, New York : Alfred A. Knopf, 1995) |