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La représentation de la temporalité
chez les utilisateurs d'Internet


par Luc Bonneville

Étudiant en doctorat de sociologie - Université du Québec à Montréal

© Luc Bonneville- 2000 - Tous droits réservés.

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HAUT Résumé

Le processus d'informatisation de la société avec l'utilisation généralisée et recurrente des nouvelles technologies de l'information et des communication (NTIC) à domicile, modifient les pratiques quotidiennes d'une part grandissante de la population. L'utilisation à grande échelle des NTIC implique de nombreux changements dans la construction sociale du temps et, corollairement, dans la représentation générale de la temporalité. À la lumière de son travail de recherche à la maîtrise en sociologie, l'auteur affirme que ces nouvelles représentations de la temporalité remettent totalement en question les cadres temporels objectivés au sein et depuis l'avènement de la modernité. Il tente d'abord de voir en quoi consiste ce bouleversement du « temps  » dans le cadre de l'utilisation récurrente du réseau Internet, puis en deuxième lieu, de voir comment le rapport de l'individu au temps et à l'espace met directement en jeu la question linguistique du chronothèse. Ainsi il questionne le fondement phénoménologique des nouvelles représentations de la temporalité dans le contexte du déploiement des NTIC.

( Abstract | Resumen | Resümee )

Descripteurs: Temporalité, chronothèse, représentation, espace, Internet.


HAUT Sommaire

Introduction

1. Orientation théorique

2. Approche méthodologique
   Tableau 2.1 : Liste des utilisateurs interrogés
   
Tableau 2.2: Durée d'utilisation journalière et nombre de branchements journaliers chez nos informateurs

3. Les représentations de la temporalité
   3.1 L'émergence d'un temps sans espace
   3.2 Le temps instantané

Conclusion

Notes

Références

Pour en savoir plus

 



SOMMAIRE Introduction

La possibilité d'entretenir une communication à distance en temps réel, et de traiter de façon automatique des milliers d'informations en même temps, contribue à donner aux NTIC un caractère particulier, si bien que l'on parle de plus en plus souvent d'une société fondée sur la communication, l'information, le savoir, etc. La portée de ces qualificatifs débouche sur l'appréhension des NTIC par rapport à leur rôle dans l'ensemble de la société. Dans le contexte actuel, il est intéressant de s'interroger, au-delà de l'analyse des impacts des NTIC, sur l'usage de ces technologies et sur les représentations qui se dégagent de ces usages du point de vue de l'individualité. Cet article présente les résultats de notre travail de recherche à la maîtrise sur les nouvelles formes de représentation de la temporalité chez les utilisateurs du réseau Internet. Ces résultats seront présentés à travers deux composantes relatives à la représentation de la temporalité chez les utilisateurs du réseau Internet à domicile. Dans un premier moment, nous expliquerons l'orientation théorique que nous avons privilégiée puis, dans un deuxième temps nous discuterons de la méthodologie que nous avons employée. Enfin, nous insisterons sur les analyses qui en découlent à la lumière de deux principaux constats.

SOMMAIRE 1. Orientation théorique

Nous avons abordé notre objet de recherche dans le cadre d'une tradition socio-anthropologique qui pose la temporalité par rapport au social. Cette tradition, fondée autour des travaux de l'École durkheimienne, part du principe que la temporalité est une construction sociale qui trouve sa source dans les fondements de la société. Ces principes issus des travaux de Mauss, Hubert, Halbwachs, etc., publiés dans L'Année sociologique, trouveront de nombreux prolongements théoriques chez plusieurs générations de penseurs qui analyseront la temporalité par rapport aux différentes temporalités des groupes sociaux, mettant ainsi en branle une certaine sociologie de la multiplicité des temps sociaux. En fonction de notre objet de recherche, on peut envisager la notion de « temps social  » à partir de cette définition donnée par Pronovost et Mercure[1] :

[...] la nature et les rapports entre les divers modes d'activités dans le temps considérés selon leurs durées et leurs rythmes propres, de même que les différentes manières de concevoir et de se représenter le temps au sein de nos univers sociaux (1989:10) .


Pour ce qui est des « temps sociaux  », concept qui a orienté l'ensemble de nos recherches du point de vue théorique, on se réfère à Gurvitch [2] qui conçoit la temporalité en lien avec la dynamique générale de la société, tel qu'il l'exprime en ces termes :

Le temps social est le temps de coordination et de décalage des mouvements des phénomènes sociaux totaux, que ces phénomènes sociaux totaux soient globaux, groupaux ou micro-sociaux et qu'ils s'expriment ou non dans les structures sociales. Les phénomènes sociaux totaux et les structures sociales qui les expriment partiellement sont à la fois les producteurs et les produits du temps social : ils donnent naissance au temps social et se meuvent, s'écoulent en lui (1961:3).


Cette façon de concevoir la temporalité a motivé l'ensemble de notre recherche dans la mesure où elle nous a permis d'envisager la temporalité comme un construit qui se fonde sur les pratiques. Ce construit émerge dans la pensée des usagers dans une structure conflictuelle qui remet en question la temporalité dominante issue de la modernité. Le temps dominant est celui qui est à la base de la représentation globale de la temporalité et autour duquel tournent l'ensemble des représentations secondaires du temps dans une société donnée. Pour Roger Sue[3], le « temps dominant  » sous-tend six principaux critères de reconnaissance et d'évaluation de la temporalité : le « temps social quantitatif  », le « temps social et valeurs dominantes  », « temps social et catégorisation du social  », « temps social et mode de production dominant  » et « temps social et représentation sociale  ». Tous ces critères contribuent, selon Sue, à reconnaître ce qu'on désigne par « temps dominant  » dans une culture donnée.

SOMMAIRE 2. Approche méthodologique

Afin d'analyser les représentations de la temporalité chez les utilisateurs quotidiens du réseau Internet à domicile, et de comprendre la nature des transformations de la temporalité qui ont cours, nous avons opté pour l'analyse qualitative comme approche méthodologique. Cette méthode s'est avérée la plus pertinente à notre objet de recherche dans la mesure où elle nous a permis de cerner, d'une part, les représentations des usagers et, d'autre part, la signification qu'ils accordaient à leurs pratiques sur Internet.

Nous avons donc utilisé, comme technique de collecte de données, l'entrevue semi-directive. De cette façon, nos informateurs ont été amenés à rendre compte de leur expérience quotidienne sur Internet et, plus particulièrement, de leur rapport au temps.

Un total de dix-sept (17) entrevues ont été réalisées auprès d'étudiants de l'Université du Québec à Montréal (15) et de Concordia University (2) qui utilisent quotidiennement le réseau Internet à domicile depuis au moins deux ans. Ce découpage nous a permis d'interroger des étudiants qui, par leur formation et leur expérience intellectuelle, ont été appelés à manipuler de l'information en-ligne pour répondre aux différentes exigences académiques. Voici le profil socio-démographique des utilisateurs interrogés en fonction de l'université d'attache, de l'âge, du sexe, du statut civil, de la formation académique et du moment habituel d'utilisation:

SOMMAIRE Tableau 2.1 : Liste des utilisateurs interrogés

Inf.

Sexe

Âge

État civil

Université

Domaine d'étude

1

M

27

Célibataire

Concordia

Littérature anglaise

2

M

24

Conjoint de fait

UQAM

Gestion

3

F

21

Célibataire

UQAM

Science, technologie et société

4

M

28

Célibataire

UQAM

Gestion

5

M

26

Célibataire

UQAM

Enseignement des mathématiques

6

M

23

Célibataire

UQAM

Religiologie

7

F

28

Mariée

UQAM

Science, technologie et société

8

F

21

Célibataire

UQAM

Administration

9

M

28

Conjoint de fait

UQAM

Info. de gestion

10

M

27

Célibataire

UQAM

Science de l'environnement

11

M

26

Célibataire

UQAM

Histoire

12

F

23

Mariée

UQAM

Carriérologie

13

M

24

Marié

UQAM

Info. de gestion

14

F

22

Conjoint de fait

Concordia

Humanités

15

F

25

Célibataire

UQAM

Sociologie

16

M

21

Célibataire

UQAM

Info. de gestion

17

M

22

Célibataire

UQAM

Économie

La constitution d'un univers de représentations de la temporalité se fait sur la base de l'organisation des activités dans le temps. Or, chez les utilisateurs du réseau Internet que nous avons interrogés, cette organisation comprend un usage régulier et intensif des NTIC. Une bonne majorité de nos informateurs utilisent le réseau Internet plusieurs fois par jour, en tout temps et pour une durée moyenne relativement élevée, tel que l'illustre le tableau suivant :

SOMMAIRE Tableau 2.2 : Durée d'utilisation journalière et nombre de branchements journaliers chez nos informateurs (pour le domicile seulement)*

Inf.

Durée moyenne d'utilisation
par jour (en minutes)

Nombre de branchements
moyen par jour

1

15-30

2-3

2

15

1

3

120

10

4

240

1-2

5

120

2-3

6

60

1

7

180

3

8

240

5

9

45

4-5

10

120

1

11

30

2 et plus

12

15

1

13

240

2-3

14

45

1

15

15

1

16

240

2-3

17

30

3-4

* Notons que tous nos informateurs utilisent également le réseau Internet à l'extérieur du domicile, en milieu académique et de travail principalement.

Notre canevas d'entrevue s'est construit autour de trois (3) principales orientations relatives à ce que nous voulions connaître et comprendre des comportements des utilisateurs du réseau Internet. Ces orientations quant à l'utilisation générale du réseau Internet sont les motifs d'utilisation, les significations accordées aux différentes pratiques et le sens accordé aux différences entre les pratiques conventionnelles de communication et celles réalisées à l'aide d'Internet. Environ une quinzaine de questions ont été posées aux informateurs autour de ces orientations, lesquelles les ont amenées à relater leur expérience sur Internet pendant environ 1h15.

SOMMAIRE 3. Les représentations de la temporalité

SOMMAIRE3.1 L'émergence d'un temps sans espace

Premièrement, l'analyse des entretiens montre que les représentations de la temporalité de nos informateurs s'élaborent dans une structure de signification contradictoire. Ils affirment consciemment concevoir le temps du point de vue d'une temporalité objective bien que leur représentation, à la lumière de notre observation, s'y oppose. Cette représentation, qui est fondamentale dans l'analyse du temps de la société de l'information, concerne celle de l'espace ou de ce que nous envisageons comme sa « compression  ».

Il se dégage à travers l'utilisation quotidienne d'Internet une représentation du temps sans référence aucune à l'espace comme lieu de déploiement du temps. C'est-à-dire que le temps est maintenant caractérisé par une négation de l'espace, comme en témoigne cet étudiant de l'UQAM en informatique de gestion :

L'utilisation d'Internet à partir de mon domicile me permet d'éviter de me déplacer. Je vais directement sur Internet quand je le souhaite. Il est donc possible de tout avoir sans même se déplacer. J'ai donc tout à la portée de la main.


Et c'est notamment l'un des aspects fondamentaux du commerce électronique : la compression de l'espace par la possibilité-nécessité d'éviter de se déplacer d'un point A à un point B pour effectuer un acte d'achat. Voilà ce que dit cet étudiant de l'UQAM en enseignement secondaire des mathématiques :

[...] quand tu sauves du temps comme cela, tu sauves plein de désagréments. Ce n'est pas le temps dans le fond qu'on sauve c'est le déplacement, parce que le temps finalement, vu que je n'ai pas d'horaire fixe, ça me dérange plus ou moins. C'est surtout le désagrément du déplacement, c'est-à-dire penser que je suis pris pour me déplacer pour aller du point A au point B.


Au cours de la modernité l'espace s'est concrétisé à travers la nécessité de franchir des distances pour effectuer telle ou telle action. L'espace reposait alors sur une représentation du temps par l'addition des distances entre un point d'origine et un point d'arrivée. Ce temps etait qualifié de linéaire en ce sens qu'il avait toujours un début et une fin pouvant spécifier le mouvement du présent vers un futur en devenir.

À l'heure actuelle, la réalisation quotidienne d'un certain nombre d'activités sur Internet (achat à distance, transaction bancaire, etc.) contribue à l'émergence d'un temps qui est caractérisé en fonction de ce qui est directement vécu par une durée concrétisée par la vitesse de l'opération elle-même. Cette dernière renvoie, en fait, à quelque chose qui doit s'obtenir sans délais, donc sans attente. C'est notamment la principale raison pour laquelle les utilisateurs interrogés affirment accorder une certaine satisfaction à la possibilité d'effectuer leurs activités rapidement. Ainsi le conçoit une étudiante de l'UQAM en science, technologie et société :

Internet pour moi c'est quand j'ai besoin de quelque chose de manière immédiate ou quasi-immédiate. Une information, un article, telle personne, etc. Internet c'est un moyen privilégié pour cela. Si je ne suis pas capable de faire cela, ça perd une grosse partie de son intérêt; je vais aller en bibliothèque, ça va être moins long, puis plus intéressant, plus riche.


Cette rapidité recherchée se conçoit en rapport avec la vitesse de traitement de l'ordinateur et la vitesse d'accès qui, actuellement, permettent à l'usager d'effectuer une opération rapidement et d'obtenir un résultat en ce sens. Cette dynamique liée à la rapidité nous a amené à considérer un temps entendu comme « durée  » qui est de l'ordre du vécu.

La durée constitue, à notre avis, le fondement de la « nouvelle  » représentation de la temporalité à partir du moment où le rapport de l'individu au temps s'effectue sur la base d'une vitesse si rapide que l'on peut parler d' « instantanéité  », où l'espace-temps devient non-mesurable. C'est dire ici que les usagers interrogés effectuent des opérations de façon si rapide qu'ils n'ont plus conscience des éléments spatiotemporels qui forment le moment A du début (départ) au moment B de la fin (arrivée). Ce qui renvoie à un temps qui est avant tout « immédiat  », comme le montre un étudiant en gestion de l'UQAM :

En ce qui me concerne, c'est l'accès à l'information qui est beaucoup plus facile qu'auparavant. C'est plus rapide aussi. Je dirais même beaucoup plus rapide. Internet me fait réaliser des choses plus rapidement. Mes projets engendrent plus rapidement. Par exemple, pour trouver un numéro de téléphone, si je suis devant mon ordinateur, je tape une adresse Internet, je tape mes critères, et puis flap je l'ai là tout-de-suite.


Dans ce contexte, on peut dire que le temps n'est plus assimilable à une étendue [4] mais réfère plutôt à une durée qui est vécue par le sujet. Cette durée opère largement sur la base de la satisfaction personnelle du sujet suivant ses différentes aspirations. On pourrait donc envisager chez les usagers d'Internet une représentation de la temporalité comme « temps concret  » vécu qui s'oppose au « temps abstrait  » de la modernité.

Ce qu'il importe ici de comprendre, c'est que la durée vécue par la conscience de l'individu l'amène à se représenter le temps en fonction d'un « tout temporel  » qui s'oppose au temps des activités conventionnelles qui repose sur une représentation de la quantification de l'espace en « moments successifs  ».

Le fait de se représenter le temps comme durée vécue coïncide avec la possibilité d'éviter les déplacements. La conséquence en est que le temps renvoie à une temporalité construite sur la base de l'instantanéité et de la volonté de l'usager d'être perpétuellement en « contact  » avec Internet pour réaliser une activité donnée. Ainsi l'affirme une étudiante en science, technologie et société de l'UQAM au sujet de son accès à Internet :

À chaque fois que je travaille sur l'ordinateur, je suis toujours branchée sur Internet, que ce soit au bureau ou à la maison.

 

Il s'agit donc d'une représentation que nous nommons du « direct  » qui va de pair avec la dissociation de l'espace comme lieu-à-franchir par l'individu. Cette représentation de la temporalité nous apparaît clairement lorsque les usagers d'Internet trouvent aberrant de devoir se déplacer pour effectuer telle ou telle activité, suite à un bris d'équipement par exemple, comme l'affirme une étudiante en sociologie de l'UQAM :

Je ne veux pas me déplacer parce que j'aime le confort de mon foyer. J'aime ça le dimanche matin m'asseoir avec mes pantoufles et mon café et faire mes travaux. Sortir pour aller à l'UQAM et faire mes travaux lorsqu'il fait froid à l'extérieur m'apparaît comme très laborieux. Surtout qu'écrire tous mes travaux à la main sur 40 feuilles et après les taper sur un ordinateur à l'UQAM, c'est vraiment une perte de temps. Donc c'est préférable pour moi de prendre place dans mon bureau à la maison et de taper mes travaux en direct.


Cette attitude trouve sa source dans une conception des distances qui est associée à l'idée de « perdre du temps  ». De fait, les usagers montrent qu'il est important de pouvoir effectuer une opération sur Internet directement, ce qui implique nécessairement la non-référence à l'espace comme lieu de déplacement.

Ce qui est fondamental dans cette représentation, c'est que le temps perd son caractère quantifiable dans la mesure où tout se fait de façon complètement différente. La vitesse n'est désormais plus de l'ordre de l'augmentation ou de la diminution liée à la rapidité ou à la lenteur, mais plutôt un élément qui renvoie à l'instant, voire au moment présent. Par exemple, la représentation du temps qui se dégage d'achats récurrents en ligne est complètement différente de l'acte d'achat conventionnel impliquant une mesure de l'espace par les différents « moments successifs  » qui correspondent aux étapes au cours desquelles l'activité est réalisée. Tout réside maintenant dans une certaine « immédiateté de l'action  ». Ainsi l'affirme un étudiant en informatique de gestion de l'UQAM :

C'est vraiment impressionnant, tu poses une question puis 10 minutes après quelqu'un te répond. Au maximum le jour suivant tu as au moins une réponse. Donc c'est pour cette raison que lorsque tu as quelque chose à faire puis que tu es un peu bloqué, tu poses une question. L'information de quelqu'un c'est assez précieux; il te donne un indice par exemple sur un forum puis tu as la réponse comme ça.


Ce changement au niveau des représentations est davantage qualitatif que quantitatif. Les enjeux de ce type de représentation de la temporalité ne se limitent pas simplement à la perception subjective. En effet, la négation de l'espace par une représentation du « direct  » entre nécessairement en conflit avec la représentation dominante de la temporalité propre à la modernité où « chaque chose est en son temps  ».


SOMMAIRE4.2 Le temps instantané

L'autre caractéristique fondamentale des représentations de la temporalité chez les usagers d'Internet interrogés réside dans la constitution d'un temps cloisonné dans un certain « moment présent  ». Ce cloisement consiste, nous l'avons dit, à faire du temps quelque chose de non-mesurable et, par conséquent, de l'ordre de la durée au sens bergsonien du terme [5]. Ce caractère de non-mesurabilité débouche sur une transformation au niveau de la représentation du « changement  » comme modalité temporelle. Ce problème a pour origine, et nous l'avons montré, le caractère « instantané  », « actualisé  » et « présentifié  » de la communication et de l'information sur Internet.

Le changement se définit, au cours de la modernité, par une représentation d'une succession d'états perçue à travers une quantification de l'espace par le mouvement (le devenir). Les activités sociales opèrent, dans ce cadre, du « présent  » vers un devenir qui est le futur. Le lieu de déploiement par excellence de l'accomplissement de ces activités sociales est l'espace et c'est à partir de lui que l'on mesure un temps quelconque par la vitesse du mouvement. Par exemple, pour effectuer un achat, il faut se déplacer en sachant où se trouve le commerce et où se trouve le bien ou le service recherché, ensuite effectuer l'acte d'achat lui-même moyennant un certain temps qui est celui du moment où il y aura la transaction. Ensuite il faut revenir chez-soi. Tout se fait dans ce cas à l'intérieur d'un temps qui est mesuré par l'individu et souvent anticipé. Cette activité sociale, voire économique, propre à la modernité, suppose une spatialisation de la temporalité par une représentation d'un temps objectif qui opère sur la base d'une représentation du changement comme idée de la succession temporelle. De cette représentation moderne du changement s'ensuit une représentation d'un « moment présent  » qui tend à devenir un « moment passé  », notamment par une certaine perception subjective de « l'objectivité  » du déroulement des « états successifs  » et par la représentation intentionnelle - pour faire référence à la phénoménologie de Husserl reprise par Merleau-Ponty [6] - de la temporalité.

Or, chez les usagers d'Internet que nous avons interrogés, la représentation du « changement  » dans le cadre de l'utilisation d'Internet s'élabore exclusivement sur la base de l'immédiateté sans référence aux étapes successives qui découlent de la cumulation des « moments successifs  » d'une activité. Il s'agit véritablement au retour d'un temps vécu entendu comme « temps concret  ». Voici ce qu'affirme, à ce propos, un de nos informateurs :

Ça m'a pris environ 25 minutes pour écrire aux quatre compagnies pour recevoir de l'information que j'aurais mise des semaines à essayer d'aller chercher, des semaines. Je peux avoir une information n'importe quand, si cela me tente. Si tu veux chercher un livre à deux heures du matin, ce qui n'arrive jamais, mais cela se pourrait. Je pourrais alors me lever puis aller le faire. Sinon, aller dans un café Internet à deux heures du matin ce n'est pas vraiment possible.


Avec l'utilisation quotidienne d'Internet, la représentation du changement n'implique plus une succession temporelle comme dans la modernité. Tout se fait immédiatement sans que le sujet ait conscience des différentes étapes lui ayant permis d'effectuer, par exemple, une activité commerciale telle que la réservation de billets, l'achat d'un livre ou même la commande d'une épicerie. Ainsi l'affirme un étudiant en informatique de gestion :

[...] Internet accélère la communication entre les personnes. Avant, par exemple, suivant l'exemple du courrier normal, si tu voulais envoyer une lettre dans un autre pays ça prenait peut-être deux semaines. Il fallait que la lettre arrive à destination, qu'une réponse soit énoncée, puis que la lettre revienne. Maintenant, ça peut être une question de minutes ou quelque chose comme ça. Il s'agit d'une accélération de la communication et d'une augmentation des communications.


Avec le réseau Internet tout se fait si rapidement que nous pouvons parler « d'immédiateté  ». Celle-ci pose la représentation de la temporalité à un autre niveau que celui envisageable par la mesure des différents « moments  » d'une activité. C'est précisément parce qu'il n'y a plus de « moments  » différents autres que le « moment présent  ».

Les pratiques sur Internet s'affirment chez les usagers interrogés à travers l'idée de « sauver du temps  », laquelle se concrétise par l'idée de ramener les différents « moments  » d'une activité à un seul. De façon à ne plus concevoir les délais comme « moments de transition  » d'un état successif à un autre. C'est donc dire que tout est intégré au sein d'un seul « moment présent  » qui exclut toutes les références au passé et au futur. Ce qui est hautement significatif, c'est que le temps est perçu dans son rapport à l'instant présent, à sa capacité de faire en sorte qu'un résultat se présente sans délais. Mentionnons de nouveau cet extrait de l'entrevue avec un étudiant de l'UQAM en informatique de gestion :

C'est vraiment impressionnant, tu poses une question puis 10 minutes après quelqu'un te répond. Au maximum le jour suivant tu as au moins une réponse. Donc c'est pour cette raison que lorsque tu as quelque chose à faire puis que tu es un peu bloqué, tu poses une question. L'information de quelqu'un c'est assez précieux; il te donne un indice par exemple sur un forum puis tu as la réponse comme ça.


Nous avons affaire à une représentation de la temporalité dans le sens d'une représentation du « déjà  », celui-ci désignant la conscience d'un individu dont l'action s'est faite sans délais conformément au modèle cognitif d'action qui s'exprime à travers, premièrement, une volonté (V), deuxièmement une action (A) et troisièmement un résultat (R). Cette représentation de la temporalité pour certaines activités chez nos informateurs demeure fondamentale, et est à la base de l'individualité telle qu'elle se déploie dans la société de l'information. C'est comme si le temps, pour l'individu, se détachait de tout cadre objectif pour devenir harmonisé au sujet lui-même et manipulé par celui-ci en ce sens.

SOMMAIRE Conclusion

De mes recherches sur le terrain ressortent donc deux constats fondamentaux relatifs à la représentation de la temporalité chez les usagers d'Internet. Ces constats viennent définir une nouvelle conception de la temporalité chez l'individu dans le cadre de la société de l'information.

1) Le premier constat concerne une représentation de la temporalité qui opère sur la base de la compression de l'espace. Ce constat fait référence au fait de pouvoir effectuer des activités en évitant les déplacements. Que ce soit pour une réservation en ligne, un échange de données informationnelles, un achat de biens/services, etc., l'espace n'est plus la référence centrale dans les rapports individuels au temps.

2) Le deuxième constat, qui s'inscrit dans le prolongement du premier, consiste à l'émergence d'une représentation de la temporalité chez les utilisateurs d'Internet à domicile dans le sens d'un temps instantané où tout est enfermé dans un « moment présent  ». Ainsi, l'utilisateur peut effectuer un achat en ligne au moment qu'il juge opportun, donc immédiatement. Le temps dans ce cas devient un donné immédiat qui réfère à un temps subjectif harmonisé au sujet lui-même.

Nous pensons que ces constats viennent indiquer que les représentations de la temporalité issues de la modernité sont en profonde mutation. Avec l'augmentation considérable des pratiques sur Internet, on peut penser que la société de l'information sera celle où les rapports de l'individu à la société seront bouleversés par l'émergence d'une nouvelle représentation de la temporalité, laquelle va sans doute contribuer à redéfinir les conceptions traditionnelles du social.



SOMMAIRE Notes

[1] PRONOVOST Gilles et MERCURE, Daniel. 1989. Temps et société, Québec, Institut Québécois de Recherche sur la Culture.

[2] GURVITCH, Georges. 1961. La multiplicité des temps sociaux, Cours de la Sorbonne, Paris, CDU, cité dans DELISLE, Marc-André. 1977. Le temps des québécois : recherche portant sur les temps sociaux au Québec, Trois-Rivières, UQTR.

[3] SUE, Roger. 1994. Temps et ordre social, Paris, Presses universitaires de France.

[4] L'étendue désigne le caractère linéaire d'un phénomène temporel qui se conçoit par rapport à la cumulation des différents segments qui la composent.

[5] BERGSON, Henri. 1948. Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, Presses universitaires de France .

[6] MERLEAU-PONTY, Maurice. 1945. Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard.

 



SOMMAIRE
Références

BERGSON, Henri. 1948. Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, P.U.F.

DÉLISLE, Marc-André. 1977. Le temps des québécois : recherche portant sur les temps sociaux au Québec, Trois-Rivières, UQTR.

GURVITCH, Georges. 1961. La multiplicité des temps sociaux, Cours de la Sorbonne, Paris, CDU.

MERLEAU-PONTY, Maurice. 1945. Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard.

PRONOVOST, Gilles. et MERCURE, Daniel. 1989. Temps et société, Québec, Institut Québécois de Recherche sur la Culture.

SUE, Roger. 1994. Temps et ordre social, Paris, P.U.F.



SOMMAIRE Pour en savoir plus

BONNEVILLE, Luc. 1999. Le processus d'information sociale : un regard sur la représentation de la temporalité, HERMES, no.4. [En ligne]: http://www.microtec.net/charro/HERMES4/bonneville.htm

DELASSUS, Éric. 19XX. Le temps. [En ligne] :http://perso.wanadoo.fr/eric.delassus/temps.htm

Statistique Canada : http://www.statcan.ca/

Infomètre : http://www.infometre.cefrio.qc.ca/

ScienceTech : http://www.sciencetech.com/

BSQ/RISQ/CEFRIO, Internet : accès et utilisation au Québec : http://www.cefrio.qc.ca/internet98/


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